MIRCEA CARTARESCU - ORBITOR - FOLIO SF

Les OVNI, vous connaissez ?
Mais attention, on ne parle pas de petits hommes verts débarqués de la planète Mars via une improbable soucoupe volante, mais plutôt d'un véritable OVNI littéraire.
"Orbitor" en est l'essence même.


Écrit par un roumain inconnu sous nos longitudes, mais considéré chez lui comme l'un des chefs de file de la nouvelle littérature, "Orbitor" signifie "Aveuglement". C'est sans doute ce titre original qui lui vaut le plaisir d'être publié chez Folio SF, alors qu'il n'a rien à voir avec la Science-Fiction.

En fait de SF, "Orbitor" s'apparente plus à la poésie hallucinée, à la prose malade, aux vers musicaux et à l'écriture torturée. Si Lautréamont n'est pas loin, on trouve également des traces de Céline, quelques gouttes de Mathurin, de Poe et même de Lovecraft, sans oublier l'immense Borges dont l'ombre plane sur les quelques 400 pages du " roman ".


Irracontable, souvent incompréhensible pour qui n'a pas une connaissance précise de l'histoire roumaine, mystique (on parle beaucoup de chakra), mais avant tout terriblement bien écrit, "Orbitor" tourne autour de l'enfance d'un roumain (en l'occurrence, l'auteur) à travers le prisme d'un monde fantastique.
Pendant que le petit Mircea se brûle les pieds contre le radiateur en contemplant le boulevard Stefan Cel Mare de sa fenêtre, pendant que la construction d'un bâtiment opposé lui bouche peu à peu la vue sur Bucarest, l'histoire de sa famille est distillée en goutte-à-goutte morbide.


Contaminés par une semence maudite, ses ancêtres ont forniqué pendant des lunes avant d'être assiégés par des morts-vivants bien décidés à se nourrir de chair vivante.
Les armées de Dieu veillent et le combat est terrible. Mais cette scène saisissante n'est qu'une infime partie du livre. On y trouvera des sacrifices, des cérémonies rituelles, un noir de Louisiane qui raconte une étrange histoire, la jeunesse de Maria (la mère) et ses expériences sexuelles avortées dans la capitale d'après-guerre, la description d'un bombardement meurtrier, l'hospitalisation de l'auteur dans une salle où les rebuts humains se sont donnés rendez-vous, la vie d'un capitaine de la Securitate (la police politique) devenu kinésithérapeute aveugle, le tout sous le thème récurent du papillon.
L'insecte volant comme symbole de la transformation, comme étape transitoire de la larve au cocon, du cocon à la libération.


Car l'humanité n'est rien si elle ne se transforme.


"Nous ne somme qu'un boyau plein d'excréments entre un cerveau et un sexe. Notre pensée, dont nous faisons grand cas, n'est pas un phénomène plus étonnant que la capacité qu'ont les poissons des abysses à produire de la lumière".


"Orbitor" est un livre extraordinaire.
Un livre fou, délirant et malsain qui fait surgir le fantastique dans le quotidien. Comment un enfant peut-il voir une salle commune d'hôpital, si ce n'est ainsi : "Des lits blancs à moitié recouverts de toile cirée, où gisaient des vieillards, les uns ayant d'étranges canules plantées dans le ventre, les autres déféquant par des anus artificiels à robinets chromés, des enfants poliomyélitiques, la peau à même le fémur sans chair, pédalant péniblement sur le vélo de rééducation, des grosses filles nues se masturbant, les yeux révulsés" ?
Comment un enfant peut-il interpréter la scène suivante : "Un jour, le vieillard atteint de bruxisme nocturne, celui dont les atroces grincements de dents nous réveillaient régulièrement, oublia de prendre l'un de ses médicaments, un cachet oblong, mi-vert, mi-orange, et on vit en sortir une larve transparente, violacée, d'une structure interne compliquée, qui se traîna sur ses quatre pattes noires tout le long de la table de chevet puis disparut quelque part en dessous" ?


Les rêves n'ont pas la moindre frontière avec les cauchemars, et leur juxtaposition forme un livre incroyable, un kaléidoscope de thèmes, de genres, de descriptions tordues et d'histoires emboîtées.
Mircea CARTARESCU réussit un coup de maître avec "Orbitor", mais les avis risquent d'être partagés. Ce genre de roman n'est pas à mettre en toutes les mains. On n'en sort pas indemne.

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