1/
Peux-tu présenter Le Bélial' ?
Le Bélial’ a été créé en
mars 1996 par quatre potes désœuvrés (1 libraire,
moi, et trois étudiants, c’est dire…) avec pour
ambition première de lancer une revue périodique professionnelle,
tant dans sa facture que dans sa diffusion. Ça a donné
Bifrost, dont le premier opus fut publié en fin avril 1996
dans une formule trimestrielle mêlant fictions inédites
et dossiers autour de l’actualité et de la culture des
littératures de genre, un cocktail qui a finalement assez peu
évolué quarante numéros plus tard. Assez
vite, dès 98 en fait, j’ai décidé d’élargir
le champ de nos publications en lançant une collection de bouquins
au Bélial’, romans, recueils et anthologies, sans trop
se soucier des genres et étiquettes, même si nos choix
nous portent assez naturellement vers la SF. Quand je dis « nous »,
ça veut dire Pierre-Paul Durastanti et moi. Nous élaborons
généralement les projets de publication ensemble (surtout
pour les textes étrangers), et, même si j’ai naturellement
le final cut, Pierre-Paul gère en particulier les traductions
(mon anglais est remarquablement pourri) et les hors série
de Bifrost. La sortie de “Monstres en orbite”, un gros
recueil inédit de Jack Vance en mai prochain, marquera notre
centième bouquin publié.
2/ Tu publies des auteurs classiques comme Silverberg, Vance,
Anderson ou Williamson, tout en travaillant en parallèle sur
la création française (Berthelot, Di Rollo, Ecken, Andrevon
etc.). Des commentaires ?
J’ai aussi publié Andrew Weiner, Brian Hodge ou Terry
Bisson… Mais je comprends ce que tu veux dire…
Disons que tout est question d’équilibre et que je suis
d’un naturel prudent. Mes goûts me portent souvent vers
des textes difficiles à classer, hors genre et/ou littérairement
exigeants (ajouté au fait que la fantasy épique m’intéresse
pas ou peu, et que j’ai plutôt tendance à m’enthousiasmer
pour les romans courts et les nouvelles : bref, rien de très
commercial dans tout ça…). Jusqu’à peu,
il ne m’était possible de pleinement mener cette politique
d’exigence que sur des auteurs français (les rares fois
où je me suis frotté aux auteurs anglo-saxons, disons
« modernes », par opposition aux « classiques »,
ça a été une catastrophe — je pense au
recueil “Musiques liturgique pour nihilistes” de Brian
Hodge, par exemple, qui fut le plus grand four de l’histoire
du Bélial’ : dans les 100 exemplaires vendus avec
une diffusion professionnelle en librairies ; la grande classe,
quoi, suffisamment pour te calmer pendant plusieurs années,
surtout avec le coût d’une traduction sur les bras...
Publier Di Rollo, Berthelot ou Ecken, pour reprendre les auteurs que
tu évoques, ça veut dire s’exposer à des
ventes potentiellement minables (moins de 1000) avec des perspectives
de reprise en poche pour le moins hasardeuses (même si nous
avons la chance de bénéficier, chez Folio, d’un
intérêt marqué pour notre catalogue). Il nous
est donc nécessaire, vital en fait, d’étoffer
notre programme avec des titres porteurs et simples à replacer
en poche. D’où la publication de rééditions
(sous forme d’omnibus par exemple) ou d’inédits
d’auteurs classiques et incontournables. Sans parler du fait
que publier des auteurs qui t’ont fait rêver gamin, c’est
tout de même le pied. Reste que cette politique, dictée
par la nécessité commerciale, est par essence frustrante.
Le travail de découverte et de soutien porté par l’enthousiasme
sur les auteurs francophones, on adorerait pouvoir le mener plus largement
sur des textes étrangers. Sauf qu’il y a le problème
de la traduction. Et vendre 1000 exemplaires d’un bouquin traduit,
c’est rien de dire que c’est une catastrophe. Ceci étant,
ayant les coudées un peu plus franches depuis un an ou deux,
nous allons de nouveau publier des textes étrangers plus en
accords avec notre politique menée sur les francophones (tout
en continuant bien sûr à éditer classiques et
introuvables). Je pense notamment au roman “Ship of fools”
de Richard Paul Russo, au recueil “Axiomatique en intégrale”
de Greg Egan ou encore “L’éternité et après”,
qui sortira en fin d’année, un formidable recueil de
Lucius Shepard (beaucoup de nouvelles dans tout ça, comme toujours !).
