SEBASTIEN GUILLOT - INTERVIEW - MARS 2005

- Poussière d'étoiles, une nouvelle collection SF -

Pourquoi créer une collection de SF chez Terre de Brume et comment la définir ?
La création de «Poussière d’étoiles» chez Terre de Brume correspond à la volonté du directeur de cette maison d’édition, Dominique Poisson, de recentrer et par conséquent de développer son activité sur la fiction à forte connotation d’imaginaire. Cette collection a été conçue en prenant en compte la démarche éditoriale de Terre de brume, à savoir proposer dans des éditions qu’on peut qualifier de «définitives» (traductions révisées et/ou complétées si nécessaire), des textes en majorité classiques considérés comme fondamentaux dans leur domaine respectif. Ainsi, après l’exploration de la littérature fantastique anglo-saxonne classique avec «Terres fantastiques», il nous a semblé opportun de poursuivre l’aventure en proposant un travail similaire sur l’imaginaire du XXe siècle, qui s’est en grande partie exprimé par le biais de la science-fiction et de la fantasy.
«Poussière d’étoiles» sera donc une collection d’œuvres que nous considérons essentielles dans l’histoire de ces deux genres littéraires, avec une dominante anglo-saxonne correspondant peu ou prou aux lignes de force de Terre de Brume. Il s’agira pour nous de choisir une petite dizaine de titres par an sur des critères mêlant goûts personnels, statut historique des ouvrages, et bien évidemment potentiel commercial – l’idée de base étant que chaque bouquin puisse intéresser à la fois un jeune lectorat souhaitant fouiller les racines de leur(s) genre(s) de prédilection et un public plus ancien prêt à redécouvrir des grands classiques dans des éditions à leur mesure. A titre personnel, il s’agit d’une politique que j’avais déjà en partie menée sur la collection «folio SF».
Le nombre d’ouvrages répondant à ces critères n’étant pas infini, nous avons d’ores et déjà prévu de nous ouvrir à quelques inédits – principalement d’auteurs défendus par ailleurs dans le catalogue que nous construisons.


Vous lancez "Poussière d'étoiles" avec deux titres différents. Pourquoi avoir justement choisi ces deux-là ?
Considérant notre politique éditoriale, Le Jour des Triffides de John Wyndham s’est naturellement imposé : un texte fondateur, n’ayant jamais vraiment bénéficié en France d’une édition rendant compte de ses qualités, et surtout un ouvrage incroyable de modernité tant dans ses thématiques que dans sa narration – ceux qui ont vu 28 jours plus tard de Danny Boyle seront d’ailleurs surpris des parallèles (assumés) entre les deux histoires… Ce titre me paraît exemplaire de notre démarche éditoriale à venir.
La Vallée de la Création d’Edmond Hamilton est sans aucun doute un texte moins majeur – encore que son efficacité, cinquante ans après son écriture, en surprendra plus d’un. Mêlant allègrement la science-fiction classique et des thématiques empruntées à la fantasy, il constitue un exemple parfait du sense of wonder intrinsèque aux genres qui nous intéressent ; et Hamilton est l’un des rares auteurs d’avant-guerre à bénéficier aujourd’hui encore d’une certaine notoriété, ce qui n’est bien entendu pas négligeable.


Pouvez vous évoquer votre programme 2005 ?
En février sortira un petit bijou de fantasy humoristique, La Compagnie des Fées, que Garry Kilworth a écrit en hommage au Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Comment l’Angleterre contemporaine vivrait le réveil simultané de toutes les créatures magiques de son histoire ? La réponse est : mal… Mars verra la réédition dans une traduction revue et complétée d’un classique parmi les classiques, Les Amants étrangers de Philip José Farmer – auteur dont nous publierons en fin d’année une intégrale regroupant les aventures spatiales du père Carmody, personnage principal du roman La Nuit de la lumière. Intégrale toujours avec le magnifique cycle de Darwath de Barbara Hambly, une grande trilogie de fantasy faussement classique à redécouvrir dans des traductions totalement révisées. Le reste de l’année sera à l’avenant, avec des titres de Robert Heinlein, A.A. Attanasio, Elizabeth Lynn… entre autres choses.


