Pourquoi
créer une collection de SF chez Terre de Brume et comment la
définir ?
La création de «Poussière d’étoiles»
chez Terre de Brume correspond à la volonté du directeur
de cette maison d’édition, Dominique Poisson, de recentrer
et par conséquent de développer son activité
sur la fiction à forte connotation d’imaginaire. Cette
collection a été conçue en prenant en compte
la démarche éditoriale de Terre de brume, à savoir
proposer dans des éditions qu’on peut qualifier de «définitives»
(traductions révisées et/ou complétées
si nécessaire), des textes en majorité classiques considérés
comme fondamentaux dans leur domaine respectif. Ainsi, après
l’exploration de la littérature fantastique anglo-saxonne
classique avec «Terres fantastiques», il nous a semblé
opportun de poursuivre l’aventure en proposant un travail similaire
sur l’imaginaire du XXe siècle, qui s’est en grande
partie exprimé par le biais de la science-fiction et de la
fantasy.
«Poussière d’étoiles» sera donc une
collection d’œuvres que nous considérons essentielles
dans l’histoire de ces deux genres littéraires, avec
une dominante anglo-saxonne correspondant peu ou prou aux lignes de
force de Terre de Brume. Il s’agira pour nous de choisir une
petite dizaine de titres par an sur des critères mêlant
goûts personnels, statut historique des ouvrages, et bien évidemment
potentiel commercial – l’idée de base étant
que chaque bouquin puisse intéresser à la fois un jeune
lectorat souhaitant fouiller les racines de leur(s) genre(s) de prédilection
et un public plus ancien prêt à redécouvrir des
grands classiques dans des éditions à leur mesure. A
titre personnel, il s’agit d’une politique que j’avais
déjà en partie menée sur la collection «folio
SF».
Le nombre d’ouvrages répondant à ces critères
n’étant pas infini, nous avons d’ores et déjà
prévu de nous ouvrir à quelques inédits –
principalement d’auteurs défendus par ailleurs dans le
catalogue que nous construisons.
Vous lancez "Poussière d'étoiles"
avec deux titres différents. Pourquoi avoir justement choisi
ces deux-là ?
Considérant notre politique éditoriale, Le Jour
des Triffides de John Wyndham s’est naturellement imposé
: un texte fondateur, n’ayant jamais vraiment bénéficié
en France d’une édition rendant compte de ses qualités,
et surtout un ouvrage incroyable de modernité tant dans ses
thématiques que dans sa narration – ceux qui ont vu 28
jours plus tard de Danny Boyle seront d’ailleurs surpris
des parallèles (assumés) entre les deux histoires…
Ce titre me paraît exemplaire de notre démarche éditoriale
à venir.
La Vallée de la Création d’Edmond Hamilton
est sans aucun doute un texte moins majeur – encore que son
efficacité, cinquante ans après son écriture,
en surprendra plus d’un. Mêlant allègrement la
science-fiction classique et des thématiques empruntées
à la fantasy, il constitue un exemple parfait du sense of wonder
intrinsèque aux genres qui nous intéressent ; et Hamilton
est l’un des rares auteurs d’avant-guerre à bénéficier
aujourd’hui encore d’une certaine notoriété,
ce qui n’est bien entendu pas négligeable.
Pouvez vous évoquer votre programme 2005 ?
En février sortira un petit bijou de fantasy humoristique,
La Compagnie des Fées, que Garry Kilworth a écrit
en hommage au Songe d’une nuit d’été
de William Shakespeare. Comment l’Angleterre contemporaine vivrait
le réveil simultané de toutes les créatures magiques
de son histoire ? La réponse est : mal… Mars verra la
réédition dans une traduction revue et complétée
d’un classique parmi les classiques, Les Amants étrangers
de Philip José Farmer – auteur dont nous publierons en
fin d’année une intégrale regroupant les aventures
spatiales du père Carmody, personnage principal du roman La
Nuit de la lumière. Intégrale toujours avec le
magnifique cycle de Darwath de Barbara Hambly, une grande trilogie
de fantasy faussement classique à redécouvrir dans des
traductions totalement révisées. Le reste de l’année
sera à l’avenant, avec des titres de Robert Heinlein,
A.A. Attanasio, Elizabeth Lynn… entre autres choses.
