OLIVIER GIRARD - INTERVIEW - MARS 2005

>> Doit-on encore présenter le Bélial' ? Indispensable éditeur indépendant... >>

1/ Peux-tu présenter Le Bélial' ?
Le Bélial’ a été créé en mars 1996 par quatre potes désœuvrés (1 libraire, moi, et trois étudiants, c’est dire…) avec pour ambition première de lancer une revue périodique professionnelle, tant dans sa facture que dans sa diffusion. Ça a donné Bifrost, dont le premier opus fut publié en fin avril 1996 dans une formule trimestrielle mêlant fictions inédites et dossiers autour de l’actualité et de la culture des littératures de genre, un cocktail qui a finalement assez peu évolué quarante numéros plus tard. Assez vite, dès 98 en fait, j’ai décidé d’élargir le champ de nos publications en lançant une collection de bouquins au Bélial’, romans, recueils et anthologies, sans trop se soucier des genres et étiquettes, même si nos choix nous portent assez naturellement vers la SF. Quand je dis « nous », ça veut dire Pierre-Paul Durastanti et moi. Nous élaborons généralement les projets de publication ensemble (surtout pour les textes étrangers), et, même si j’ai naturellement le final cut, Pierre-Paul gère en particulier les traductions (mon anglais est remarquablement pourri) et les hors série de Bifrost. La sortie de “Monstres en orbite”, un gros recueil inédit de Jack Vance en mai prochain, marquera notre centième bouquin publié.


2/ Tu publies des auteurs classiques comme Silverberg, Vance, Anderson ou Williamson, tout en travaillant en parallèle sur la création française (Berthelot, Di Rollo, Ecken, Andrevon etc.). Des commentaires ?
J’ai aussi publié Andrew Weiner, Brian Hodge ou Terry Bisson… Mais je comprends ce que tu veux dire…
Disons que tout est question d’équilibre et que je suis d’un naturel prudent. Mes goûts me portent souvent vers des textes difficiles à classer, hors genre et/ou littérairement exigeants (ajouté au fait que la fantasy épique m’intéresse pas ou peu, et que j’ai plutôt tendance à m’enthousiasmer pour les romans courts et les nouvelles : bref, rien de très commercial dans tout ça…). Jusqu’à peu, il ne m’était possible de pleinement mener cette politique d’exigence que sur des auteurs français (les rares fois où je me suis frotté aux auteurs anglo-saxons, disons « modernes », par opposition aux « classiques », ça a été une catastrophe — je pense au recueil “Musiques liturgique pour nihilistes” de Brian Hodge, par exemple, qui fut le plus grand four de l’histoire du Bélial’ : dans les 100 exemplaires vendus avec une diffusion professionnelle en librairies ; la grande classe, quoi, suffisamment pour te calmer pendant plusieurs années, surtout avec le coût d’une traduction sur les bras... Publier Di Rollo, Berthelot ou Ecken, pour reprendre les auteurs que tu évoques, ça veut dire s’exposer à des ventes potentiellement minables (moins de 1000) avec des perspectives de reprise en poche pour le moins hasardeuses (même si nous avons la chance de bénéficier, chez Folio, d’un intérêt marqué pour notre catalogue). Il nous est donc nécessaire, vital en fait, d’étoffer notre programme avec des titres porteurs et simples à replacer en poche. D’où la publication de rééditions (sous forme d’omnibus par exemple) ou d’inédits d’auteurs classiques et incontournables. Sans parler du fait que publier des auteurs qui t’ont fait rêver gamin, c’est tout de même le pied. Reste que cette politique, dictée par la nécessité commerciale, est par essence frustrante. Le travail de découverte et de soutien porté par l’enthousiasme sur les auteurs francophones, on adorerait pouvoir le mener plus largement sur des textes étrangers. Sauf qu’il y a le problème de la traduction. Et vendre 1000 exemplaires d’un bouquin traduit, c’est rien de dire que c’est une catastrophe. Ceci étant, ayant les coudées un peu plus franches depuis un an ou deux, nous allons de nouveau publier des textes étrangers plus en accords avec notre politique menée sur les francophones (tout en continuant bien sûr à éditer classiques et introuvables). Je pense notamment au roman “Ship of fools” de Richard Paul Russo, au recueil “Axiomatique en intégrale” de Greg Egan ou encore “L’éternité et après”, qui sortira en fin d’année, un formidable recueil de Lucius Shepard (beaucoup de nouvelles dans tout ça, comme toujours !).


