Composée
de "Titan", "Sorcière" et "Démon",
la trilogie de Gaïa ressemble (mais ressemble seulement) à
ces romans dont une simple histoire fondatrice est essorée, raclée,
lessivée, tordue, allongée, décorée, l'ensemble
accouchant péniblement de quelques milliers de pages supplémentaires
pour former "Un Cycle".
Car le Cycle est désormais obligatoire en SF.
Pas de roman qui tienne la route sans le 14ème volume de 1000
pages tant attendu, qui explique enfin les manques du début.
On l'a vu avec "Dune", avec "Fondation" et
bien d'autres encore, mais on ne le voit pourtant pas avec la trilogie
de Gaïa.
Pourquoi ça ? Comment fait John Varley ? Comment évite-t-il
tous les écueils
sur lesquels se brisent les autres ? Réponse : Il ne les évite
pas. Il les provoque, les prend en pleine face, les dissèque,
les retourne, les expose impitoyablement sous une lumière crue
qui révèle leurs moindres anfractuosités.
En un mot, il les dompte, sans jamais se prendre au sérieux.Sans
jamais tomber dans la pompe des pseudo "Livres-Univers".
Située à mi-chemin entre la SF, la Fantasy et le comique
pur et simple, la trilogie de Gaïa navigue agréablement
d'un bord à l'autre, sans pour autant privilégier un genre
particulier. L'écriture est fluide, nerveuse et volontiers ironique,
ce qui introduit une distance salutaire entre le lecteur et l'histoire.
Malgré cet apparent désordre, l'univers de Gaïa est
très cohérent et bien plus clinique qu'il n'y paraît.
Bref, la trilogie deGaïa est un sacré voyage dont on ne
sort pas vraiment indemne.
"Titan"
raconte l'histoire, Ô combien classique, d'un artefact extraterrestre
en orbite autour de Saturne. Le Vaisseau d'exploration "Le Seigneur
des anneaux" découvre qu'il s'agit en fait d'une gigantesque
roue dont l'intérieur des "jantes" forme un écosystème
parfaitement viable.
Littéralement avalée par l'objet, la frêle navette
terrienne se désintègre alors que ses occupants émergent
sur ce monde étranger. Le lecteur suit les péripéties
de Cirocco Jone, ex-capitaine de vaisseau et désormais faible
femme, bien décidée à retrouver son équipage
dans ce monde étrange appelé Gaïa. Un univers intelligent
entièrement dominé par une entité quasi divine.
"Sorcière" narre le nouveau boulot de Cirocco Jones.
Chargée par Gaïa de mater ses régions rebelles, elle
découvre les inconvénients de sa charge en même
temps que les fourberies de son employeur. Le roman tourne autour de
cette prise de conscience tout en introduisant de nouveaux personnages.
Enfin, "Démon" raconte la révolte de Cirocco
et sa guerre menée contre Gaïa, entité désormais
impotente, démente, complètement frappée et monstrueuse
de cruauté.
Si "Titan" est un roman plaisant, "Sorcière"
vaguement fatigant, "Démon" vaut à lui seul
le détour. Pavé de 700 pages à l'inventivité
constante et toujours renouvelée, "Démon" est
un véritable chef-d'oeuvre d'humour, d'imagination et de poésie.
D'une
certaine manière, ce dernier roman ressemble à Disneyland.
Mais un Disneyland où Mickey pue des pieds, où Dingo couche
avec Clarabelle, où Donald a des bourrelets de graisse et picole
trop, où les figurants fument des clopes en sortant des toilettes
avant d'enfiler leurs costumes pour la parade, un Disneyland on ne peut
plus réel.
C'est la très grande force de Varley de décrire l'absurde
avec un sérieux inébranlable.
Grâce au seul "Démon", la trilogie de Gaïa
devient une impossibilité crédible, un véritable
feu d'artifice, un bric-à-brac délirant, et finalement,
tout au bout, un cycle indispensable.
Chapeau
Monsieur Varley.