La ligne graphique de votre collection est assez particulière,
comment travaillez-vous avec vos illustrateurs ?
Les choix graphiques de «Poussière d’étoiles»
correspondent à l’adaptation des codes traditionnels
de Terre de Brume – format, maquette, papier… –
aux spécificités des littératures de l’imaginaire
contemporaines. Leur «particularité» s’entend
donc à mon sens dans cette intéressante rencontre, «réconciliation»
des anciens et des modernes. Le travail avec l’illustrateur
est quant à lui tout à fait classique : selon les cas,
Dominique Poisson ou moi-même lui faisons un brief sur le contenu
du livre, ou bien c’est l’artiste qui nous propose une
direction d’illustration après avoir lu le texte.
Quel est le genre de littérature qui vous convient,
celle que vous voudriez soutenir avec cette collection ?
Pour des raisons économiques autant qu’éditoriales,
Terre de Brume a structurellement une démarche excluant les
«coups commerciaux». Une situation qui nous impose une
réflexion à long terme sur nos choix et qui implique
une démarche nécessairement qualitative – je ne
m’en plains pas, bien entendu. Les livres qui nous «conviennent»
sont ceux qui répondent aux critères de base de cette
collection évoqués plus haut. Ensuite, par goûts
personnels, je partage avec Dominique Poisson une attirance certaine
pour la science-fiction britannique d’après-guerre –
des auteurs comme John Wyndham donc, mais aussi John Christopher ou
Keith Roberts – qui sera je pense assez présente dans
notre production.
Avez-vous eu un choc littéraire récemment, un
auteur que vous publierez ou que vous regretterez toute votre vie
de ne pas avoir publié ?
Sur Terre de Brume la palme du regret revient à J.G. Ballard,
que nous souhaitions promouvoir dans la mesure de nos moyens mais
qui nous a échappé pour de mauvaises raisons.
Quelques très belles lectures récentes qui se traduiront
– ou pas… – par de futures publications ici ou ailleurs
: Mockingbird de Sean Stewart, La Vénus anatomique
de Xavier Mauméjean, City of Saint & Madmen de
Jeff VanderMeer, The Town that Forgot How to Breathe du canadien
Kenneth J. Harvey, qui à mon grand dam sera publié par
Flammarion ; la série arthurienne Merlin par Mary Stewart,
et tout Christopher Moore. Lisez Christopher Moore.
Vous arrivez de Gallimard et plus particulièrement
de « Folio SF », quel avenir voyez-vous dans les collections
d'inédits en grand format ?
Je suis en la matière raisonnablement optimiste – c’est
bien le moins sachant qu’en parallèle à mon travail
sur «Poussière d’étoiles», je vais
aussi participer à la surproduction du genre avec une collection
d’inédits de fantasy aux Editions Calmann-Lévy…
Dans les genres qui nous intéressent, comme dans le reste de
la fiction littéraire, le grand format a sans doute définitivement
supplanté le poche en matière d’inédits.
Une situation que l’on peut déplorer, mais qui s’explique
assez simplement par des ventes moyennes désormais trop faibles
pour rentabiliser en poche des coûts de traduction de plus en
plus élevés. Le marché français du grand
format d’imaginaire a néanmoins connu ces derniers mois
pas mal de bouleversements, et il n’a sans doute pas fini de
se réorganiser. En fait, durant les quatre ans que j’ai
passés à la tête de «folio SF» en
position de spectateur privilégié, j’ai acquis
la conviction que pour avoir une chance de se développer, une
collection de grand format nécessite à long terme une
ligne éditoriale 100% claire pour le lecteur – une condition
nécessaire, pas forcément suffisante. C’est une
leçon que je vais tâcher d’appliquer chez Terre
de Brume comme chez Calmann-Lévy…