1/
Vous êtes spécialisé dans la jeunesse, considérez-vous
"La brèche" comme un roman essentiellement destiné
aux adultes ?
Pas forcément. Mais je ne considère pas mes romans « jeunesse »
comme étant « essentiellement destinés aux
ados ». Je ne suis pas comme Fabrice Colin, qui trace une
frontière très nette entre ses productions « adultes »
et « jeunesse ». Si vous avez quatorze ou quinze
ans, et que vous encaissez bien les scènes de guerre réalistes
(donc très violentes), alors vous pouvez essayer « La
brèche »… C’est une question de sensibilité.
Pour ce qui est du style et de la complexité de l’intrigue,
je pense des bons lecteurs motivés peuvent suivre l’action
dès le collège. Je ne traite pas ici de thèmes
typiquement « ados », mais c’est un roman
d’aventures, donc à ce titre, cela peut intéresser
les jeunes…
2/
Quel en a été la genèse ?
Je crois que tout a commencé par une image que j’avais
dans la tête, une sorte de plan séquence : des soldats
de la guerre 39-45 marchent dans un champ de ruines, sur le qui-vive,
et à l’arrière-plan, on voit apparaître
un engin volant ronronnant, type « La guerre des mondes » !
Je n’avais pas d’histoire, mais j’aimais ce contraste
entre les technologies. Souvent, j’ai une envie, et je m’arrange
pour construire mon récit autour de cela. Donc, partant de
cette image type « La guerre des mondes », j’ai
essayé de réfléchir à une sorte de war
game grandeur nature dans un Stalingrad virtuel, genre « réalités
truquées », mais ça ne m’a pas mené
bien loin. L’autre option était le thème du voyage
dans le temps…
3/
Le voyage dans le temps et les paradoxes qu'il entraîne sont
parmi les thèmes les plus classiques de la SF. Comment renouveler
ce bon vieux principe ?
Je ne voulais pas réitérer ce que j’avais fait
dans « Souviens-toi d’Alamo » (en gros,
Nimitz au Texas)… Là, le déclic est vraiment venu
de l’idée suivante : deux futurs possibles (1/ les
Alliés ont gagné 2/ les Nazis ont gagné) coexistent
durant une brève période (une brèche ouverte
dans l’espace-temps, d’où le titre) et ces deux
univers concurrents vont se bagarrer pour renvoyer l’autre au
néant. C’est une partie de poker géante où
les drones et les exosquelettes remplacent les cartes ! A ma
connaissance, cette astuce n’avait jamais été
exploitée au ciné ou en littérature… Le
hic avec les paradoxes temporels, c’est qu’il faut prévoir
un budget « aspirine » conséquent pour
ne pas devenir cinglé au bout d’un moment…
4/
Pourquoi situer l'action à Omaha Beach ?
Avec le Fort Alamo, c’est un des épisodes historiques
que je connais le mieux. J’ai visité plusieurs fois les
plages du débarquement, enfant, et ces journées m’ont
beaucoup marqué. Et bien entendu, je suis un fan du « Soldat
Ryan » et du « jour le plus long ».
D’ailleurs, en visionnant ce dernier (à l’âge
de huit ou neuf ans), je m’étais fait la réflexion
suivante : si les démineurs commandés par Robert
Mitchum n’avaient pas fait sauté les fortifications,
les GI seraient restés coincés sur la plage ; Omaha
Beach aurait été alors un vrai désastre et l’opération
Overlord se serait peut-être soldée par un échec…
Sans le savoir, je venais de poser dans mon esprit la première
pierre de ce qui allait devenir « La brèche »,
un quart de siècle plus tard ! Les auteurs sont des bestiaux
singuliers. Ils recyclent vraiment tout ce qui leur passe par la tête !
5/
Que répondez-vous quand les critiques parlent d'un côté
un peu trop caricatural dans vos personnages ?
La vedette chez moi, c’est clairement la SITUATION… Les
persos viennent en second. J’essaie de les charpenter solidement,
mais peut-être que je ne réussis pas à tous les
coups. J’ai quand même l’impression que mon duo
de héros, dans « La brèche »,
fonctionne plutôt bien. Je les trouve attachants ces deux gars.
D’ailleurs j’ai mis beaucoup de moi-même dans le
rôle de l’historien pas très dégourdi !
Ma référence, question psychologie, c’est le cinéma
ricain des années 70, ces grosses productions où les
personnages avaient quand même une certaine densité.
Je pense à « JAWS », par exemple. Pour
les rôles secondaires, c’est vrai que je tombe un peu
dans les clichés : le jeune loup arriviste (merci Robocop),
le général « dur mais correct »
(merci XIII), etc. Mais bon, je crois que quand on va voir un film-catastrophe
au cinéma, on n’a pas vraiment la même attente
en termes de « psychologie » que lorsqu’on
va voir le dernier Téchiné…
6/
Vous êtes le second francophone à être publié
dans la collection RVA. Un commentaire ?
Il paraît qu’on ne fait pas vendre, nous autres pauvres
frenchies. C’est peut-être vrai ; je ne sais pas.
En tous cas, pour les auteurs de SF, les débouchés éditoriaux
se réduisent comme une peau de chagrin… Coup de chapeau
à Bénédicte Lombardo pour son courage éditorial :
publier des petits nouveaux, en SF, des Français de surcroît,
et dont l’un d’eux porte le même nom qu’un
acteur ringard ! Moi je dis, c’est plus du courage, c’est
de l’héroïsme ! J’ai appris que Jean-Pierre
Andrevon allait nous rejoindre bientôt dans la collection. C’est
peut-être l’auteur français dont je me sens le
plus proche. On a un côté « réalisateur
frustré » tous les deux !7/ Sur quoi travaillez-vous
en ce moment ?
Plein de trucs divers et variés. Un projet jeunesse-thriller-SF-top
secret avec Fabrice Colin, notamment. J’aimerais bien également
faire de la BD : une biographie (très libre) de Lovecraft
est en préparation, avec Emre Orhun aux dessins…
8/
Avez-vous un avis sur la SF mondiale ? Sur la française ?
Non. J’ai surtout l’impression qu’on s’est
tous fait bouffer par la Fantasy. Dans les ouvrages récents,
j’ai bien aimé la guerre de Troie version Simmons, et
j’attends le tome 2 avec impatience.
9/
Avez-vous des dates de signatures prochaines ?
Je serai en dédicaces à Cherbourg pour le week-end sur
11-12 juin.