Deuxième
inédit publié courant juin 2002 dans la collection Folio
SF, " Le vieil homme et don double " aura tout de même
attendu 10 ans avant d'être disponible en français. On
y découvre un Joe Haldeman dans un registre inhabituel, avec
un récit caractérisé par sa grande maîtrise
de l'écriture.
Loin, très loin des conflits spatiaux meurtriers qui donnent
à HALDEMAN toute latitude pour critiquer le principe même
de la guerre, "Le vieil homme et son double" est un récit
plus intimiste, en forme d'hommage jubilatoire à Mister HEMINGWAY
himself.
Un exercice de style dont [pôvre France] on ne mesure pas forcément
la portée, tant HEMINGWAY est un monstre sacré de la littérature
anglo-saxonne. HALDEMAN s'en sort d'ailleurs remarquablement bien, évitant
au passage l'érudition abusive. Il opte ainsi pour une forme
narrative délirante, volontairement compliquée, humoristique
et syncopée. L'ensemble est assez brillant, même si les
tenants et aboutissants sont parfois obscurs. Une relecture n'est donc
pas de trop, mais pas de panique, le roman ne requiert pas pour autant
la connaissance exhaustive de l'oeuvre d'HEMINGWAY.
Professeur vieillissant à l'incurie sexuelle chronique, John
Baird est un éminent spécialiste d'HEMINGWAY. En vacances
aux Keys, il rencontre le truand Castlemaine, qui le convainc de fabriquer
de faux manuscrits. Ceux-là même qu'HEMINGWAY avait écrit
et perdu en 1922, soit un demi roman, plusieurs nouvelles et autres
poèmes. Tenté par ce qu'il imagine être un canular
de bon goût, John Baird prépare minutieusement son cou,
tout en feignant d'ignorer que sa femme le trompe avec Castlemaine.
De retour à Boston pour mettre au point une méthode, il
rencontre HEMINGWAY lui-même dans son wagon lit. Le vieil homme
lui ordonne de cesser ces manigances, sous peine de menacer tout un
pan de l'univers. Est-ce l'absinthe que John a bu quelques minutes auparavant
? Est-ce de la folie pure et simple ? Mais quand HEMINGWAY l'assassine
en le faisant passer dans un monde parallèle, John Baird est
obligé de reconsidérer sa position, d'autant que dans
ce monde-ci, Castlemaine semble croître en méchanceté.
Emboîtement d'univers parallèles, conscience omnisciente
proche de la divinité et petites affaires humaines, HALDEMAN
reprend des thèmes qui lui sont chers.
Il tisse également en filigrane sa propre expérience traumatique
du Vietnam [où il sauta sur une mine, expérience amusante
comme chacun sait] en donnant à Baird un passé de vétéran.
À chaque monde parallèle visité, la blessure de
Baird est différente, ce qui permet à l'auteur de décrire
une multitude de douleurs et de sensations. Exorcisme ? Sans doute,
mais "Le vieil homme et son double" est avant tout une histoire
drôle, bien raconté et intelligente.
Un vrai HALDEMAN grand cru, dont on avait peur de désespérer
après le nullissime "La liberté éternelle".
Ouf !