Dernier
ouvrage et grand retour à la SF de M. John Harrison, «L’ombre
du Shrander» (traduction douteuse de «Light») est
l’essence même du roman fantastique moderne. Epique, fou,
complètement barré, lumineux, génialement écrit,
éclaté dans sa narration, sombre, ambitieux et renversant.
Autant dire que le voyage promis par «Light» (on abandonne
«L’ombre du Shrander», d’accord ?) est de ceux
qu’on oublie pas.
De par sa forme et son fond, «Light» appartient au nouveau
M. John Harrison, en opposition à l’ancien, responsable
de «La mécanique du
centaure» et de la géniale/illisible trilogie de Viriconium.
On y trouve tous les ingrédients du space opera à la Ian
M. Banks, mais détournés d’une manière très
«harrisonienne». Les fans apprécieront au passage
l’influence d’Harrison sur Banks avec «La
mécanique du centaure» et celle de Banks sur Harrison
avec «Light». C’est ce qu’on appelle un cercle
tout sauf vicieux, car donnant des œuvres qui sont aisément
classables au rang des chefs d’œuvres du genre. Du genre
? Peut-être plus, dans la mesure où des auteurs de la stature
de Banks ou Harrison se permettent justement d’en sortir, pointant
de fait au rayon «littérature générale»
avec beaucoup de talent. Au final, c’est de littérature
tout court qu’il s’agit, avec des perspectives exceptionnelles,
des reflexions profondes, un vrai souci humain dans le traitement des
personnages et… Un humour ironique ou cynique omniprésent.
C’est d’ailleurs sans doute l’une des grandes réussites
de «light». Un texte à la fois drôle, à
la limite du foutage du gueule (le passage du canari jaune vaut le détour),
et paradoxalement très sérieux, poétique, voire
bouleversant. De quoi embarquer tout lecteur dans une aventure expérimentale
exceptionnelle, et ce jusqu’aux dernières pages, vers cette
soi-disante révélation finale tant espérée,
qui en donne finalement si peu et tellement. L’ombre de Buzatti
n’est pas loin, celle du K. toute proche, Shakespeare se cache
au grès des pages, Peake à peu près partout, on
pourrait chercher les références pendant des heures, mais
ce serait oublier le plaisir intense procuré par la lecture de
«Light». Un vrai grand roman, de ceux qui rassurent, réconfortent
et enthousiasment.
La quatrième de couverture (l’anglaise comme la française)
commence par la fin. Soit. Sous la bande de Kefahuchi (un amas d’étoiles,
de trous noirs et d’autres saletés tellement denses que
personne n’en est jamais revenu vivant), sur un astéroïde
perdu, trois objets vieillissent doucement : Une paire de dés
en os, un squelette humain complet et un vaisseau spatial abandonné.
«Light» raconte leur odyssée en trois histoires parallèles,
enchevêtrées chapitres après chapitres.
C’est
d’abord (de nos jours) la fuite perpétuelle de Michael
Kearney à laquelle le lecteur assiste, impuissant. Physicien
fou, il travaille sur des expériences mathématiques qui
aboutiront (sans qu’il le sache jamais) à la théorie
du voyage spatial généralisé. Mais sa vie quotidienne
est un cauchemar. Hanté et poursuivi sans cesse par une créature
épouvantable (nommée «Shrander», donc) à
laquelle il a dérobé une étrange paire de dés,
il mène une existence de tueur pour gagner du temps, chaque cadavre
lui accordant un délai supplémentaire. De Londres, à
New York, ses retrouvailles avec Anna (son ex-femme) ne le mènent
nulle part. L’échéance se rapproche, et Kearney
doit un jour payer. Payer quoi ? Qui ? Et pour quelles obscures raisons
?
Ailleurs, beaucoup plus tard (en 2400, précisément), Seria
Mau Gemlicher tente de redevenir elle-même en retrouvant son humanité.
Amas de chair plus ou moins palpitante maintenue en vie dans une cuve
spéciale, elle est le cerveau et le pilote du vaisseau «White
cat», entité à la fois artificielle et humaine,
construite à partir d’une technologie extraterrestre oubliée,
exploitée sans aucune conscience par les humains qui en ont découvert
les restes. Poursuivie par d’autres vaisseaux issus de la même
technologie, hantée par ses rêves de petite fille, elle
part à la recherche d’elle même et (peut-être)
du seul homme à avoir jamais voyagé dans la bande de Kefahuchi.
En parallèle, on suit la pathétique histoire d’Ed
Chianese, ancienne gloire de l’exploration spatiale, désormais
camé (on dit «twink») jusqu’au yeux via les
rêves offerts par les citernes (on dit «tank») dans
lesquelles il survit, l’épine dorsale connectée
à une réalité virtuelle, indifférent au
sort du monde extérieur. Mais ce dernier le rattrape sous la
forme de deux sœurs, très occupées à massacrer
leur monde pour récupérer ce qu’Ed leur doit. Chianese
finira oracle dans un cirque ambulant, avant de se confronter lui aussi
avec son propre Shrander… (Mais qu’est-ce que le Shrander
? un démon intérieur ? la quête de son individualité
? Un cauchemar ? une rédemption ?)
Des personnages remarquables de crédibilité, attachants,
déchirés, angoissés, paniqués, auxquelles
on s’identifie avec une facilité déconcertante,
une narration parfaitement maîtrisée, un style inimitable,
« Light » laisse pantois une fois la dernière page
tournée. De par sa très haute tenue littéraire,
sa fluidité, la profondeur du propos et l’évidente
vigueur de la prose, ce roman est appelé à faire date.
Pour
un retour, c’est d’un coup de maître qu’il s’agit,
et l’on se prend à espérer que les éditeurs
français se précipitent sur les autres titres disponibles,
notamment le recueil de nouvelles «Things that never happen»,
dont la presse anglo-saxonne dit le plus grand bien. Au final, «Light»
se dévore à la manière d’un roman de Ian
M. banks, réaffirmant au passage l’excellence de la SF
anglaise, dont les voix originales et intelligentes redonnent quelque
espoir à une genre qu’on dit moribond.