On
a le droit de mal vieillir.
A l’instar de nombreux auteurs/réalisateurs/artistes, Dan
Simmons est manifestement sur une pente descendante. Grand malheur pour
celles et ceux qui ne se sont pas encore remis de Hyperion,
magnifique claque littéraire qualifiée à juste
titre de chef-d’oeuvre. Grand malheur pour la SF dans son ensemble.
Conçu comme un seul et même livre en deux volumes, l’entité
Ilium / Olympos ne débouche hélas sur rien. Rien
d’autre qu’un gros pavé abandonné par l’éditeur
[Voir à ce sujet l’épuisant exemple de The algebraist
de Iain Banks], truffé d’incohérences scénaristiques,
certes bien raconté et impeccablement professionnel, mais essentiellement
comparable à un film de Georges Lucas : effets spéciaux
irréprochables, maîtrise du développement narratif,
vide idéologique abyssal [en un peu plus malodorant chez Simmons,
voir plus bas] et, au final, ennui profond même au coeur des batailles
les plus prenantes.
Pourtant, avec Ilium, les choses ne démarraient pas
si mal. On avait un souci d’envergure cosmique dont le moindre
des mystères n’était pas moins que la disparition
de l’espèce humaine en tant que telle: on avait des robots
semi organiques sympathiques et érudits, sans oublier, géniale
trouvaille, un panthéon de dieux grecs shootés aux nanotechnologies
et réinstallés sur Mars.
De cette trame pour le moins surprenante, Dan Simmons ne révélait
somme toute pas grand chose. La partie “terrienne” étant
évidemment la plus faible, avec des personnages dont on commençait
à douter : l’éternel mythe du juif errant, devenu
ici une juive errante, Ulysse 31 sur le retour muni d’une bien
utile “vibrolame” presque Jedi... Bref, la lecture devenait
inquiétante. Las, pas de panique, les passages authentiquement
sublimes consacrés au siège de Troie rattrapant largement
les défauts des autres intrigues, on refermait Ilium avec
tristesse, sachant pertinemment que le chef-d’oeuvre n’était
pas au rendez-vous, mais néanmoins heureux d’avoir lu un
excellent bouquin de SF, avec quelques défauts bien excusables.
La lecture de Olympos change quelque peu les données,
le livre ayant l’aspect, la consistante et l’odeur de la
merde. Certes, en grand professionnel, Simmons n’oublie pas de
multiplier les personnages, les chapitres se terminant évidemment
au point culminant avant d’enchaîner sur une autre sous-intrigue,
elle même coupée au moment le plus intéressant,
procédé littéraire archi connu et archi efficace
dont le résultat principal est d’agripper son lecteur en
lui interdisant de refermer le livre.
Mais si le principe est éprouvé, il n’en reste pas
moins un procédé, et à ce titre, agréable
et intelligent lorsqu’il est utilisé avec subtilité.
Un terme que Simmons a manifestement rayé de son vocabulaire,
d’où une lecture certes palpitante, mais finallement pénible
car par trop évidente. Comme l’auteur s’ennuie pendant
sa rédaction, il lui arrive de s’offrir un ou deux délire
Joyciens [sans toutefois arriver à l’ongle incarné
du génial irlandais] histoire de pimenter la chose. Ainsi, sans
crier gare, il nous propose un passage en pièce de théâtre,
ledit passage étant balancé sans vergogne, sans le moindre
indice justifiant un tel choix narratif. Passons.
On pourrait légitimement s’interroger sur ce qui a poussé
Dan Simmons à faire d’un seul et même livre deux
énormes volumes dont on pourrait couper sans problème
les trois quarts de la seconde partie. Au final, un seul et même
Ilium aurait sans doute donné un grand livre. Mais,
aléas éditoriaux, aléas fiscaux, aléas d’ego
? Qui sait ? Quoi qu’il en soit, Olympos ne tient rigoureusement
aucune des promesses de Ilium. Triste constat pour un auteur
qu’on avait tendance à aimer au-delà du raisonnable.
Si Ilium s’achevait au moment où troyens et achéens
s’alliaient dans une guerre totale contre les dieux, Olympos
s’ouvre quelques neufs mois plus tard. Les moravecs ont aidé
les alliés dans leur guerre ouverte. Champs de force, missiles
tactiques, protections diverses, tout y est. Les batailles sont sanglantes,
Simmons les décrit toujours avec autant de verve, mais en l’occurrence,
ça ne fonctionne plus. De cette orgie de têtes tranchées,
de membres arrachés, d’éviscérations diverses
et autres amputations, ne reste que l’ennui. Profond. Et pénible.
Pour embellir une lecture déjà soporifique, on a droit
à une multitude de sous-intrigues qui relatent diverses trahisons
[entre achéens et troyens, alliés, certes, mais toujours
fondamentalement ennemis], diverses interventions [les femmes qui se
révoltent contre les tueurs de dieux, par exemple] et autres
menus détails qui ont pour point commun de ne strictement rien
apporter à l’Histoire. On peut dès lors parler de
dilution [Simmons est-il payé au signe, comme les traducteurs,
la question est ouverte...].