La ligne graphique de votre collection est assez particulière, comment travaillez-vous avec vos illustrateurs ?
Les choix graphiques de «Poussière d’étoiles» correspondent à l’adaptation des codes traditionnels de Terre de Brume – format, maquette, papier… – aux spécificités des littératures de l’imaginaire contemporaines. Leur «particularité» s’entend donc à mon sens dans cette intéressante rencontre, «réconciliation» des anciens et des modernes. Le travail avec l’illustrateur est quant à lui tout à fait classique : selon les cas, Dominique Poisson ou moi-même lui faisons un brief sur le contenu du livre, ou bien c’est l’artiste qui nous propose une direction d’illustration après avoir lu le texte.


Quel est le genre de littérature qui vous convient, celle que vous voudriez soutenir avec cette collection ?
Pour des raisons économiques autant qu’éditoriales, Terre de Brume a structurellement une démarche excluant les «coups commerciaux». Une situation qui nous impose une réflexion à long terme sur nos choix et qui implique une démarche nécessairement qualitative – je ne m’en plains pas, bien entendu. Les livres qui nous «conviennent» sont ceux qui répondent aux critères de base de cette collection évoqués plus haut. Ensuite, par goûts personnels, je partage avec Dominique Poisson une attirance certaine pour la science-fiction britannique d’après-guerre – des auteurs comme John Wyndham donc, mais aussi John Christopher ou Keith Roberts – qui sera je pense assez présente dans notre production.


Avez-vous eu un choc littéraire récemment, un auteur que vous publierez ou que vous regretterez toute votre vie de ne pas avoir publié ?
Sur Terre de Brume la palme du regret revient à J.G. Ballard, que nous souhaitions promouvoir dans la mesure de nos moyens mais qui nous a échappé pour de mauvaises raisons.
Quelques très belles lectures récentes qui se traduiront – ou pas… – par de futures publications ici ou ailleurs : Mockingbird de Sean Stewart, La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean, City of Saint & Madmen de Jeff VanderMeer, The Town that Forgot How to Breathe du canadien Kenneth J. Harvey, qui à mon grand dam sera publié par Flammarion ; la série arthurienne Merlin par Mary Stewart, et tout Christopher Moore. Lisez Christopher Moore.


Vous arrivez de Gallimard et plus particulièrement de « Folio SF », quel avenir voyez-vous dans les collections d'inédits en grand format ?
Je suis en la matière raisonnablement optimiste – c’est bien le moins sachant qu’en parallèle à mon travail sur «Poussière d’étoiles», je vais aussi participer à la surproduction du genre avec une collection d’inédits de fantasy aux Editions Calmann-Lévy…
Dans les genres qui nous intéressent, comme dans le reste de la fiction littéraire, le grand format a sans doute définitivement supplanté le poche en matière d’inédits. Une situation que l’on peut déplorer, mais qui s’explique assez simplement par des ventes moyennes désormais trop faibles pour rentabiliser en poche des coûts de traduction de plus en plus élevés. Le marché français du grand format d’imaginaire a néanmoins connu ces derniers mois pas mal de bouleversements, et il n’a sans doute pas fini de se réorganiser. En fait, durant les quatre ans que j’ai passés à la tête de «folio SF» en position de spectateur privilégié, j’ai acquis la conviction que pour avoir une chance de se développer, une collection de grand format nécessite à long terme une ligne éditoriale 100% claire pour le lecteur – une condition nécessaire, pas forcément suffisante. C’est une leçon que je vais tâcher d’appliquer chez Terre de Brume comme chez Calmann-Lévy…

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