1/
Pourquoi avoir choisi les mythes celtiques comme pivot ?
Ce n’est pas venu immédiatement. Je n’ai pas commencé
l’écriture avec ça. J’ai découvert
la mythologie celtique et l’âge de fer un peu plus tard,
via ma première femme, une irlandaise. J’ai donc beaucoup
visité l’Irlande et j’y ai trouvé une merveilleuse
tradition celtique, de très vieilles histoires, des légendes
fantastiques et fascinantes. Etudiant, j’avais déjà
été initié à cette mythologie à
l’université des Galles du Nord (north wales). D’autres
étudiants m’ont fait découvrir un recueil d’histoires
anciennes appelé le Mabinogion. On ne sait pas ce
que signifie le titre, mais ces histoires concernent des héros
pré-arthuriens. Des héros dont on se souviendra au 1er
millénaire, mais dont les aventures sont clairement liées
à l’âge de pierre. Ils sont devenus la base des
histoires arthuriennes que l’on connaît bien. Je suis
très intéressé par ces contes, j’en décèle
de plus mystérieux derrière les histoires arthuriennes
primitives. Mais je n’ai pas commencé à écrire
là-dessus avant la fin des années 70, et malheureusement,
je les ai écrites d’une manière assez commerciale,
sous pseudonyme, parce que je ne pensais pas qu’il y avait un
marché autour de l’histoire celtique. J’avais vraiment
tort ! La vraie fascination est venu au début des années
70. L’écriture réelle au début des années
80.
2/ Votre manière d’aborder le mythe celtique
est très personnelle : Le mythe sort du mythe et entre dans
la quotidienneté, avec du poil, des os, du sang et des odeurs…
C’est un mythe très réaliste.
C’est exactement mon attention, et ça l’a toujours
été. Créer un monde légendaire et mythologique
dans lequel les mythes et légendes sont vivants. Les dieux
de la Nature, les esprits, les forces élémentaires sont
vivants et se promènent, nagent, sont bien présents.
Les vieux animaux, les animaux légendaires, les animaux premiers
(j’ai tendance à croire à l’animal premier,
à l’animal originel, à l’animal mère,
comme dans la mythologie aborigène australienne, par exemple),
apparaissent beaucoup dans les mythes celtiques au sens large. Mon
idée était de faire un monde vivant, intégré
dans une réalité qui a dû être très
brutale quand on la compare à notre monde à nous (je
ne parle évidemment pas de ce qui se passe en ce moment en
Irak). Un monde très proche des bois, de la terre, des forêts,
des rochers. Un monde sale, mais aussi très fier, avec un solide
sens de l’humour, avec des gens réels, des paysages réels
et des mythes… Réels. Tous ma Fantasy relève de
ce principe.
3/… Et ça se sent…
Oui, merci… Le sang, les os… Vous l’avez dit.
4/ Êtes-vous en contact avec des spécialistes universitaires,
des chercheurs dont le travail tourne autour de la mythologie celtique
? Comment jugent-ils vos romans ?
J’ai mis du temps à entre en contact avec ce monde-là.
Un de mes très bons amis (rencontré lors d’une
convention de Fantasy en Floride), C.W.Sullivan Junior (on l’appelle
Chip), a écrit un livre définitif sur la question. Le
rencontrer fut un plaisir, parce qu’il aime mon travail, et
discuter avec lui m’a ouvert des horizons auxquels je n’avais
pas pensé. Donc, oui, je suis en contact. J’ai été
interviewé plusieurs fois par des experts. Les experts sérieux
apprécient mes bouquins. Mes premières histoires, écrites
sous le nom de Christopher Carlson relèvent plus de la sword
and sorcery classique, avec des personnages celtiques et des situations
celtiques qui n’ont somme toute pas grand-chose à dire.
Ce sont de bons romans d’aventures, c’est tout. Mais ils
m’embarrassent. J’ai l’impression d’avoir
gâché de bonnes idées avec ça… Disons
que ça m’a donné l’énergie de faire
de meilleurs livres.
5/ Votre travail le plus célèbre (en France,
s’entend) est publié en deux tomes chez Denoël.
Il s’agit de La forêt des mythagos. Vous travaillez
encore dessus ?
Oui, oui. Cet univers est très vivant pour moi. Les livres
ne se suivent pas vraiment. Le lien commun est le bois, cette forêt
primaire dans laquelle les mythes viennent à la vie via la
mémoire et l’inconscient des personnages. Ces livres
évoluent à travers le temps, les histoires sont parallèles…
Cette forêt me fascine. Je me sens comme mon personnage de George
Huxley, obsédé par son exploration. On me dit souvent
que je suis devenu comme lui. Je n’y échappe pas. C’est
assez vrai. Je vais donc y revenir, dès que j’aurai fini
le troisième tome du Codex Merlin.
6/ C’est donc une sorte de malédiction qui vous
poursuit…
Oui, non, ça dépend de ce que vous entendez par malédiction.