Autour de tout ce bruit et cette fureur, les moravecs s’activent
sur la délicate question des soi-disant dieux olympiens. D’où
viennent-ils, qui sont-ils ? La connexion quantique entre Terre Antique
et Mars terraformée est-elle possible [manifestement oui, ils
y sont, mais physiquement non. Sauf au niveau quantique, vous comprenez
? C’est à dire qu’en fait, il suffit qu’un
authentique génie ait l’idée de quelque chose pour
que ce quelque chose se produise. Un principe utilisé en 1950
par Fredric Brown dans L’univers en folie. Nettement
plus drôle que Olympos, plus rapide à lire et
moins cher] ? Bref, il serait grand temps d’aller faire un tour
sur la Terre pour savoir de quoi il retourne réellement.
Sur Terre, justement, les choses s’organisent doucement. L’Eden
n’est plus. les Elois sont déchus. ils doivent se débrouiller
tout seul. tout réapprendre, du feu jusqu’à la vie
en société. Autant d’éléments délicats
à mettre en oeuvre quand on est illettré et incapable
de comprendre que la Terre est ronde. Grandement aidés par Ulysse
31, qui met tout son savoir faire d’homme normal au service de
ces enfants à peine éveillés, les humains font
ce qu’ils peuvent. C’est, hélas, sans compter les
affreux Voynix [caricature des antisémites, puisque conçus
pour exterminer les juifs] qui, de serviteurs, se sont transformés
du jour au lendemain en abominables machines tueuses.
Pour les humains [Harman, Ada et quelques autres déjà
présents dans Ilium], la lutte est une question de survie. Mais
que peuvent-il faire contre des centaines de milliers de Voynix, alors
que leur pauvre armement suffit à peine à en contenir
quelques dizaines ? Un pépin délicat, d’autant qu’Ulysse
31 est désormais mourant. Pas de doute, il faut le soigner. Allez,
hop, on prend la dernière barge volante en état de marche
et on le ramène au Machu Picchu pour le soigner.
C’est le début d’un voyage initiatique douloureux
pour Harman, seul face aux vrais dieux de cette planète [Prospero,
Sycorax et quelques autres], pendant que ses amis [et notamment la femme
qu’il aime] doivent faire face à des hordes de voynix déchaînés
[on résume, hein, c’est autrement plus poussif, mais c’est
pourtant bien ça].
Face à des vérités cosmiques et un apprentissage
du Grand Tout, Harman comprendra VRAIMENT pourquoi le monde est ainsi.
Son aventure ne tient d’ailleurs absolument pas la route d’un
point de vue strictement scénaristique [on se demande pourquoi
il est traité ainsi par Prospero, c’est injustifié
et injustifiable], mais admettons. La vraie vérité, la
voilà :
Les Palestiniens, ces éternels terroristes, ont répandu
sur terre un affreux virus qui a décimé l’humanité.
Seuls quelques juifs ont survécu. Ils se sont modifiés
[merci les nanotechnologies] pour survivre tant bien que mal. Mais c’est
sans compter le côté vraiment diabolique des terroristes
Palestiniens : ces vilains vilains ont récupéré
un sous-marin atomique [l’épée d’Allah], et
on tenté de lancer plusieurs missiles pour anéantir purement
et simplement la Terre. Il faut dire que ces jolis missiles ne contiennent
pas de vulgaires charges thermonucléaires quelconques, mais bien
des trous noirs ne demandant qu’à se libérer de
ces bien maigres chaînes. Un principe expérimenté
par les Français [à leurs dépends, d’ailleurs,
Paris étant désormais un gros cratère suite à
une expérience sur les trous noirs effectuée à
l’Institut de France, c’est à dire l’Académie
Française, qui a mal tourné].
Comme les Palestiniens ne sont finalement pas autre chose que des cons
de bougnoules incapables de fabriquer leurs trous noirs eux-mêmes,
ce sont les Français, ces éternels suppôts du terrorisme,
qui leur ont donné. Et voilà Harman qui tombe sur cette
épave de sous-marin. Et le voilà qui comprend enfin l’horreur
du monde. De l’humain. Des Palestiniens. A ce stade de la lecture,
on peut éclater de rire ou vomir, c’est selon.
Au-delà de ce fond idéologique douteux, insistons bien
sur le fait que cette trame est ridicule scénaristiquement et
tombe comme un pavé dans la mare [et on ne parle même pas
d’Ulysse 31, dont le rôle est toujours inexplicable et,
on s’en doute, inexpliqué]. Quant aux dieux grecs, pour
ceux qui ne l’auraient pas compris, ce sont les post-humains qui
se sont un peu lâchés. Voilà.
Bon, quand même, à la fin, tout le monde survit et ça
ne se passe pas si mal. Il faut dire qu’il ne reste plus que les
achéens et les troyens sur terre. Et des juifs. Rien d’autre.
De quoi établir une nouvelle société saine et franche,
enfin débarrassée de la peste barbue. Il est d’ailleurs
assez amusant de constater comme les sociétés humaines
décrites sur la fin reprennent à leur compte les principes
de l’argent, de la police et de la propriété, éléments
évidemment considérés comme allant de soi et incarnant
l’idée même du bonheur.
Au
final, Olympos ne serait qu’un mauvais livre de SF si son fond
politique ne cachait pas quelque chose de plus grave. Une paranoïa
inquiétante chez Simmons et un sionisme militant qui confine
au ridicule... C’est dommage, car le talent est évidemment
là et les personnages sont attachants.
On pourrait croire à une mauvaise blague, mais non. Si encore
on trouvait ça et là quelques traces d’humour, on
pardonnerait, on comprendrait. Mais Olympos est d’un
sérieux désespérant. On a beau chercher, il ne
reste pas grand chose à sauver.
Allez, hop, poubelle.