3/ Comment se passe concrètement la gestion d'une maison
d'édition indépendante comme le Bélial ?
C’est le bordel. En interne, c’est-à-dire dans
les 70 m2 de nos locaux, je suis seul (aidé çà
et là par des stagiaires). Ça signifie que je passe
mon temps à changer de casquette : éditeur, correcteur,
attaché de presse, directeur commercial pour les dix représentants
de notre diffuseur, comptable (putain de TVA !), gestionnaire
des droits, des abonnés et de la VPC, directeur artistique,
relecteur de trads et de manuscrits, maquettiste, rédac’
chef de Bifrost, etc., sans oublier bien sûr homme de ménage
(le plus dur, incontestablement). Comme je l’ai dit plus haut,
Pierre-Paul Durastanti assume une partie de la direction littéraire
et il y a également Philippe Gady, qui s’occupe des maquettes
des couvertures. En fait, c’est assez épuisant. Et aussi
plutôt marrant. Parfois. C’est surtout très formateur…
L’année de la création du Bélial’,
notre distributeur a déposé le bilan. On s’est
assis sur 3800 euros. Dix-huit mois plus tard ; re-dépôt
de bilan du nouveau distributeur : 12000 euros de perdus et impossibilité
de sortir le moindre bouquin pendant sept mois. On change encore de
distributeur : on arrive aux Belles Lettres. Trois mois passent
et leur entrepôt… brûle ! (Je déconne
pas.) On perds pas loin de 30 000 bouquins ! Sans la moindre
assurance, évidemment… Dit comme ça, c’est
plutôt comique. Dans les faits, c’est la merde noire.
Tu dois apprendre à réagir très vite aux situations
les plus inattendues dans des domaines les plus divers… y compris
les incendies. C’est souvent du bricolage. Et énormément
de passion, ça va sans dire. J’ai travaillé
pendant des années sur des projets éditoriaux pour lesquelles
je n’avais pas la queue d’un Kopeck de financement. C’était
particulièrement usant de te dire que tel ou tel truc, que
tu trouves forcément génial, ne sortira peut-être
jamais, que dans trois mois, peut-être, la boîte n’existera
même plus. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui
et c’est pas dommage.
4/ Quel est ton coup de coeur littéraire récent,
l'auteur(e) que tu as publié ou que tu rêverais de faire
au Bélial'?
Je suis très « chaud » sur le dernier
Di Rollo au Bélial’, un livre inclassable par un auteur
hors norme. Difficile à vendre, quoi… mais typiquement
Bélial’. Des auteurs que je voudrais faire au Bélial’ ?
Franchement, y en a plein. J’adorerais publier Barker, par exemple,
qui « m’assoit » presque toujours (lisez
Sacrements !). Chabon, dont le Kavalier & Clay est un pur
chef-d’œuvre, et qui vient de publier une uchronie que
je n’ai pas lu mais dont il parle de manière saisissante
dans un récent Locus, Miéville, Shepard (bientôt
au Bélial’ mais pas suffisamment — attendez de
lire Louisiana Breakdown, à paraître en 2006), Jonathan
Carroll, Jeffrey Thomas, Jacques Barbéri, Joe R. Lansdale,
Jack Cady, Michael Swanwick, Paul Di Filippo, Bruce Holland Rogers…
Tous ces auteurs qui vont toujours au même endroit : c’est-à-dire
là où personne ne va.
5/ Quelques mots sur Bifrost ?
La meilleure revue de genre. En toute partialité. Une revue
teigneuse, acide, non consensuelle, énervante. C’est
un tel bordel en ce moment, dans le paysage éditorial. Trop
de titres, trop de trucs mauvais, trop de n’importe quoi. J’ai
souvent entendu dire que Bifrost était une revue outrancière.
Si être outrancier ça signifie dire ce qu’on pense,
Bifrost est clairement ça. Je pense fondamentalement qu’un
produit comme Bifrost fait du bien à la SF. C’est salutaire,
tout simplement. Et de plus en plus. La vocation de Bifrost est d’afficher
clairement ce qui, à notre sens, vaut le coût d’être
lu. Nous pointons les tares éditoriales mais aussi les réussites.
Dans le marasme de la surproduction formatée, c’est vital.
6/ Concernant Thierry Di Rollo et son récent "Meddik",
comment présente-tu le livre ?
Je ne le présente pas. Je dis juste qu’il faut le lire.
