LE SOUFFLE DU TEMPS - ROBERT HOLDSTOCK - LUNES D'ENCRE

Avant de se lancer dans le genre très particulier (voire unique) de la Fantasy celtique réaliste (voire très réaliste), Robert Holdstock s’est livré à une science-fiction plus traditionnelle, mais toujours très personnelle. Avec «Le souffle du temps», roman de jeunesse publié en 1981, le lecteur curieux découvre une facette radicalement différente de l’auteur de «La forêt des mythagos», tout en calme, mélancolie et lenteur. Une expérience littéraire déroutante, verbieuse, parfois pénible, mais finalement envoûtante et intelligente.


la collection Lunes d’encre (Denoël, donc) en profite pour aligner au même moment le recueil de nouvelle «Dans la vallée des statues», opération éditoriale courageuse qui place Holdstock en première ligne. Lunes d’encre a d’ailleurs fonctionné sur le même modèle pour Bradbury et Matheson, avec les publications simultanées d’un inédit et d’un omnibus (nouvelles ou romans) pour chaque auteur. De quasi inconnu avant 2001, Robert Holdstock est devenu l’un des auteurs les mieux traités en France (on se souvient que l’intégrale des textes apparentés à «la forêt des mythagos» est sans équivalent en langue anglaise), ce dont on ne se plaindra pas.


«Le souffle du temps» est un curieux mélange entre description d’un monde radicalement étranger, quête initiatique d’un personnage rongé de remords et de contradictions, avec une petite touche de voyage dans le temps. Un cocktail certes étrange, mais passionnant sur le fond (la forme, elle, reste parfois maladroite et globalement trop lente). «Solaris» et «Le monde inverti» sont cités en quatrième de couverture, dans la mesure où la trame de fond de «Solaris» possède quelques points communs avec «Le souffle du temps» (sur le principe du contact incompréhensible, notamment, et éventuellement l’incarnation hallucinatoire des désirs des pauvres humains égarés que nous sommes) et que «Le monde inverti», avec sa cité mobile et sa vision profondément viciée de la réalité, n’est pas totalement étranger au texte qui nous occupe.
L’action du «Souffle du temps» se déroule sur le monde de vanderZande (ne demandez pas pourquoi), planète colonisée par les Hommes suivant deux principes : Les modifiés (humains altérés physiologiquement pour vivre sur la planète le plus simplement du monde, comme fermiers) et les pionniers (humains normaux vivant dans une cité mobile sous verre, dont la tâche principale consiste à explorer ce monde étrange). L’origine de la colonisation du monde de VanderZande n’est d’ailleurs qu’évoquée, aucun rappel à l’Histoire strictement terrestre de l’humanité n’étant cité dans le texte. Cet abandon volontaire est assez efficace, dans la mesure où le lecteur prend rapidement conscience que les individus qui peuplent cette planète sont livrés à eux-mêmes et littéralement coupés du monde. De fait, l’exil est l’un des thèmes principaux du «Souffle du temps», exil intérieur ou exil physique, toujours accompagné d’un fort sentiment de perte d’identité.
Car le monde de VanderZande a une particularité : Il change littéralement les humains qui l’habitent. D’enthousiastes et conquérants, ils deviennent las et blasés, sans même s’en rendre compte. D’où une appellation plus réaliste de la planète : Kamélios, le monde caméléon, le monde toujours changeant. Seconde anomalie, la présence d’un vent très particulier, car soufflant à des moments précis et ayant la faculté de déplacer temporellement hommes et objets. Principalement situé dans une vallée largement étudiée par des Hommes de plus en plus intrigués par ce phénomène incompréhensible, le vent dépose régulièrement des artefacts étrangers, sorte d’épaves temporelles inutiles et mystérieuses, avant de se les réapproprier après quelques jours de calme. Des quelques hommes ayant été emportés par ce vent, il ne subsiste rien, même si certains témoins les ont vus mourir avant de disparaître…


Toute l’intrigue du «Souffle du temps» est évidemment centrée autour de ce vent. Qu’est-ce ? Un véhicule temporel ? Une construction physique extraterrestre destinée à déplacer de mystérieuses entités ? Ou peut-être plus simplement une illusion ? La résultante terrible et tragique d’une tentative de communication impossible ?


Axée autour d’un seul individu (Leo Faulcon), l’histoire tourne autour de ses relations avec son amante et un nouvel équipier, pas encore changé par Kamélios, à la recherche d’un frère disparu avec lequel il prétend être en liaison. La vie «de l’autre côté» est-elle possible ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que la vie ?
Autant de questions auxquelles Leo Faulcon tentera de trouver un sens, à défaut d’une réponse.


Parfaitement unique, totalement à part, «Le souffle du temps» pêche par des longueurs exaspérantes, mais réussit malgré tout à captiver un lecteur de plus en plus emballé par les révélations à venir. Des révélations évidemment laconiques et qui soulèvent plus de questions qu’elles n’en solutionnent, mais des révélations poétiques, humanistes et même assez vertigineuses sur la place de l’Homme dans l’univers (rien que ça). Ajoutez à cela un ton fataliste, une sensation de perte permanente et une déprime palpable à chaque ligne, et vous obtenez un roman de qualité, absolument dénué d’humour mais intelligent et décalé. Une lecture qui vaut donc le détour, même si son étrangeté la réserve à un public motivé.

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