1/
De quel livre venez-vous, Monsieur Fforde ?
Probablement des miens, en fait. Je pense même que je me suis
échappé de ma propre autobiographie, écrite il
y a maintenant trente ans.
2/ Donc vous êtes un personnage réel ?
Ca se pourrait, mais je n’en sais rien.
3/ L’affaire Jane Eyre a été
publiée l’année dernière en France. Vous
voilà de nouveau sous les feux de la rampe avec Délivrez-moi
qui se déroule dans le même univers et qui reprend
également le même personnage, Thursday Next.
Quelle a été la genèse de ce livre ?
Le premier livre, et de fait, les suivants, ont été
directement conçus comme une trilogie. Du moins au départ.
J’avais envie de jouer avec une idée bien précise
: Prendre des personnages de romans et les projeter dans le monde
réel. J’ai pensé à ce qui se passerait
si Jane Eyre était kidnappée. C’est l’idée
centrale. Qui serait chargé de la retrouver ? Pourquoi aurait-elle
été enlevée ? Et surtout, dans quelle genre de
monde de telles choses seraient possibles ? Tout ce que vous trouvez
maintenant dans la série (Quatre volumes en Anglais, un en
cours d’écriture, NDLR) viennent de cette seule et unique
idée. Rendre le kidnapping de Jane Eyre non seulement possible,
mais probable.
4/ Votre univers traite de littérature classique. Que
pensez-vous des modernes ?
C’est exactement comme les classiques. Certains sont vraiment
très bons, d’autres complètement cons. On peut
dire la même chose des films. il y a eu des films pathétiques
dans les années 40, par exemple. Il y en a eu de bons, bien
sûr, mais aussi de très mauvais. Pareil pour la littérature
contemporaine.
5/ J’ai bientôt 32 ans et ma maman presque 62.
Or, nous trouvons tous les deux vos livres épatants. Comment
expliquez-vous ce succès transgénérationnel ?
C’est intéressant. Je ne l’imaginais pas quand
j’ai écrit les livres. Je pensais toucher un lectorat
ciblé autour de la quarantaine, mais des gens de plus de quatre-vingt
ans ont aussi beaucoup aimé. Je pense que c’est parce
que j’aborde des sujets très différents. Je suis
moi-même éclectique dans mes centres d’intérêt.
Les plus jeunes apprécieront les blagues, les jeux de mots
et le côté loufoque, absurde, là où les
plus vieux aimeront le côté “littérature”.
Je trouve ça super que tout le monde s’y intéresse.
Ce n’était vraiment pas prévu, mais j’en
suis ravi.
6/ Vous n’avez pas vraiment commencé par la littérature...
Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Je ne suis pas allé à l’université, j’ai
quitté l’école à dix-huit ans et j’ai
ensuite travaillé dans l’industrie cinématographique
pendant de nombreuses années. Mais c’est la même
chose, il s’agit de raconter des histoires. C’est vraiment
ça qui m’intéresse, raconter des histoires. Je
vais beaucoup au cinéma, au théâtre, je passe
mon temps à lire, à écouter la radio... Mais
en fait, j’avais envie de m’amuser avec la façon
dont les gens perçoivent la littérature classique. Je
ne sais pas comment ça se passe en France, mais en Angleterre,
il y a une pression terrible autour de Shakespeare, un culte absolu,
réservé à l’intelligentsia. C’est
idiot, Shakespeare ne l’aurait sans doute pas approuvé,
il écrivait pour tout le monde. Je pense vraiment que l’intelligentsia
a détourné la littérature classique (qui n’est
pas autre chose que des histoires géniales) et l’a rendue
inabordable. Donc je ne suis pas d’accord. Récupérons-là.
Amusons-nous avec et ressuscitons-la. Je pense que vous ne rendez
pas service aux élèves quand vous leur imposez un texte
classique. Ce leur ferme le texte. Si vous êtes obligé
de lire Shakespeare quand vous êtes gamin, vous le détestez.
Non, vraiment, on devrait interdire Shakespeare aux enfants, comme
ça ils le liraient tous.
7/ Shakespeare ? Interdit ?
Absolument. Interdisez Shakespeare. Et tous les mômes vont se
précipiter pour le lire. Au lieu de fumer de l’herbe
et de sniffer de la colle, ils se défoncerons à Shakespeare.
8/ Vous avez un univers très british, au sens où
vous mélangez absurde et sérieux avec un détachement
très particulier. Avez-vous conscience de cette particularité
?
Pas vraiment, parce que c’est ce que je suis... Je n’ai
jamais été écrivain français ou australien...
C’est donc assez difficile à dire. Vous savez, vous êtes
un peu élevé dans l’idée qu’être
anglais, c’est ce qu’il y a de mieux. C’est assez
étrange. Je suis incapable de définir ce qu’est
l’Angleterre. Mais c’est vrai que nous avons un sens de
l’humour bizarre, ça doit venir de deux mille ans d’Histoire.