Quand je n’ai pas d’idées fortes, ça devient
une malédiction. Ca l’est vraiment quand le bouquin ne
va pas dans la bonne direction (et tous vont dans la mauvaise direction
à un moment ou un autre pendant la rédaction), mais
fondamentalement, c’est un vrai bonheur d’y revenir. Je
pense que c’est plutôt un cadeau offert par mon imagination.
La bonne idée utilisée correctement. Donc, non, ce n’est
pas une malédiction.
7/ A l’opposé de ce travail, Le souffle du
temps est un roman de pure SF. Un de vos premiers, d’ailleurs.
Comment le regardez-vous aujourd’hui ?
J’ai commencé à écrire des nouvelles, puis
des romans. Les premiers (Eye on the blind, inédit
en France, Earthwind et le souffle du temps) on
été écrit sur une période de 5 ans. Chaque
livre essayait d’être original, sur deux sujet : L’alien
et l’aliénation (NDT Alien signifiant évidemment
extraterrestre et non la bestiole baveuse éponyme). Les extraterrestres
du Souffle du temps sont le temps en tant que tel ! J’aime
beaucoup cette idée. Cette planète est immensément
dangereuse ; mais explorée par des chercheurs de trésors,
qui cherchent des objets d’un lointain futur, déposés
par les vents du temps. C’était amusant à écrire.
Le livre est assez dense. Les personnages sont très angoissés.
Mais son accueil a été assez bon. Ce n’est pas
vraiment un succès, mais il trace sa route quand même.
Idem pour Earthwind. Une planète néolithique
comme le fut la Terre elle-même. Comment une planète
du futur peut-elle être néolithique ? C’est la
question que se posent les explorateurs… Et il faut lire le
livre pour connaître la réponse.
8/ Ecririez-vous le même livre aujourd’hui ?
Non, je ne pourrais pas. J’ai évolué différemment.
Je ne fais plus de SF. Ma fascination pour l’espace et l’avenir
s’est tarie avec ces 3 livres. La mécanique quantique
m’est incompréhensible. Quand je lis les excellents bouquins
de Baxter ou de Hamilton, je réalise que ma SF est dépassée.
Mais la SF m’intéresse. Je pourrai y retourner si je
trouve une vraie bonne idée.
9/ Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Exclusivement sur le troisième tome du Codex Merlin.
C’est presque fini. Le cycle commence avec Celtika,
se poursuit avec Le Graal de fer et se termine avec
The broken king. Ce livre est assez différent des
deux précédents, qui eux, ont une ligne narrative en
commun. The broken king se déplace sur l’ancienne
île (la Crête) pour une exploration aventureuse. Jason
et les argonautes sont en toile de fond. J’aime beaucoup ces
personnages. Jason, Viviane. J’en suis tombé amoureux,
pas littéralement, mais ce sont des personnages qui deviennent
peu à peu des amis. Ils génèrent leurs propres
histoires. Je suis très content de ces bouquins. Je vais ensuite
m’atteler à un nouveau livre sur les Mythagos. Je ne
vous dirai pas le titre parce que je le trouve très bien et
je le garde jalousement !
10/ Envisagez-vous de passer un jour au mainstream ? De faire
un livre normal ?
J’ai tendance à regarder mes livres comme normaux, bien
qu’ils aient une très forte implication mythologique.
Quand j’écrivais mes livres de SF, c’était
vraiment de la littérature de genre, mais je n’aime
pas faire ces distinctions là. Je crois que les frontières
s’estompent. Mais si votre question est voulez-vous écrire
un thriller ?, je ne pense pas que je pourrai. Bien sûr,
il y a des mystères dans mes livres, j’aime ce côté
détective, mais écrire une histoire mainstream, l’histoire
d’une famille qui déménage en Provence pour cultiver
des oranges, non, ne je ne crois pas que je pourrai. Mais qui sait
? Je suis encore jeune. Hum.
11/ Que pensez-vous de la SF anglaise d’aujourd’hui
? D’auteurs comme Harrison ou Banks ? Pensez-vous faire partie
du même courant ou tracez-vous votre propre route ?
Je veux tracer ma propre route, tout le monde veut faire ça.
L’exemple le plus parfait est M. John Harrison, un auteur d’une
originalité incroyable. L’ombre du Shrander
est un roman fantastique. Iain Banks est excellent également.
C’est un auteur double, d’ailleurs, mainstream et SF.
Il y a d’excellents auteurs en Angleterre. Surtout ceux qui
traitent d’un avenir éloigné. Ils le font différemment
de ce que nous faisions dans les années 70. La technologie
a changé. C’est un champ très vivant, qui n’a
pas autant de succès que la Fantasy, mais vraiment vivant.
Je n’ai pas l’impression de faire partie de ce monde SF.
Mais je me sens bien vis à vis des auteurs qui le représentent.
Ils m’intéressent beaucoup.