JASPER FFORDE - INTERVIEW - MAI 2005

part one - 5,7 Mo <> part two - 10 Mo

>> Transcription française ci-dessous - traduction et adaptation : Raoul Abdaloff <<

1/ De quel livre venez-vous, Monsieur Fforde ?
Probablement des miens, en fait. Je pense même que je me suis échappé de ma propre autobiographie, écrite il y a maintenant trente ans.


2/ Donc vous êtes un personnage réel ?
Ca se pourrait, mais je n’en sais rien.


3/ L’affaire Jane Eyre a été publiée l’année dernière en France. Vous voilà de nouveau sous les feux de la rampe avec Délivrez-moi qui se déroule dans le même univers et qui reprend également le même personnage, Thursday Next. Quelle a été la genèse de ce livre ?
Le premier livre, et de fait, les suivants, ont été directement conçus comme une trilogie. Du moins au départ. J’avais envie de jouer avec une idée bien précise : Prendre des personnages de romans et les projeter dans le monde réel. J’ai pensé à ce qui se passerait si Jane Eyre était kidnappée. C’est l’idée centrale. Qui serait chargé de la retrouver ? Pourquoi aurait-elle été enlevée ? Et surtout, dans quelle genre de monde de telles choses seraient possibles ? Tout ce que vous trouvez maintenant dans la série (Quatre volumes en Anglais, un en cours d’écriture, NDLR) viennent de cette seule et unique idée. Rendre le kidnapping de Jane Eyre non seulement possible, mais probable.


4/ Votre univers traite de littérature classique. Que pensez-vous des modernes ?
C’est exactement comme les classiques. Certains sont vraiment très bons, d’autres complètement cons. On peut dire la même chose des films. il y a eu des films pathétiques dans les années 40, par exemple. Il y en a eu de bons, bien sûr, mais aussi de très mauvais. Pareil pour la littérature contemporaine.


5/ J’ai bientôt 32 ans et ma maman presque 62. Or, nous trouvons tous les deux vos livres épatants. Comment expliquez-vous ce succès transgénérationnel ?
C’est intéressant. Je ne l’imaginais pas quand j’ai écrit les livres. Je pensais toucher un lectorat ciblé autour de la quarantaine, mais des gens de plus de quatre-vingt ans ont aussi beaucoup aimé. Je pense que c’est parce que j’aborde des sujets très différents. Je suis moi-même éclectique dans mes centres d’intérêt. Les plus jeunes apprécieront les blagues, les jeux de mots et le côté loufoque, absurde, là où les plus vieux aimeront le côté “littérature”. Je trouve ça super que tout le monde s’y intéresse. Ce n’était vraiment pas prévu, mais j’en suis ravi.


6/ Vous n’avez pas vraiment commencé par la littérature... Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Je ne suis pas allé à l’université, j’ai quitté l’école à dix-huit ans et j’ai ensuite travaillé dans l’industrie cinématographique pendant de nombreuses années. Mais c’est la même chose, il s’agit de raconter des histoires. C’est vraiment ça qui m’intéresse, raconter des histoires. Je vais beaucoup au cinéma, au théâtre, je passe mon temps à lire, à écouter la radio... Mais en fait, j’avais envie de m’amuser avec la façon dont les gens perçoivent la littérature classique. Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais en Angleterre, il y a une pression terrible autour de Shakespeare, un culte absolu, réservé à l’intelligentsia. C’est idiot, Shakespeare ne l’aurait sans doute pas approuvé, il écrivait pour tout le monde. Je pense vraiment que l’intelligentsia a détourné la littérature classique (qui n’est pas autre chose que des histoires géniales) et l’a rendue inabordable. Donc je ne suis pas d’accord. Récupérons-là. Amusons-nous avec et ressuscitons-la. Je pense que vous ne rendez pas service aux élèves quand vous leur imposez un texte classique. Ce leur ferme le texte. Si vous êtes obligé de lire Shakespeare quand vous êtes gamin, vous le détestez. Non, vraiment, on devrait interdire Shakespeare aux enfants, comme ça ils le liraient tous.


7/ Shakespeare ? Interdit ?
Absolument. Interdisez Shakespeare. Et tous les mômes vont se précipiter pour le lire. Au lieu de fumer de l’herbe et de sniffer de la colle, ils se défoncerons à Shakespeare.


