Après
la sortie de «Chronique des années noires» aux Presses
de la cité, Folio SF réédite un autre ouvrage de
Kim Stanley Robinson. Publiée en 1984, «Les menhirs de
glace» est l’une des toutes premières œuvres
du futur auteur de la très primée «trilogie martienne».
On y décèle déjà son intérêt
pour la planète rouge, avec cette histoire de mystification de
la mémoire somme toute intéressante, à défaut
d’être fondamentale.
Si la quatrième de couverture insiste sur ces fameux «menhirs
de glace» découverts par une expédition sur Pluton,
autant savoir que cette curieuse construction ne sert que de toile de
fond. Robinson (c’est son habitude) travaille autour de plusieurs
personnages, via une histoire étalée sur demi-millénaire
(tout de même). Trois parties pour trois longues nouvelles, articulées
autour d’une seule idée, la mémoire.
Car l’humanité vit aujourd’hui un âge d’or.
Les progrès scientifiques permettent désormais aux humains
de vivre plus de 1000 ans, mais les choses sont compliquées par
la déliquescence de la mémoire. Comment conserver son
identité et son intégrité personnelles quand on
oublie régulièrement les «anciennes vies»
que l’on a vécues ? Que devient l’Histoire ? D’autant
que cette apparente longévité n’implique pas forcément
une objectivité historique améliorée. Si les acteurs
mêmes de l’Histoire oublient leur participation, rien n’empêche
les vainqueurs d’écrire la version officielle. Comme toujours.
Comme partout.
«les menhirs de glace» débute par un journal. Celui
d’Emma, aux prises avec une mutinerie dans un vaisseau minéralier.
Lassés d’une vie contrôlée par le «Comité»,
les mutins bricolent deux vaisseaux pour foutre le camp du système
solaire et aller voir ailleurs si la vie est plus belle. D’abord
réticente, Emma est séduite par l’idée d’une
révolte contre le Comité qu’elle méprise.
Elle aide donc les mutins à concevoir un système de survie
suffisant pour tenir un bon siècle. De quoi trouver une planète
viable avec un peu de chance, en tout cas au moins de quoi ne pas mourir
tout de suite. Une fois la chose réglée et "l’expédition
Davydov" lancée, Emma repart sur Mars avec ceux qui n’ont
pas voulu joindre l’expédition, pour tomber en pleine révolution.
La colonie ne supporte pas non plus le joug du comité, et de
violents combats débutent pour l’indépendance de
la planète rouge. La répression est terrible et la sédition
matée dans le sang. Fin de la première partie.
Située 300 ans plus tard, la seconde partie du roman tourne autour
du personnage de Hjalmar Nederland, archéologue iconoclaste qui
ne croît pas à la version officielle du Comité concernant
la révolte martienne. Une version douteuse qui parle de massacres
perpétrés par les rebelles, ces derniers ayant lâchement
assassiné femmes et enfants avant de se suicider collectivement
en faisant sauter les dômes de leurs villes. Chef d’un chantier
de fouilles à New-Houston, Nederland trouve des éléments
de preuve concernant la véritable Histoire de la sédition
martienne, dont le journal d’Emma. De déprime en déconvenues,
il tente d’imposer la vérité avant d’être
récupéré par le Comité qui trouve toujours
une solution à tout. Pendant ce temps (mais pas avant la page
250, quand même), des explorateurs découvrent sur Pluton
un cercle de blocs de glace inexplicable, avant de la baptiser Icehenge
en référence au célébrissime Stonehenge.
Spéculations folles vont bon train autour des constructeurs.
Extraterrestres, Atlantes, Elvis Presley, tout y passe. Mais Nederland
a son idée. Certains passages du journal d’Emma laissent
penser que Icehenge a été construit par la fameuse expédition
Davydov. Une version qui s’impose comme la seule valable. Fin
de la deuxième partie.
Troisième partie 150 ans plus loin. Edmond Doya fait un travail
historique nécessaire en partant du principe que non, vraiment
non, Icehenge n’a pas été construit par l’expédition
Davydov, mais relève d’une mystification historique tragique
dont on ne soufflera mot ici. Vrai, pas vrai ? comment savoir ?
Long, parfois fatigant, mais toujours élégant et finalement
passionnant, «Les menhirs de glace» n’est certes pas
une œuvre majeure, mais a le mérite d’explorer avec
brio le territoire de la mémoire, de la validité de l’Histoire
et du temps qui passe. «La vie est l’histoire de nos oublis»,
précise l'auteur avec raison et poésie…
Tour à tour magnifiques et pathétiques, les personnages
illustrent bien la façon dont nous autres pauvres humains traçons
tant bien que mal notre route à travers un espace incompréhensible,
inconcevable au sens propre, avant de disparaître dans le néant.
«Les menhirs de glace» n’est finalement qu’une
parabole autour du célèbre palindrome latin in girum
imus nocte et consumimur igni. Nous tournons en rond sans fin dans
la nuit, et nous sommes consumés par le feu. Et paf.