Bruce
Sterling est indéniablement sous les feux de la rampe : Après
"Les mailles du réseau", c'est au tour de "Schismatrice"
d'être réédité par Folio SF (sous une jolie
couverture). Mais il y a une surprise.
Ce n'est pas (en fait) de "Schismatrice" qu'il s'agit, mais
bien de "Schismatrice +", c'est-à-dire d'une édition
augmentée de quelques courtes nouvelles, toutes évidemment
situées dans l'univers de la Schismatrice, un univers bien difficile
à appréhender.
Pour le fan, c'est une bonne nouvelle, et pour les autres, c'est aussi
une bonne nouvelle, tant "Schismatrice +" s'impose comme l'un
des textes définitifs de la SF.
La très grande force de "Schismatrice +", c'est d'être
volontairement obscur. STERLING tisse son histoire à la manière
du "j'y suis". En clair, on ne trouve que très peu
d'explications sur la structure de l'univers décrit. Tout est
"évident "et n'a pas à s'expliquer. Le lecteur
est d'abord perdu, puis peu à peu séduit, et enfin éclairé
quant au pourquoi du comment.
Pour vous donner une idée, imaginez un roman actuel qui met en
scène (avec naturel) le monde moderne, ses avions, ses ordinateurs
et son électricité. Pour l'auteur, point n'est besoin
d'expliquer ce qu'est un avion ou une ampoule électrique. Cela
fait partie de la sphère intime de connaissance du lecteur. Imaginez
maintenant que ce roman (par une faille spatio-temporelle quelconque)
soit lu par une personne normalement cultivée de la fin du XIXème
siècle. L'électricité, il connaît, mais cela
reste tout de même réduit. Les avions, on commence à
s'en douter, et même à l'envisager sérieusement.
Mais pour les ordinateurs· Il va lui falloir se taper l'intégralité
du roman avant (peut-être) de comprendre de quoi il s'agit.
"Schismatrice +"est (en quelque sorte) ce roman. Et quant
au lecteur de la fin du XIXème siècle, c'est nous, et
c'est çà qui est intéressant.
Car "Schismatrice +"est un roman très fort. Impossible
à dater précisément, l'action se situe dans un
futur sans doute pas si éloigné. Un futur où l'humanité
a quasiment déserté la terre, et où une post-humanité
confinée au vide spatiale s'organise en sociétés
complexes dans des habitats artificiels. De ces cités-états
monstrueuses, on retient avant tout l'aspect commercial, avant de saisir
que c'est tout l'univers humain qui se scinde autour de deux grandes
factions : Les morphos, familles de clones génétiquement
modifiés, adeptes de l'amélioration de l'espèce,
et les mécas, humains plus ou moins greffés aux machines.
On trouve également quelques extraterrestres, dont la nature
profonde reste avant tout le commerce.
STERLING trace le chemin d'Abélard Lindsay, simple individu dont
l'aventure est tout simplement impossible à résumer. Il
suffit de savoir que les possibilités d'évolution humaine
développées par STERLING sont tout simplement stupéfiantes
de crédibilité. D'une certaine manière, c'est effrayant,
mais d'un autre point de vue, c'est fascinant. Si l'intrigue est compliquée
(peut-on d'ailleurs parler d'intrigue, dans cette multitude de récits
éclatés ?), l'ensemble n'en reste pas moins d'une rare
cohérence, et STERLING nous livre peu à peu certaines
clés qui permettent de mieux saisir les histoires sous-jacentes.
C'est un vrai régal, et c'est une vraie réflexion sur
le devenir de l'humanité. Bravo Bruce, tu a réussi à
nous faire oublier "Les mailles du réseau ".