«
Jaeger était un homme d’une carrure impressionnante, tout
en muscles souples et déliés, très bronzé.
Ses cheveux blond foncé encadraient un visage tanné par
les intempéries, figé dans une expression peu avenante.
Sa mâchoire volontaire presque trop massive et ses grands yeux gris,
dissimulés sous des sourcils broussailleux, n’atténuaient
pas cette impression » (page 39).
Malgré une ressemblance parfois frappante, Karl Jaeger n’a
rien à voir avec L’exécuteur, personnage célèbre
de la série éponyme patronnée par le répugnant
Gérard De Villiers. En fait, comme le lecteur s’en doute,
Karl Jaeger (un homme un vrai) va sauver le monde. Tout simplement. À
l’instar d’un James Bond ou d’un autre super héro
à la virilité féline et sensuelle, Karl Jaeger est
une sorte de prince de l’ombre, un type bien ancré dans une
réalité quotidienne tangible : Détective privé
prospère au sein de la Jaeger INC., il a su tirer profit de la
privatisation des polices en proposant un service professionnel de qualité.
En ces années 2060, il y a encore du boulot pour les types dans
son genre. Témoin, ce travail dont il est chargé par le
richissime Schiller : s’introduire dans l’enclave concédée
par la Terre aux Aensas, ces extraterrestres effrayants installés
sur notre bonne vieille planète pour de vagues motifs commerciaux.
S’introduire, certes, mais surtout y glaner quelques informations
et… Tenter de rentrer en un seul morceau. Méchants, les Aensas
? Pourtant, ils ont bien des points communs avec les terriens : «
Si les Aensas étaient assez humains pour faire du commerce, si
leur société ressemblait à la nôtre au point
de cautionner l’avidité, alors nous avions une chance de
nous comprendre et de vivre en bonne entente »…
Malheureusement,
ces bestioles à fourrure argentée et à la longue
tradition de prédateurs avides pratiquent aussi la cruauté
comme forme d’art suprême. Et mauvais caractère, avec
ça… Ils ont horreur que d’infects petits humains se
mêlent de leurs affaires. Pour y remédier, ils ont d’ailleurs
les Dktars, charmantes choses pourvues de crocs, de pattes, de griffes,
et très (mais alors très) rapides à la course.
Le roman commence donc par une fuite, celle de Jaeger, victime de l’échec
retentissant de sa mission. Quoi de plus efficace que de démarrer
un texte par « Karl Jaeger était un homme mort. Et pour le
Aensas qui le poursuivaient dans un concert de rires et de beuglements
inhumains, il s’agissait d’une certitude aussi inéluctable
que le lever du soleil » ?
On le voit, le ton est donné d’emblée, et l’ancrage
profond de ce « Poison bleu » dans l’univers du Polar
est évident. Trahisons, coups bas, complots, trafic, chantage,
violence, tueurs à gage, secrétaire blonde, savant presque
fou, Jack Daniel’s, on y trouve presque tous les ingrédients,
savamment distillés via un récit à deux voix des
plus efficaces. Deux voix ? absolument. Car le héro principal du
roman (et, il faut bien le reconnaître, le seul intérêt
du livre), ce n’est pas Karl Jaeger, mais bien Corcail Sendijien,
créature à mi-chemin entre le poulpe et le homard (c’est-à-dire
pourvu de pinces et de tentacules, mais aussi d’une corne ; dès
lors, une description 1/3 poulpe, 1/3 homard et 1/3 rhinocéros
paraît plus précise), télépathe et… Agent
secret galactique infiltré dans la forteresse des Aensas pour y
découvrir ce que ces sales bêtes mijotent. Une seule chose
est sûre, les Aensas n’ont pas tout dit aux terriens.
De découvertes en déconvenues, Jaeger retourne dans l’enclave
Aensa (cette fois ci mandaté par le Congrès International
avec la mission explicite de sauver le monde, on le saura) pour y faire
la rencontre de Corcail, au terme de trois pages mémorables et
drôles. D’humour, le roman n’en manque d’ailleurs
pas, même s’il faut parfois faire la part des choses entre
le premier et le deuxième degré, sans aucune assurance quant
aux réelles intentions des auteurs (c’est le jeu).
On
ne soufflera évidemment rien de la nature du complot Aensa, on
passera sur les faiblesses du scénario (et des capes d’invisibilité
bien pratiques), on oubliera que même les amas protoplasmiques parlent
le Terrestre couramment, bref, on ne se concentrera que sur l’aspect
divertissant du texte. On y perdra ainsi quelques années au passage,
ce qui ne fait de mal à personne. « Poison bleu » (traduction
curieuse de « Nightmare blue » qui aurait dû donner
« Cauchemar bleu ») tient de ses romans adolescents qui font
aimer la SF aux plus jeunes, et s’il tenait sa place dans la liste
des romans préférés de William Burroughs lui-même,
c’est qu’on y parle de came, de mort et dépendance
avec une certaine lourdeur. De la littérature mineure certes, mais
qui reste valable, presque risible, donc fortement recommandable. |