L’œuvre de Di Rollo est un cri. Ça retourne, ça
dérange, ça alerte. Lire un bouquin de Di Rollo, c’est
faire l’expérience de l’humain dans la dimension
du pire et ça fait mal. En fait, je retrouve bien souvent chez
Di Rollo le meilleur de Dick, ce rapport à la réalité
troublé, ce questionnement sur la vacuité de nos existences,
Dieu et le reste… C’est hors-cadre, hors champ. Trop vaste
pour être réduit à une étiquette ;
le propre d’une œuvre véritable.
7/ Comment réagis-tu aux critiques (notamment, celle de la
Salle 101 et du Cafard Cosmique) ?
J’accepte les critiques, c’est la règle du jeu…
Un jeu auquel je participe dans les deux sens puisque je fais moi
même des critiques dans Bifrost, revue dont j’assume la
direction et qui est critique pas essence. Il m’est arrivé
de dire qu’un bouquin était une merde en trois lignes
dans Bifrost. Je suis assez mal placé pour ne pas accepter
la pareille sur mon travail d’éditeur… Ceci dit,
une mauvaise critique me fout toujours dans une rage noire. Si ce
n’était plus le cas, je crois que je changerais de métier.
Après, bien sûr, on réagit plus ou moins violemment
en fonction de la teneur du papier et du support sur lequel il est
publié. La critique du Cafard m’a passablement gavée.
D’abord parce que j’aime bien le site. Je suis loin d’être
toujours d’accord avec les avis qu’on peut y lire, y compris
sur des bouquins que je n’ai pas publié, mais j’aime
bien. Et puis la critique parle de « vacuité »,
de « livre creux ». Franchement, je comprends
pas. Meddik est pour moi un livre d’une richesse formidable,
une expérience littéraire et philosophique libérée
de tout pathos. Le livre n’est probablement pas exempt de défauts,
Di Rollo a glissé ici dans une dimension métaphysique
pas toujours maîtrisée, pas totalement aboutie. Reste
un livre qui, en ce qui me concerne, ne cesse d’infuser en moi
depuis la première lecture, et c’est plutôt rare !
Un autre truc qui m’emmerde avec la critique du Cafard, c’est
que quand tu vas sur Google et que tu tape « Meddik »,
le premier truc dans la liste qui apparaît, c’est un renvoi
à la critique avec deux lignes de citation qui disent précisément
ceci : « La question peut légitimement se poser,
tant "Meddik" peine à convaincre ... Si "Meddik"
ne manque assurément pas d’intérêt, notamment
pour la petite ... ». Voilà. Ça me gave…
Ceci dit, une critique reste toujours ce qu’elle est, un avis
de lecteur parmi d’autres. Ainsi, au moment où je te
parle, vient juste de paraître un excellent papier sur Meddik
dans Télérama…
8/ Y a-t-il un Di Rollo "pour commencer" ?
Je sais pas trop. Peut-être La Profondeur des tombes, qui vient
juste d’être réédité chez Folio SF,
probablement plus accessible que Meddik. Di Rollo a publié
cinq romans, les deux premiers chez Encrage (que j’ai voulu
rééditer en omnibus mais qu’Encrage a refusé
de me céder), les trois derniers au Bélial’. Il
ne sont pas tous totalement réussis mais ils sont tous à
lire. L’ensemble forme une cartographie de l’horreur humaine
sans complaisance et d’une force à mon sens totalement
inédite. Une claque redoutable…
9/ L'avenir du Bélial', en quelques mots ou quelques
paragraphes ?
Une plage de Californie pleine de surfeuses… Mais avant ça,
un tas de bouquins qui répondront toujours à un enthousiasme
profond. Tout est affaire d’enthousiasme. C’est notre
seul véritable pouvoir, face à la concentration éditoriale
et aux politiques des grands groupes. Nous avons une totale latitude,
personne ne nous dit qu’il faut faire plus de ceci ou plus de
cela. Tout le monde se rue sur la fantasy sous prétexte que
ça marche mieux que la SF. Résultat, l’espace
de la SF se réduit comme une peau de chagrin. Ces flux de genres,
qui sont affaire de mode, on s’en tape. Nous n’avons aucune
collection dédiée. Chaque bouquin du Bélial’
parle de lui-même en terme d’identification. Je ne m’interroge
jamais sur le genre d’un texte lorsque je décide de le
publier ou pas. Seul compte l’écho qu’il éveille
en moi. Le Bélial’ a aujourd’hui un catalogue d’une
centaine de titres au sein duquel on trouve certes beaucoup de SF,
mais aussi du fantastique, de la fantasy, de l’horreur, et pas
mal de trucs à la croisée ou au-delà de tout
ça. Qu’importe. Nous allons juste continuer à
défendre nos auteurs et nos enthousiasmes, avec toujours une
politique de publication calme et tranquille, entre 10 et 15 bouquins
par an. D’ici à la fin de l’année, on lira
au Bélial’ du Greg Egan, du Lucius Shepard, du Silverberg,
du Jack Vance, du Francis Berthelot, du Thomas Day… Rien que
du très bon, ça va sans dire mais je le dis quand même…
10/ Constates-tu une évolution de l'imaginaire en France
?