Comme nous sommes détendus, nous pouvons rire de nous-mêmes
constamment. Prenez des gens comme John Gleese, des institutions comme
la BBC, vous trouverez toujours des blagues à propos des anglais,
et à quel point nous sommes terrifiants. Bon, en fait viens
de faire de la mauvaise pub à l’Angleterre, là.
Oui, nous sommes historiquement drôles, hum hum hum...
Non, je crois que c’est juste la façon dont les anglais
rient de leurs défauts, et nous en avons beaucoup. Mais j’aime
bien me moquer des choses sérieuses, de ce qui est évident,
massif. l’humour, c’est ma manière de lutter contre
toute cette pompe.
9/ Diriez-vous que vos livres relèvent de la parodie
?
Oui. Le monde de Thursday Next est comme le notre, si ce
n’est que tout y est très exagéré. Les
politiciens sont deux fois plus méchants, les corporations
dix fois plus, tout simplement parce qu’ils font absolument
tout de ce qu’ils rêvent de faire dans notre propre monde,
et qu’ils n’en ont pas honte. La corporation GOLIATH,
par exemple, ne se souci pas du mensonge, de l’écologie.
C’est ça qui est amusant avec la satire, l’exagération.
Vous soulignez le ridicule de la vie quotidienne. Mais vous arrivez
aussi à rendre votre monde très réel, familier.
La bureaucratie, par exemple, est la même que la notre.
10/ Que pensez-vous d’un auteur comme Douglas Adams
qui a fait une parodie de la SF classique, là où vous
faites une parodie du Thriller classique ? Vous mettez tout en lumière,
très sérieusement, tout en faisant ressortir l’absurde.
C’est un courant littéraire, en Angleterre ?
Je n’en sais rien, honnêtement. Ce que j’essaie
de faire, c’est m’amuser avec la façon dont nous
lisons. Mais écrire de la comédie est un monde étrange.
C’est difficile de dire pourquoi vous trouvez quelque chose
drôle. Ca l’est, tout simplement. Il y a plein de blagues
dans mes livres que je trouve vraiment drôle, tout en étant
incapable d’expliquer pourquoi. Un courant littéraire
? Je ne sais pas. C’est une idée bizarre. J’écris
ce qui m’intéresse, ce qui me fait rire. Et je ne peux
qu’espérer que les gens suivent. Mais j’ai quarante
quatre ans, maintenant, et mes écrits marchent bien au Royaume
Uni. je ne sais pas, ça doit tenir de l’amalgame avec
ce que font les autres, je suppose...
12/ Vous utilisez des trucs qui viennent directement de la SF classique,
comme la voyage temporel, l’uchronie, les mondes parallèles.
Vous définiriez-vous comme un auteur de SF ?
Non, je ne pense pas. j’ai des thèmes SF, mais je me
situe plutôt du côté du polar. Il y a toujours
quelqu’un pour faire quelque chose de mal dans mes livres. Et
il y a toujours quelqu’un pour l’arrêter. Donc,
oui, plutôt polar. Mais j’aime les thèmes SF, les
romans SF, tout ça m’intéresse. J’aime utiliser
la SF. C’est un vraiment un concept intéressant. Mais
je n’ai pas envie de me limiter à un seul genre. Je n’aime
pas les romans de SF où la science est trop importante. Pour
moi, ça doit être un background pour décrire des
situations humaines et des drames humains. C’est pour ça
que j’adore H.G. Wells, Jule Verne et tous ces classiques. Prenez
La machine à remonter le temps. Ce n’est pas
que l’histoire d’une machine qui permet de remonter le
temps, c’est surtout un drame humain. Je pense que c’est
là que la SF est très forte.
13/ Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille sur le cinquième livre de la série Thursday
Next, en parallèle avec un autre bouquin dont j’ai
l’idée depuis quelques années.
14/ Vous comptez arrêter la série un jour ?
Oh, il y a le livre, et puis les livres dans le livre, et les livres
dans les livres, c’est vraiment un sujet inépuisable.
Je peux m’étaler à partir de n’importe quoi.
Donc, j’ai plein d’idées, mais je peux m’en
lasser, je ne sais pas.
15/ Un film en préparation ?
Un film ? Non, je ne pense pas. Trop compliqué. La radio, peut-être
? Oui, la radio, ça serait sympa. J’aime bien la radio,
c’est un des médias les plus intéressants à
mon goût. C’est le meilleur média visuel. Vous
fabriquez vous-même vos images.
16/ Que pensez vous de votre traduction, dans la mesure où
votre style et vos jeux de mots sont intraduisibles ?
Excellente, pourquoi ? Non, je n’en sais rien, je ne lis pas
le français. Mais d’après ce qu’en disent
les fans, la traduction est fidèle à l’esprit
du livre. Elle est très appréciée. J’en
suis très heureux.
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