3/ Comment se passe concrètement la gestion d'une maison d'édition indépendante comme le Bélial ?
C’est le bordel. En interne, c’est-à-dire dans les 70 m2 de nos locaux, je suis seul (aidé çà et là par des stagiaires). Ça signifie que je passe mon temps à changer de casquette : éditeur, correcteur, attaché de presse, directeur commercial pour les dix représentants de notre diffuseur, comptable (putain de TVA !), gestionnaire des droits, des abonnés et de la VPC, directeur artistique, relecteur de trads et de manuscrits, maquettiste, rédac’ chef de Bifrost, etc., sans oublier bien sûr homme de ménage (le plus dur, incontestablement). Comme je l’ai dit plus haut, Pierre-Paul Durastanti assume une partie de la direction littéraire et il y a également Philippe Gady, qui s’occupe des maquettes des couvertures. En fait, c’est assez épuisant. Et aussi plutôt marrant. Parfois. C’est surtout très formateur… L’année de la création du Bélial’, notre distributeur a déposé le bilan. On s’est assis sur 3800 euros. Dix-huit mois plus tard ; re-dépôt de bilan du nouveau distributeur : 12000 euros de perdus et impossibilité de sortir le moindre bouquin pendant sept mois. On change encore de distributeur : on arrive aux Belles Lettres. Trois mois passent et leur entrepôt… brûle ! (Je déconne pas.) On perds pas loin de 30 000 bouquins ! Sans la moindre assurance, évidemment… Dit comme ça, c’est plutôt comique. Dans les faits, c’est la merde noire. Tu dois apprendre à réagir très vite aux situations les plus inattendues dans des domaines les plus divers… y compris les incendies. C’est souvent du bricolage. Et énormément de passion, ça va sans dire. J’ai travaillé pendant des années sur des projets éditoriaux pour lesquelles je n’avais pas la queue d’un Kopeck de financement. C’était particulièrement usant de te dire que tel ou tel truc, que tu trouves forcément génial, ne sortira peut-être jamais, que dans trois mois, peut-être, la boîte n’existera même plus. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui et c’est pas dommage.


4/ Quel est ton coup de coeur littéraire récent, l'auteur(e) que tu as publié ou que tu rêverais de faire au Bélial'?
Je suis très « chaud » sur le dernier Di Rollo au Bélial’, un livre inclassable par un auteur hors norme. Difficile à vendre, quoi… mais typiquement Bélial’. Des auteurs que je voudrais faire au Bélial’ ? Franchement, y en a plein. J’adorerais publier Barker, par exemple, qui « m’assoit » presque toujours (lisez Sacrements !). Chabon, dont le Kavalier & Clay est un pur chef-d’œuvre, et qui vient de publier une uchronie que je n’ai pas lu mais dont il parle de manière saisissante dans un récent Locus, Miéville, Shepard (bientôt au Bélial’ mais pas suffisamment — attendez de lire Louisiana Breakdown, à paraître en 2006), Jonathan Carroll, Jeffrey Thomas, Jacques Barbéri, Joe R. Lansdale, Jack Cady, Michael Swanwick, Paul Di Filippo, Bruce Holland Rogers… Tous ces auteurs qui vont toujours au même endroit : c’est-à-dire là où personne ne va.


5/ Quelques mots sur Bifrost ?
La meilleure revue de genre. En toute partialité. Une revue teigneuse, acide, non consensuelle, énervante. C’est un tel bordel en ce moment, dans le paysage éditorial. Trop de titres, trop de trucs mauvais, trop de n’importe quoi. J’ai souvent entendu dire que Bifrost était une revue outrancière. Si être outrancier ça signifie dire ce qu’on pense, Bifrost est clairement ça. Je pense fondamentalement qu’un produit comme Bifrost fait du bien à la SF. C’est salutaire, tout simplement. Et de plus en plus. La vocation de Bifrost est d’afficher clairement ce qui, à notre sens, vaut le coût d’être lu. Nous pointons les tares éditoriales mais aussi les réussites. Dans le marasme de la surproduction formatée, c’est vital.