Comme dans les pays anglo-saxons, la production a pour beaucoup basculé
vers les structures dites de small press, c’est-à-dire
de petits éditeurs, type Bélial’. Ces sociétés,
parfois associatives, pratiquent de petits tirages (1000 à
4000 exemplaires) en grand format et, du fait de frais de fonctionnement
faibles, peuvent se permettre des ventes à l’avenant
en travaillant sur la librairie mais aussi beaucoup avec la VPC (merci
internet). A l’évidence, la révolution informatique
de ces vingt dernières années, rendant financièrement
accessibles des outils de fabrications professionnels et réduisant
les coûts d’impressions, sont un facteur déterminant
dans cette évolution. C’est désormais bien souvent
chez ces éditeurs qu’il faut chercher l’innovation,
le risque et, finalement, les textes les plus intéressants.
Le revers de la médaille, c’est que ces structures ne
sont pas toujours très pros. Traductions approximatives, textes
médiocres et couvertures hideuses sont légions. Sans
parler de la viabilité commerciale, plus qu’hasardeuse,
d’où un rythme de publication erratique, une diffusion
parfois restreinte et des disparitions définitives régulières
(DLM, Imaginaires Sans Frontières, etc.). Autre constat, qui
n’est pas sans rapport avec ce qui vient d’être
dit : le recul du poche. Il y a aujourd’hui en France plus
de grands formats publiés que de poches. Lire de la littérature
de genre inédite coûte désormais très cher.
Et lorsqu’on lisait un mauvais Fleuve Noir « Anticipation »
il y a quinze ans, on l’avait payé 4 euros. On pouvait
s’énerver, certes, mais on en achetait un autre en espérant
qu’il soit meilleur. Aujourd’hui, le même type de
produit, disons une SF aventureuse et « populaire »,
il vous en coûtera quatre fois plus cher, parce que si c’est
un inédit que vous voulez, il faudra l’acheter en grand
format. Mieux vaut ne pas se planter sur la marchandise… Par
ailleurs, la plupart des grosses structures qui, hier, publiaient
du poche publient aussi du grand format — J’ai Lu vient
de lâcher « Millénaires » mais
poursuit, avec Benoît Cousin, une politique d’inédits
en grand format (de la fantasy comme il se doit) via Pygmalion, éditeur
du même groupe que J’ai Lu, Flammarion. La surproduction
dans nos domaines, je l’ai dit, est patente. Surtour en fantasy.
Sur les six derniers mois, il y a eu trois bouquins de fantasy publiés
pour un livre de SF. Assez logiquement, ça libère de
l’espace pour la SF. Il y en a moins en rayon, elle se vend
donc mieux qu’il y a deux ou trois ans (surtout s’il s’agit
de space opera). Enfin, dernier constat : les littératures
de genre ont largement investi les rayons mainstreams. Les rayons
référencés SF des grandes librairies étant
puissamment encombrés par les « enfants »
de Tolkien, il est amusant de remarquer à quel point on retrouve
désormais la SF (où le fantastique) chez des éditeurs
dits « généralistes » et qui,
de fait, vendent leurs bouquins de genre au rayon littérature
« blanche » (on pense à L’Olivier,
Phébus, le Diable Vauvert, Métailier, etc.). Inversement,
certaines collections ou éditeurs spécialisés
s’ouvrent largement au-delà des frontières stricto
sensu des genres (le Bélial’ bien sûr, ou la collection
« Lunes d’encre » par exemple). Bref,
ça bouge beaucoup et il ne faut désormais plus hésiter
à aller chercher nos genres préférés là
où ils ne se trouvaient pas avant. D’où la nécessité
d’être bien informé, ce qui nous ramène
une fois encore à des produits comme Bifrost et aux sites spécialisés.