Ni
polar, ni SF, ni fantastique, ni classique, mais juste à la lisière
d'à peu près tout ce qui se fait en littérature,
Paco Ignatio TAIBO II revient en force avec plusieurs opus judicieux,
de ceux qui procurent tellement de bonheur que c'en est presque honteux.
"Nous revenons comme des ombres" est de cette nature, à
tel point qu'on en tire un constat simple : Il est temps que Paco Ignatio
TAIBO II accède à sa juste stature d'auteur essentiel
de la littérature contemporaine. Rien de moins.
Estampillé "Polar" depuis son arrivée fracassante
dans le genre avec un détective mexicain individualiste, borgne
et à tendance existentialiste, TAIBO II cumule pourtant les casquettes
de romancier, historien [on lui doit, entre autres, une excellente biographie
du Che], animateur [c'est lui l'instigateur de la nouvelle école
du polar mexicain] et grand rassembleur d'histoires improbables.
À l'instar d'Alexandre DUMAS [son maître] et de son "Vingt
ans après", "Nous revenons comme des ombres" reprend
les personnages de "Ombre de l'ombre", roman engagé
qui contait les [més]aventures d'un chinois anarchiste, d'un
journaliste gênant et gêneur, d'un avocat dont les principales
clientes sont des putes, et d'un poète désoeuvré.
Vingt ans après, donc, ces 4 mousquetaires sont de retour, mais
en 1992, le Mexique a bien changé. La révolution n'est
plus qu'un souvenir, les luttes sociales sont au point mort, et pour
corser le tout, on trouve des nazis même à Veracruz.
Enfermé dans un asile plutôt spécial, l'avocat convoque
ses anciens amis à une partie de poker avec HEMINGWAY himself,
celui-là même que ses délires paranos sur la présence
de sous-marins allemands dans le golfe du Mexique rendent dingue [Une
histoire authentique, magnifiquement raconté par Dan SIMMONS
dans "Les forbans de Cuba"].
Manque de chance, le chinois chasse du nazi au Chiapas, et ne peut honorer
le rendez-vous, d'autant qu'il meurt et se transforme en Iguane, symbole
de la résistance indienne face à la barbarie des "croix
tordues". Flanqué de mômes affublés de noms
romains, l'Iguane n'a pas franchement l'intention de laisser les nazis
salir son beau pays.
De son côté, le Poète est passé agent secret,
même si un bras manquant arraché par un obus franquiste
lors du siège de Madrid le handicape un peu dans cet étrange
boulot. Un boulot qui l'amène d'ailleurs à rencontrer
des sorcières africaines qui lisent dans les pensées.
Et puis Manterola, le journaliste, adore les noix. Il ne mange même
que ça. Ce qui ne l'empêche pas d'être contacté
par des réfugiés juifs qui lui racontent qu'Hitler se
shoote à la caféine mexicaine, et que ses lubies occultistes
[qui étaient, faut-t-il le rappeler, parfaitement authentiques]
le font s'intéresser de près aux pyramides mayas paumées
en pleine forêt chiapanèque [et oui, on dit chiapanèque,
c'est comme ça].
Bon, on ne pourra pas résumer cette intrigue impossible.
On pourra, par contre, s'étonner de la présence d'un tel
roman dans les pages Chroniques de la Salle 101. On pourra. Mais quand
on le lira, on verra que si TAIBO II n'est pas l'incarnation même
de la littérature de l'imaginaire, on ne verra plus rien du tout.
Loué soit-il, lui et ses descendants jusqu'à la XIIIème
génération.