6/ Concernant Thierry Di Rollo et son récent "Meddik", comment présente-tu le livre ?
Je ne le présente pas. Je dis juste qu’il faut le lire. L’œuvre de Di Rollo est un cri. Ça retourne, ça dérange, ça alerte. Lire un bouquin de Di Rollo, c’est faire l’expérience de l’humain dans la dimension du pire et ça fait mal. En fait, je retrouve bien souvent chez Di Rollo le meilleur de Dick, ce rapport à la réalité troublé, ce questionnement sur la vacuité de nos existences, Dieu et le reste… C’est hors-cadre, hors champ. Trop vaste pour être réduit à une étiquette ; le propre d’une œuvre véritable.


7/ Comment réagis-tu aux critiques (notamment, celle de la Salle 101 et du Cafard Cosmique) ?

J’accepte les critiques, c’est la règle du jeu… Un jeu auquel je participe dans les deux sens puisque je fais moi même des critiques dans Bifrost, revue dont j’assume la direction et qui est critique pas essence. Il m’est arrivé de dire qu’un bouquin était une merde en trois lignes dans Bifrost. Je suis assez mal placé pour ne pas accepter la pareille sur mon travail d’éditeur… Ceci dit, une mauvaise critique me fout toujours dans une rage noire. Si ce n’était plus le cas, je crois que je changerais de métier. Après, bien sûr, on réagit plus ou moins violemment en fonction de la teneur du papier et du support sur lequel il est publié. La critique du Cafard m’a passablement gavée. D’abord parce que j’aime bien le site. Je suis loin d’être toujours d’accord avec les avis qu’on peut y lire, y compris sur des bouquins que je n’ai pas publié, mais j’aime bien. Et puis la critique parle de « vacuité », de « livre creux ». Franchement, je comprends pas. Meddik est pour moi un livre d’une richesse formidable, une expérience littéraire et philosophique libérée de tout pathos. Le livre n’est probablement pas exempt de défauts, Di Rollo a glissé ici dans une dimension métaphysique pas toujours maîtrisée, pas totalement aboutie. Reste un livre qui, en ce qui me concerne, ne cesse d’infuser en moi depuis la première lecture, et c’est plutôt rare ! Un autre truc qui m’emmerde avec la critique du Cafard, c’est que quand tu vas sur Google et que tu tape « Meddik », le premier truc dans la liste qui apparaît, c’est un renvoi à la critique avec deux lignes de citation qui disent précisément ceci : « La question peut légitimement se poser, tant "Meddik" peine à convaincre ... Si "Meddik" ne manque assurément pas d’intérêt, notamment pour la petite ... ». Voilà. Ça me gave… Ceci dit, une critique reste toujours ce qu’elle est, un avis de lecteur parmi d’autres. Ainsi, au moment où je te parle, vient juste de paraître un excellent papier sur Meddik dans Télérama…


8/ Y a-t-il un Di Rollo "pour commencer" ?
Je sais pas trop. Peut-être La Profondeur des tombes, qui vient juste d’être réédité chez Folio SF, probablement plus accessible que Meddik. Di Rollo a publié cinq romans, les deux premiers chez Encrage (que j’ai voulu rééditer en omnibus mais qu’Encrage a refusé de me céder), les trois derniers au Bélial’. Il ne sont pas tous totalement réussis mais ils sont tous à lire. L’ensemble forme une cartographie de l’horreur humaine sans complaisance et d’une force à mon sens totalement inédite. Une claque redoutable…


9/ L'avenir du Bélial', en quelques mots ou quelques paragraphes ?
Une plage de Californie pleine de surfeuses… Mais avant ça, un tas de bouquins qui répondront toujours à un enthousiasme profond. Tout est affaire d’enthousiasme. C’est notre seul véritable pouvoir, face à la concentration éditoriale et aux politiques des grands groupes. Nous avons une totale latitude, personne ne nous dit qu’il faut faire plus de ceci ou plus de cela. Tout le monde se rue sur la fantasy sous prétexte que ça marche mieux que la SF. Résultat, l’espace de la SF se réduit comme une peau de chagrin. Ces flux de genres, qui sont affaire de mode, on s’en tape. Nous n’avons aucune collection dédiée. Chaque bouquin du Bélial’ parle de lui-même en terme d’identification. Je ne m’interroge jamais sur le genre d’un texte lorsque je décide de le publier ou pas. Seul compte l’écho qu’il éveille en moi. Le Bélial’ a aujourd’hui un catalogue d’une centaine de titres au sein duquel on trouve certes beaucoup de SF, mais aussi du fantastique, de la fantasy, de l’horreur, et pas mal de trucs à la croisée ou au-delà de tout ça. Qu’importe. Nous allons juste continuer à défendre nos auteurs et nos enthousiasmes, avec toujours une politique de publication calme et tranquille, entre 10 et 15 bouquins par an. D’ici à la fin de l’année, on lira au Bélial’ du Greg Egan, du Lucius Shepard, du Silverberg, du Jack Vance, du Francis Berthelot, du Thomas Day… Rien que du très bon, ça va sans dire mais je le dis quand même…


