NOTA
: L’interview qui suit a été réalisée
aux Utopiales 2004 sous la forme audio. Les propos transcrits ici
sont donc traduits et légèrement adaptés à
la forme écrite. Nous avons choisi d’éviter les
traditionnels (Rires), (Pleurs) et autres éléments textuels
susceptibles de casser la lecture. Pour les aveugles, la version audio
est disponible ci-dessus, donc.
1/ Avoir créé le personnage d’Elric relève
de la bénédiction ou de la malédiction ?
Ni l’un ni l’autre. C’est une bénédiction
dans la mesure où ma «crédibilité»
littéraire en découle, et une malédiction au
sens où cela fait de moi un écrivain limité à
un seul personnage, ce que je ne suis pas. C’est un processus
assez classique, beaucoup d’écrivains sont confrontés
au même problème. Si je n’avais pas créé
Elric, je n’aurai pas pu écrire des choses plus expérimentales
par la suite. C’est une situation comparable à celle
d’un réalisateur hollywoodien qui, après un gros
blockbuster, peut se permettre de travailler sur des œuvres plus
personnelles, plus «indépendantes», mais très
probablement moins bien distribuées ensuite. Je me sens un
peu dans la peau de ce réalisateur, avec des créations
variées, qui vont d’un genre à l’autre.
Le plus curieux, c’est que les réalisateurs ont le droit
de changer de style, de passer du Western à la Comédie,
de la SF au Thriller… Pas les écrivains. Nous sommes
supposé nous restreindre à un type de littérature
précis.
2/ New worlds . Et si vous n’aviez pas été là
?
Je ne pense pas que ça aurait été pareil. C’est
très égocentrique de dire ça, mais il se trouve
que j’ai des talents éditoriaux et journalistiques, et
ça nous a servi. Nous ne voulions pas faire un magazine sur
la SF pour les gens qui lisent de la SF, mais plutôt élargir
le propos pour intéresser plus de monde. On a fait des sujets
scientifiques, des sujets sur l’art, des sujets sur la fiction
«normale» etc. Par essence, notre ligne a surtout été
d’échapper aux genres. Nous encouragions les auteurs
à ne pas se montrer classiques, nous voulions qu’ils
développent leurs propres techniques. Nous ne nous sommes jamais
référés au monde SF, mais au monde en général.
En parallèle, le magazine est rapidement devenu tendance. Les
gens l’achetaient non pour le lire, mais pour être vus
avec. Cela dit, vous apprenez à compter sur eux, parce que
vous savez que 50% des acheteurs vont lire le magazine en intégralité,
et que le reste ne fera que dire que « c’est cool »
de l’avoir dans les mains. Beaucoup de gens de New world avaient
une approche assez vaste du sujet, mais c’est essentiellement
Ballard et moi qui étions déterminés à
sortir du cadre de la SF, à faire quelque chose de littéraire,
d’accessible à tout le monde. Nous pensions aussi que
beaucoup d’écrivains étaient dans notre cas. Et
quand ils ont commencé à percer, ils ont évolué
vers la littérature générale. Des gens comme
Salman Rushdie (dont le premier roman relève de la SF), comme
Martin Amis, tous ces gens de «l’establishement»
littéraire britannique actuel ont été influencés
par ce que nous faisions (mais il n’y avait pas que nous, bien
sûr. Des gens comme Philip K. Dick ont aussi eu une énorme
influence)… Notre influence à nous s’exerçait
principalement sur la littérature générale, moins
sur la SF proprement dite, cette dernière ayant une certaine
tendance au conservatisme.
3/ Pensez-vous qu’on puisse parler de SF britannique,
ou l’intégrez-vous dans une sorte de littérature
générale plus globale ?
Je pense que les techniques que nous avons développées
sont passées dans le « domaine public » littéraire,
tout comme celles de Borges, des écrivains sudaméricains
et plus généralement du « réalisme magique
». Nous avons nous-même été influencés
par l’existentialisme français, la nouvelle vague au
cinéma… C’est assez compliqué, en fait.
