La
collection Lunes d’encre nous propose une version « intégrale
» de l’équilibre des paradoxes. L’auteur, Michel
Pagel a déjà reçu pour cet ouvrage le prix Rosny
Julia Verlanger 2000.
Cet «intégrale» regroupe le récit déjà
publié sous le même nom et une nouvelle présente
au début du livre sous le nom : l’Étranger. Cette
petite histoire fait, en quelque sorte office de présentation
des personnages principaux du roman.
Pour rendre plus réaliste son roman, Michel Pagel a choisi de
nous faire croire qu’un certain Raoul Corvin Jr. est venu le trouver
pour lui raconter une histoire qui aurait fait un très bon livre.
Il insiste même en prêtant à ce Raoul junior, cette
phrase : «ne te méprend pas, tout est vrai». Monsieur
Corvin aurait donc présenté à l’auteur une
série de journaux intimes dont ceux de son père et de
sa mère et quelques cassettes audio pour asseoir son récit
totalement invraisemblable.
L’équilibre des paradoxes regroupe donc des extraits de
journaux intimes (bien entendu, imaginaires) pour former une histoire
totalement rocambolesque se déroulant au début du XXème
siècle. Un bien joli titre, ma fois pour une belle histoire fantastique.
Avant de l’ouvrir, on se pose immanquablement la question : mais
de quels paradoxes s’agit-il ? C’est bien sûr des
paradoxes temporels dont Pagel veut nous parler. Et il le fait avec
une aisance déconcertante qui donne envie d'absorber ces 429
pages comme on dégusterait un bon repas.
L’histoire
Tout commence dans un manoir en Bretagne, où Gilberte Debien
et sa mère vont être les victimes d’un drame. Alors
que les journaux régionaux signalent des événements
étranges dans lesquels des fous dangereux venus d’autres
temps sont impliqués, un homme au visage déconcertant
de laideur et pourvu d’un corps d’athlète fait irruption
dans la demeure des Debien. Il viole et tue la mère et la servante,
mais laisse en vie la pauvre Gilberte après lui avoir fait subir
les derniers outrages. Cloîtrée dans son manoir, la jeune
fille ne sait comment se défaire de cette honte, d’autant
plus qu’elle se rend compte assez rapidement qu’elle porte
un enfant. Ses amis Amélie et Armand Schiermer, accompagné
de son amant, Raoul Corvin viennent de Paris, inquiets de la savoir
seule dans ce manoir. Cette petite équipe ne va pas tarder à
découvrir qu’un professeur un peu excentrique venu des
années 2060 a conçu une machine à voyager dans
le temps. Mais cette invention a partiellement foiré. Elle a
néanmoins réussi à catapulter des tas de gens en
1905 venus d’époques et même de dimensions du réel
totalement différentes. Ces «déracinés du
temps» vont se regrouper pour essayer d’empêcher l’irréparable
de se produire : que l’histoire prenne un tournant qui ne devrait
pas exister si cette machine n’avait pas été conçue.
Et qu’est ce qu’on en pense ?
Sur le thème des paradoxes temporels, on peut dire que la science-fiction
ne manque pas de bons romans. Alors forcément, au départ,
on se dit, encore un… Mais en réalité, Pagel fait
très fort. D’abord à cause de l’écriture.
Les carnets intimes de ses personnages sont écrits dans le plus
pur style du début du siècle, et l’on sent bien-là
un auteur passionné de littérature. C’est tellement
bien écrit qu’on en redemande. Ensuite, les caractères
des personnages sont originaux et leurs relations le sont d’autant
plus qu’ils viennent de différentes époques. L’humour
est d’ailleurs bien présent, surtout avec l’apparition
de Sophie Périsset, une jeune hippie de 1973 qui se retrouve
transportée en un clin d’œil en 1905. Portant dans
sa culotte du LSD et du shit, elle en fait profiter Gilberte et Amélie…Le
décalage entre le langage de cette époque et les expressions
de Sophie donnent lieu à des situations comiques…
L’auteur en profite d’ailleurs pour faire passer un certain
nombre d’idées contre la guerre et en faveur de l’émancipation
féminine. Il le fait de façon assez subtile pour que cela
n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe, alors bravo !
Mais une fois le récit bien engagé, les personnages deviennent
de plus en plus nombreux et prennent collectivement des décisions
de moins en moins crédibles. On se retrouve vraiment à
la limite du grand n’importe quoi. On a l’impression que
l’auteur s’est largement inspiré de parties de jeux
de rôles et c’est un procédé tellement usé
que l’on en vient parfois à soupirer. C’est un peu
dommage vu le style et l’aisance d’écriture de cet
auteur. Il admet d’ailleurs lui-même dans ses remerciements
avoir trouver sa muse dans ce type de jeux : «je tiens à
remercier Michelle Charrier pour m’avoir fait jouer à Maléfices».
Cela dit, l’impression générale qui reste après
avoir refermé ce livre reste plaisante. Et cela donne envie de
lire ou de relire d’autres ouvrages du même auteur comme
Les Flammes de la nuit (également édité dans la
collection Lune d’Encres) ou la Comédie inhumaine.