10/ Constates-tu une évolution de l'imaginaire en France ?
Comme dans les pays anglo-saxons, la production a pour beaucoup basculé vers les structures dites de small press, c’est-à-dire de petits éditeurs, type Bélial’. Ces sociétés, parfois associatives, pratiquent de petits tirages (1000 à 4000 exemplaires) en grand format et, du fait de frais de fonctionnement faibles, peuvent se permettre des ventes à l’avenant en travaillant sur la librairie mais aussi beaucoup avec la VPC (merci internet). A l’évidence, la révolution informatique de ces vingt dernières années, rendant financièrement accessibles des outils de fabrications professionnels et réduisant les coûts d’impressions, sont un facteur déterminant dans cette évolution. C’est désormais bien souvent chez ces éditeurs qu’il faut chercher l’innovation, le risque et, finalement, les textes les plus intéressants. Le revers de la médaille, c’est que ces structures ne sont pas toujours très pros. Traductions approximatives, textes médiocres et couvertures hideuses sont légions. Sans parler de la viabilité commerciale, plus qu’hasardeuse, d’où un rythme de publication erratique, une diffusion parfois restreinte et des disparitions définitives régulières (DLM, Imaginaires Sans Frontières, etc.). Autre constat, qui n’est pas sans rapport avec ce qui vient d’être dit : le recul du poche. Il y a aujourd’hui en France plus de grands formats publiés que de poches. Lire de la littérature de genre inédite coûte désormais très cher. Et lorsqu’on lisait un mauvais Fleuve Noir « Anticipation » il y a quinze ans, on l’avait payé 4 euros. On pouvait s’énerver, certes, mais on en achetait un autre en espérant qu’il soit meilleur. Aujourd’hui, le même type de produit, disons une SF aventureuse et « populaire », il vous en coûtera quatre fois plus cher, parce que si c’est un inédit que vous voulez, il faudra l’acheter en grand format. Mieux vaut ne pas se planter sur la marchandise… Par ailleurs, la plupart des grosses structures qui, hier, publiaient du poche publient aussi du grand format — J’ai Lu vient de lâcher « Millénaires » mais poursuit, avec Benoît Cousin, une politique d’inédits en grand format (de la fantasy comme il se doit) via Pygmalion, éditeur du même groupe que J’ai Lu, Flammarion. La surproduction dans nos domaines, je l’ai dit, est patente. Surtour en fantasy. Sur les six derniers mois, il y a eu trois bouquins de fantasy publiés pour un livre de SF. Assez logiquement, ça libère de l’espace pour la SF. Il y en a moins en rayon, elle se vend donc mieux qu’il y a deux ou trois ans (surtout s’il s’agit de space opera). Enfin, dernier constat : les littératures de genre ont largement investi les rayons mainstreams. Les rayons référencés SF des grandes librairies étant puissamment encombrés par les « enfants » de Tolkien, il est amusant de remarquer à quel point on retrouve désormais la SF (où le fantastique) chez des éditeurs dits « généralistes » et qui, de fait, vendent leurs bouquins de genre au rayon littérature « blanche » (on pense à L’Olivier, Phébus, le Diable Vauvert, Métailier, etc.). Inversement, certaines collections ou éditeurs spécialisés s’ouvrent largement au-delà des frontières stricto sensu des genres (le Bélial’ bien sûr, ou la collection « Lunes d’encre » par exemple). Bref, ça bouge beaucoup et il ne faut désormais plus hésiter à aller chercher nos genres préférés là où ils ne se trouvaient pas avant. D’où la nécessité d’être bien informé, ce qui nous ramène une fois encore à des produits comme Bifrost et aux sites spécialisés.

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