Il y a eu un mouvement commun dans la littérature générale
anglaise, c’est pourquoi je reste sceptique quant à dire
que New worlds a influencé tout le monde. Mais quoi qu’il
en soit, il y a eu un mouvement commun vers ce qu’on pourrait
appeler le post-modernisme. Nous nous présentions d’ailleurs
comme anti-modernistes, dans le sens où les écrits de
James Joyce, de Virginia Woolf (bien qu’excellents) ne produisaient
pas de technique littéraire capable de décrire nos expériences
propres. Des expériences qui proviennent directement de la
seconde guerre mondiale. Pour Ballard, c’est le camp de prisonnier
en Chine dans lequel il a vécu alors qu’il était
gamin. Pour moi, c’est le Blitz. Nous cherchions une forme de
fiction qui décrirait ceci, et nous n’arrivions pas à
la trouver. Je soupçonne d’ailleurs pas mal d’auteurs
d’être dans le même cas. En fait, nous n’étions
qu’à à la tête d’un courant général
et naturel. Aujourd’hui, une part immense de la littérature
anglo-saxonne vient directement des techniques de Burroughs, de ses
idées, de sa méthode… C’est devenu la forme
première de fiction. On le voit bien avec les best sellers
populaires d’un côté, Terry Pratchett, David Eddings,
la fantasy en général, et Martin Amis de l’autre
côté (par exemple). Je pense que la révolution
(s’il y en a eu une) est arrivée calmement, et que maintenant,
c’est la nature même d’un grand nombre de livres
de littérature générale de relever du réalisme
magique.
4/ Où trouvez-vous le temps de faire tout ce que vous
faites ?
Je ne pense pas que je travaille beaucoup. C’est ma femme qui
pense ça. C’est dû au fait que je tape très
vite…Je n’ai rien appris à l’école
à part ça. Mais je ne pense pas « créer
» tout le temps. Je mène une vie normale, je lis des
bouquins, je m’occupe de mes enfants, de ma maison, de mes chats.
Je cherche constamment à éviter le travail, comme tout
le monde. Je pense que c’est juste de la chance, je ne sais
pas, c’est génétique, peut-être…
5/ En France, il existe deux Moorcock : L’un célèbre
et l’autre inconnu.
Le travail de ma vie, en quelque sorte, c’est «Byzance
1917», commencé il y a 20 ans, et dont les différents
volumes n’ont pas été publiés en français.
En Angleterre, ces livres ont eu un succès critique considérable.
Je viens de finir le quatrième. L’ensemble traite du
nazisme et de la guerre civile espagnole, mais c’est aussi une
comédie… C’était dur de faire ces quatre
livres. Ils ont été traduits dans plusieurs pays, mais
présentés ensuite comme des romans historiques, et du
coup, ils sont passés inaperçus. En Angleterre, heureusement,
le public ciblé a suivi.
Dans le quatrième volume, l’action se situe à
l’apogée du nazisme. Le personnage principal est un juif
antisémite, qui nie sa condition de juif (un phénomène
assez commun). Je n’ai jamais trouvé une histoire (de
fiction) qui m’explique l’holocauste de manière
satisfaisante. C’est ce que j’ai essayé de faire.
Il y a tout un tas de bouquins qui vous font revivre le traumatisme,
d’une certaine manière, mais ce n’est pas assez.
Je voulais montrer qu’en Europe, d’Est en Ouest, de Roumanie
à l’Angleterre, un certain racisme (qui incluait l’antisémitisme)
s’était développé pendant les premières
années du 20ème siècle, devenant suffisamment
fort, suffisamment brutal, suffisamment inconscient pour aboutir à
l’holocauste. Ca m’a pris beaucoup de temps, de travail
et d’énergie pour finir ce boulot. Aujourd’hui,
j’ai vraiment l’impression d’avoir un poids en moins.
Je me sens plus libre. J’aurai bientôt 64 ans et je me
dis que je vais profiter de ma retraite, devenir un vieux sage…
Comme je le disais, le public a l’air de marcher, ce qui est
une grande joie pour moi, dans la mesure où j’ai bossé
dessus des années. Je suis aussi curieux de voir ce que ça
va donner au sens politique. Le climat politique a évidemment
beaucoup changé depuis 20 ans, quand j’ai commencé
à écrire cet ensemble, mais les calamités que
j’y décris semblent revenir en force aujourd’hui.
Dans des formes différentes, certes, mais elles reviennent.
C’est difficile de faire un parallèle clair, car mon
personnage meurt en 1977, mais c’est assez effrayant de voir
comment les mêmes éléments se reproduisent, des
années 30 à aujourd’hui. D’autant que tous
ces éléments sont connus et analysés… Je
pense que les Etats-Unis sont responsables de cette atmosphère
générale, de cette ambiance qui malheureusement ne nous
lâche pas… Quand j’ai commencé à écrire
ce livre, je me disais que je décrivais des choses disparues,
mais quand je l’ai fini, rien n’avait disparu. Tout revenait…
Sinon, je travaille également sur un livre qui concerne Mervyn
Peake.
