M.
JOHN HARRISON ne fait pas franchement l’unanimité. Il suffit
de parcourir quelques Forums ou plusieurs critiques pour s’en
convaincre. « Sous-Moorcock » pour les uns, « style
illisible » pour les autres, cet Anglais discret et sympathique
(que les chanceux présents aux Utopiales de Nantes auront eu
l’occasion de rencontrer) n’est pas un auteur facile, loin
s’en faut. Obscurs, parfois difficilement compréhensibles,
voire franchement « circonvolutionnés », ses romans
sont pourtant intelligents, curieux, inventifs, drôles (oui oui)
et surtout déraisonnables.
Deuxième
partie de l’improbable CYCLE DE VIRICONIUM, LE SIGNE DES LOCUSTES
ne déroge pas à la règle, et ses détracteurs
devraient se compter par centaines. Reste que la SALLE 101 (que Dieu
l’ait en sa sainte garde) est un lieu où il est encore
possible d’exprimer ses opinions sans craindre l’excommunication.
Disons-le donc tout net : Oui, M. JOHN HARRISON est injustement méconnu
et sans doute injustement critiqué. VIRICONIUM est un chef d’œuvre
du bizarre, du fou, du n’importe quoi, traversé çà
et là de traits bouleversants (rendez-vous aux dernières
pages), l’ensemble du texte démontrant deux choses : HARRISON
sait prodigieusement bien écrire, et il s’amuse beaucoup.
Il détourne, retourne, dévie, revient, repart, compare,
mais (surtout) évite comme la peste les sujets-verbes-compléments.
Il ne suffit évidemment pas de « faire compliqué
» pour prétendre à l’excellence, mais HARRISON
y ajoute l’imagination, la densité, le théâtral
(trop, diront certains), le grotesque, l’horreur et un savoir
faire tout sauf fantomatique. LE SIGNE DES LOCUSTES (et, par la même,
l’œuvre entière d’HARRISON) ne plaira donc pas
aux fans d’ASIMOV, parce qu’il s’inscrit dans une
tradition littéraire exigeante, complètement barrée
et résolument « adulte ». L’auteur prend nettement
position, à nous de le suivre ou pas…
Reprenons.
Viriconium (cap. Cité Pastel) est un empire comme les autres
situés sur Terre après (longtemps après) l’apocalypse.
Plusieurs millénaires ont vu émerger et s’écrouler
derechef différentes cultures, dont Viriconium est le dernier
avatar. Tome 1 du cycle en question, LA CITE PASTEL narrait les aventures
des derniers Methvens partis en guerre contre une reine nordique félonne.
Situé 80 ans plus tard, LE SIGNE DES LOCUSTES s’approche
un peu plus du pathologique et raconte une histoire que l’on pourrait
aisément qualifier de métascience-fictionnesque. Une nouvelle
menace est à craindre, une menace indicible capable d’abattre
le semblant de civilisation mise sur pied à Viriconium. D’abord
cantonnée aux bas-fonds de la ville, la nouvelle religion du
signe des locustes est la prémisse de quelque chose d’abominable,
une horreur sans nom qui vaudra à Tomb le nabot un nouveau voyage
vers le nord. Avec lui, Cellur (le maître des oiseaux, laissé
pour mort au premier tome), Alstath Fulthor (le premier des ressuscités,
vous suivez ?), mais aussi Galen Hornwrack (spadassin déchu rongé
d’amertume) et une femme à moitié folle ayant apporté
au Bistrot Viriconium (le bar du coin, quoi) une grosse tête d’insecte
putréfiée. Pourquoi la folie semble-t-elle s’emparer
du royaume ? Que signifient ces présages insectoïdes envahissants
? C’est ce que la petite troupe découvrira après
un voyage au bout de l’horreur et de la folie, donnant l’occasion
à l’auteur de décrire tout un monde halluciné
(dans lequel des entités lunaires transforment un ancien pilote
de vaisseau spatial en radio cosmique, un brusque choc des réalités
(parallèles ?) entraîne l’invasion involontaire de
sauterelles géantes et extraterrestres, tandis que les fidèles
du Signe sont la proie de transformations physiques monstrueuses et
que Viricomium est au plus mal. Hum).
Agaçant, horripilant, pénible et somme toute moyennement
compréhensible, LE SIGNE DES LOCUSTES est pourtant d’une
étonnante force littéraire. On peut comparer le roman
à une sorte de brouillard permanent parfois troué de zones
visibles qui font figure d’illuminations (le passage des marins
rendus fous par le Signe, et qui enflamment leurs bateaux, est exceptionnel).
Reste que l’auteur va loin, et qu’on ne le suit pas forcément.
Réservons donc LE SIGNE DES LOCUSTES aux plus motivés
(prévenons-les également que la suite, LES DIEUX INCERTAINS,
est bien pire), peu effrayés par une expérience narrative
intense, plus qu’originale et intelligente. Ceux-là n’hésiteront
pas à parler de chef d’œuvre, rendant ainsi justice
à HARRISON dont on attend impatiemment le dernier opus (LIGHT)
à paraître prochainement en France.