Réédition
en poche d’un des excellents textes de Christopher Priest, «Les
extrêmes» est sans doute le meilleur moyen d’accéder
à l’oeuvre singulière de cet anglais méconnu.
Hélas,
si le livre est un condensé de pudeur et d’intelligence,
force est de constater qu’éditeurs et illustrateur sont
complètement passés à côté du sujet.
Ainsi, la couverture des «Extrêmes» représente
une jeune femme poitrinaire en planque, l’œil sombre, le
badge FBI en évidence, le gros flingue levé, manifestement
prête pour exterminer communistes, terroristes, dissidents et
autres espèces nuisibles. La quatrième de couverture n’est
guère mieux., mais comme la Salle 101 (que son nom brille au
firmament pour l'éternité) n’est pas du genre mesquine,
la voilà in extenso :
Teresa Simons, jeune enquêtrice du FBI, a suivi la formation
aux sessions ExEx - aussi appelées les «extrêmes»
-, ces mondes virtuels violents et ultra-réalistes reconstituant
à la perfection des situations de crise ayant réellement
existé afin de former les nouveaux agents.
Mais depuis qu'Andy, son mari, est mort dans une intervention qui a
mal tourné, Teresa ne parvient plus à s'extraire de la
virtualité et s'enfonce peu à peu dans ses souvenirs.
Elle décide de se rendre à Bulverton, dans le sud de l'Angleterre,
où le jour de la mort de son mari eut lieu un terrible massacre.
C'est là, au sein d'une petite communauté traumatisée,
que Teresa va découvrir ce qu'impliquent réellement les
«extrêmes»...
Où se trouve la réalité ? Dans l'épreuve
d'un carnage traumatisant dans lequel meurt l'être aimé
? Dans le souvenir de cette épreuve, qui revient sans cesse vous
hanter ? Dans un monde virtuel qui vous permet de revivre encore et
encore la même scène ... plus ou moins révisée
? Nos souvenirs ne sont-ils pas, eux aussi, une réécriture
de nos expériences ?
Résumons. Nous avons d’une part une sorte de Lara Croft,
jeune et jolie, formée aux situations les plus extrêmes
pour dégommer du terroriste, dont on a tué le mari et
qui de fait va chercher à se venger par tous les moyens, nous
avons d’autre part une réalité virtuelle qui déchire,
et tout ça donne un thriller déjanté, sanglant
et rapide… Ah oui, par ailleurs, nous avons le roman de Priest,
qui n’a évidemment rien à voir avec tout ça…
Une méprise d’autant plus dommage que la lenteur calculée
de l’histoire, la pudeur des sentiments, l’intensité
des traumatismes décris dans «Les extrêmes»
fera immédiatement fuir les amateurs de Matrix et autres joyeusetés
à base de pan pan. A l’inverse, ceux et celles qui cherchent
une littérature exigeante, sensible ou inattendue, n’ouvriront
même pas le livre, dégoûté(e)s par une couverture
ridicule et une quatrième inepte. Au final, tout le monde détestera
le livre, mais pour de mauvaises raisons. Les uns parce qu’ils
l’auront lu et qu’il n’est clairement pas pour eux.
Les autres parce qu’ils n’auront fait que le voir.
On peut au passage s’interroger sur l’intérêt
de passer 50 lignes à râler contre un fait accompli, mais
il est clair que la notion de rentabilité nécessaire est
gonflante. Gonflante parce qu’elle impose quantité de nullités
sous prétexte de viabilité, gonflante surtout parce qu’elle
est essentiellement mensongère. Bon, t’arrêtes maintenant
Raoul, et tu passes à l’histoire, ouais ouais on sait,
les éditeurs, les auteurs, tous pourris gna gna gna, en attendant,
ça scharkle ou pas ? Non, justement, ça scharkle pas,
et c’est ça qui est bien.
Reprenons. Texte sombre et profond, parabole permanente sur le deuil
et la résignation qu’il implique, « Les extrêmes
» tourne autour de la folie, un thème qui n’est pas
franchement nouveau chez Priest. Inspectrice du FBI en disponibilité,
Teresa Simmons fait une sorte de bilan sur sa vie en allant passer quelques
jours en Angleterre, dans la petite ville de Bulverton, célèbre
pour avoir été le théâtre d’un massacre
perpétré par un dingue. Le genre de dingue qui sort de
chez lui et abat les passants au hasard. A presque cinquante ans (autant
pour la jeune inspectrice de la quatrième de couverture, ta gueule
Raoul, oui d’accord), veuve d’un mari tué lors d’une
intervention au Texas, Teresa ne comprend plus rien ni personne, et
surtout pas elle-même. Intriguée par les similitudes de
dates et autres petites coïncidences entre le massacre de Bulverton
et les évènements qui ont entraîné la mort
de son mari, elle fuit un drame personnel en tenant désespérément
d’en comprendre un autre. Autour d’elle gravitent les deux
gérants de l’hôtel, eux aussi blessés profondément
par la tragédie de Bulverton, chacun ayant perdu proches ou parents.
Dans ce contexte sinistre, Teresa s’enfonce de plus en plus dans
ses souvenirs d’ExEx, simulations virtuelles d’exercice
(que Priest ne s’efforce heureusement pas de décrire techniquement),
rejouant perpétuellement des situations violentes où se
pose systématiquement la question du choix. Et comme la technologie
ExEx passe dans le domaine public, de plus en plus de firmes développent
leurs propres logiciels, basés sur des expériences réelles.
Ainsi, Teresa peut revivre virtuellement aussi bien le massacre de Bulverton
que la mort de son mari, dans des expériences chaque jour plus
traumatisantes, au risque de perdre pied et de confondre rêve
et réalité. Quand on s’efforce de réécrire
l’histoire en la simulant, on ne guérit tout simplement
pas. On s‘enferme, on coule, dans une sorte de neurasthénie
destructrice et sans retour.
Tragique, dense, triste à mourir, «Les extrêmes»
utilise des éléments classiques en SF pour les intégrer
à une histoire profondément humaine. Une petite leçon
d’intelligence et de compassion que nous offre un Christopher
Priest en grande forme. Et une raison supplémentaire de penser
que oui, décidément oui, la SF est un fascinant espace
d’expérimentation.