8/ Vous avez un univers très british, au sens où vous mélangez absurde et sérieux avec un détachement très particulier. Avez-vous conscience de cette particularité ?
Pas vraiment, parce que c’est ce que je suis... Je n’ai jamais été écrivain français ou australien... C’est donc assez difficile à dire. Vous savez, vous êtes un peu élevé dans l’idée qu’être anglais, c’est ce qu’il y a de mieux. C’est assez étrange. Je suis incapable de définir ce qu’est l’Angleterre. Mais c’est vrai que nous avons un sens de l’humour bizarre, ça doit venir de deux mille ans d’Histoire. Comme nous sommes détendus, nous pouvons rire de nous-mêmes constamment. Prenez des gens comme John Gleese, des institutions comme la BBC, vous trouverez toujours des blagues à propos des anglais, et à quel point nous sommes terrifiants. Bon, en fait viens de faire de la mauvaise pub à l’Angleterre, là. Oui, nous sommes historiquement drôles, hum hum hum... Non, je crois que c’est juste la façon dont les anglais rient de leurs défauts, et nous en avons beaucoup. Mais j’aime bien me moquer des choses sérieuses, de ce qui est évident, massif. l’humour, c’est ma manière de lutter contre toute cette pompe.


9/ Diriez-vous que vos livres relèvent de la parodie ?
Oui. Le monde de Thursday Next est comme le notre, si ce n’est que tout y est très exagéré. Les politiciens sont deux fois plus méchants, les corporations dix fois plus, tout simplement parce qu’ils font absolument tout de ce qu’ils rêvent de faire dans notre propre monde, et qu’ils n’en ont pas honte. La corporation GOLIATH, par exemple, ne se souci pas du mensonge, de l’écologie. C’est ça qui est amusant avec la satire, l’exagération. Vous soulignez le ridicule de la vie quotidienne. Mais vous arrivez aussi à rendre votre monde très réel, familier. La bureaucratie, par exemple, est la même que la notre.


10/ Que pensez-vous d’un auteur comme Douglas Adams qui a fait une parodie de la SF classique, là où vous faites une parodie du Thriller classique ? Vous mettez tout en lumière, très sérieusement, tout en faisant ressortir l’absurde. C’est un courant littéraire, en Angleterre ?
Je n’en sais rien, honnêtement. Ce que j’essaie de faire, c’est m’amuser avec la façon dont nous lisons. Mais écrire de la comédie est un monde étrange. C’est difficile de dire pourquoi vous trouvez quelque chose drôle. Ca l’est, tout simplement. Il y a plein de blagues dans mes livres que je trouve vraiment drôle, tout en étant incapable d’expliquer pourquoi. Un courant littéraire ? Je ne sais pas. C’est une idée bizarre. J’écris ce qui m’intéresse, ce qui me fait rire. Et je ne peux qu’espérer que les gens suivent. Mais j’ai quarante quatre ans, maintenant, et mes écrits marchent bien au Royaume Uni. je ne sais pas, ça doit tenir de l’amalgame avec ce que font les autres, je suppose...


12/ Vous utilisez des trucs qui viennent directement de la SF classique, comme la voyage temporel, l’uchronie, les mondes parallèles. Vous définiriez-vous comme un auteur de SF ?

Non, je ne pense pas. j’ai des thèmes SF, mais je me situe plutôt du côté du polar. Il y a toujours quelqu’un pour faire quelque chose de mal dans mes livres. Et il y a toujours quelqu’un pour l’arrêter. Donc, oui, plutôt polar. Mais j’aime les thèmes SF, les romans SF, tout ça m’intéresse. J’aime utiliser la SF. C’est un vraiment un concept intéressant. Mais je n’ai pas envie de me limiter à un seul genre. Je n’aime pas les romans de SF où la science est trop importante. Pour moi, ça doit être un background pour décrire des situations humaines et des drames humains. C’est pour ça que j’adore H.G. Wells, Jule Verne et tous ces classiques. Prenez La machine à remonter le temps. Ce n’est pas que l’histoire d’une machine qui permet de remonter le temps, c’est surtout un drame humain. Je pense que c’est là que la SF est très forte.


13/ Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille sur le cinquième livre de la série Thursday Next, en parallèle avec un autre bouquin dont j’ai l’idée depuis quelques années.


14/ Vous comptez arrêter la série un jour ?

Oh, il y a le livre, et puis les livres dans le livre, et les livres dans les livres, c’est vraiment un sujet inépuisable. Je peux m’étaler à partir de n’importe quoi. Donc, j’ai plein d’idées, mais je peux m’en lasser, je ne sais pas.


15/ Un film en préparation ?
Un film ? Non, je ne pense pas. Trop compliqué. La radio, peut-être ? Oui, la radio, ça serait sympa. J’aime bien la radio, c’est un des médias les plus intéressants à mon goût. C’est le meilleur média visuel. Vous fabriquez vous-même vos images.


16/ Que pensez vous de votre traduction, dans la mesure où votre style et vos jeux de mots sont intraduisibles ?
Excellente, pourquoi ? Non, je n’en sais rien, je ne lis pas le français. Mais d’après ce qu’en disent les fans, la traduction est fidèle à l’esprit du livre. Elle est très appréciée. J’en suis très heureux.

 

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