6/ Mervyn Peake. L’une de vos principales influences.
Un auteur génial et magnifique, mort trop tôt et globalement
peu connu en France (Trois livres publiés et superbement traduits
– par André Dhôtel - chez Phébus : Titus
d’Enfer, Gormenghast, Titus Errant).
Mervyn Peake et sa femme Maeve étaient tous deux d’excellents
amis, quand j’étais jeune. J’avais lu les livres
de Mervyn, et j’ai été frappé. Nous nous
sommes ensuite rencontrés, et nous sommes devenus amis très
rapidement. Je travaillais dans le journalisme, et j’ai été
amené à publier certains de ses travaux. Pour des raisons
obscures, il n’était plus publié. Il était
encore connu, bien sûr, mais tout simplement plus à la
mode. C’était au moment où sa terrible maladie
du cerveau commençait à le ronger. J’ai commencé
à republier ses œuvres, et surtout à les republier
« mieux » que ce qui avait déjà été
fait. Certains éditeurs avaient vraiment fait du sale boulot
sur ses dernières œuvres, pensant mieux savoir que l’auteur
comment traiter le livre. Un ami a moi de New Worlds, éditeur
patient et intelligent, s’est penché sur le manuscrit
et l’a entièrement ramené à la vie, virant
les coupes sauvages faites par l’éditeur précédent.
J’ai sauté sur toutes les occasions possibles pour faire
des articles sur Mervyn. J’étais aussi très copain
avec ses enfants (Sebastian, Fabian et Clare). Sebastien, vous ne
le savez sans doute pas, connaît bien la France et parle d’ailleurs
très bien le français (il est importateur de vin). C’est
lui qui m’a parlé de la traduction d’André
Dhôtel et m’a dit tout le bien qu’il en pensait.
Il était très impressionné par ce travail et
l’apprécie beaucoup.
A la différence de Tolkien, qui ne s’intéressait
pas à ses personnages, Mervyn Peake m’a fait une impression
tout simplement immense. Il s’intéresse justement beaucoup
à ses personnages. C’est le centre de son œuvre.
Il est sans doute l’écrivain anglais le plus proche de
Dickens, avec des personnages grotesques, mais remarquablement crédibles,
avec des motivations précises, des envies, des visions existentielles
compliquées… Il y une liste assez célèbre
dans mon pays, qui recense les 100 écrivains préférés
des anglais et Peake atteint la place 49. Tout son travail est disponible
en Angleterre, sauf un : Un livre d’illustrations qu’il
a fait pour son fils. Ce travail est absolument magnifique. Jean Luc
Fromental et moi-même allons «faire» ce livre en
français. Nous sommes très enthousiastes à l’idée
de proposer ce livre en France pour sa première publication.
7/… Prévue pour quand ?
On y travaille encore. J’écris les textes (des vers comiques,
presque certainement) qui accompagneront les splendides illustrations
de Peake. Le seul souci, c’est la traduction. J’essaie
de penser à quelque chose de plus simple pour le traducteur.
Mais nous allons faire tout notre possible pour faire un excellent
livre. Les dessins sont tellement merveilleux, tellement pleins de
vie… Il y a des monstres ridicules et grotesques, des pirates,
tellement de choses…C’est un projet formidable pour moi.
J’écris également un livre de souvenirs sur l’époque
où j’ai connu Mervyn et Maeve. C’est centré
sur leur amour réciproque. Sur la longue lutte de Maeve contre
la maladie de Mervyn. C’était vraiment tragique, vraiment
dur. Mervyn était un grand homme, il était généreux
; le voir diminuer mentalement peu à peu, puis finir dans un
asile, être mal soigné, c’était insupportable.
La famille Peake en est encore affectée aujourd’hui…
On m’a souvent proposé d’écrire une biographie
de Peake, mais j’ai toujours refusé. Je préfère
écrire sur ma propre vision de Peake, sur ce que j’ai
éprouvé à son contact. Les biographies (et il
y en a beaucoup) disponibles passent à côté de
la réalité de sa vie. J’essaie donc de me concentrer
sur sa vie, sur ce qu’elle était. C’est un «
love work » (intraduisible NDT).
8/ Allez-vous vraiment vous reposer un jour ?
Ca, justement, c’est du repos. C’est reposant de travailler
sur l’amour que j’éprouvais pour Mervyn et Maeve…
Mais je travaille aussi sur un Comic Book. Elric. Pour des américains
(DC Comics). Je suis heureux de la faire, et je pense d’ailleurs
en faire d’autres, mais c’est un support nouveau pour
moi. Il va falloir que j’apprenne.