Premier
roman (publié en 1977) d’un parfait inconnu au talent prometteur,
« Le canal Ophite » est de nouveau disponible après
une trop longue absence. Pas encore devenu le Monsieur John Varley que
l’on sait, l’auteur y fait preuve d’une étonnante
maîtrise de la narration, tout en s’offrant le luxe d’introduire
des notions spéculatives extrêmement modernes, notamment
sur les tenants et aboutissants du clonage. Bien au fait du Nouveau
Roman et mu par cette absolue liberté que procure la science-fiction,
Varley éclate les points de vue, décale sa caméra,
navigue d’un point à l’autre de l’histoire
via une sorte de superbe travelling en long plan séquence, avec
comme pivot Lilo, jeune femme aux multiples facettes.
Condamnée à mort pour s’être un peu trop intéressée
au génome humain, Lilo se voit offrir un étrange marché
par Tweed, politicien sans scrupules bien décidé à
virer les envahisseurs qui squattent la bonne vieille Terre. Depuis
quelques siècles, ces choses (pas beaucoup plus substantielles
que des ombres délétères) possèdent littéralement
la Terre, après avoir réglé le problème
de l’humanité en détruisant l’essentiel des
artefacts humains (villes, musées et autoroutes compris). De
leurs motivations, le livre ne souffle mot, mais l’intérêt
des envahisseurs à l’égard de l’humanité
n’est que tout relatif. Il se pourrait même (autant pour
la conception anthropocentriste de l’Histoire) que cette humanité
dont on fait si grand cas ne présente pas le moindre intérêt.
D’autant que depuis un certain temps (un peu plus de 600 ans,
quand même), les terriens en exil dans leur propre système
solaire reçoivent un flot d’information en provenant de
la constellation de l’Ophiucus. Un flot sur lequel ils ont intégralement
basé leur technologie. Le pépin, c’est que les expéditeurs
envoient désormais un autre message : Payez-nous, sinon on vous
pète la gueule (je résume). Ce qui, tout de même,
ne va pas sans poser des soucis. Deux problèmes de taille à
gérer, donc…
Pour Lilo, les enjeux sont tout autre, mais avec Varley, on ne sait
jamais. Cloné, évadée, tuée, reclonée,
ré-évadée, re-reclonée, Lilo vit plusieurs
aventures parallèles au rythme de ses différentes incarnations,
tandis que le lecteur tente désespérément de comprendre
ce qui se passe, toujours avec (et c’est ainsi que Varley est
grand) le sourire aux lèvres. Car si le fond même du «
Canal Ophite » est très sérieux, son traitement
est un festival de n’importe quoi, d’absurde et d’imagination
délirante, présenté sous un irréprochable
vernis de crédibilité absolue.
Excellent, fou, renversant et terriblement cynique à l’égard
des petites formes de vie bipèdes basées sur le cycle
du carbone que nous sommes, « Le canal Ophite » est bien
plus qu’un bon roman. Un livre à découvrir de toute
urgence, un petit bonheur de 300 pages, tout ça en poche. Et
on en trouvera encore pour se plaindre…