À
l'instar de "Consider Phlebas" ["Une forme de guerre"
en français], "Le sens du vent" [" Look to Windward
"] s'ouvre sur une citation de T.S. Eliot tirée de "
The Waste Land ".
"Gentile or jew, O you who turn the wheel and look to windward,
consider Phlebas, who was once handsome and tall as you ".
Les deux opus de la Culture sont donc inextricablement liés par
ces quelques vers dont la traduction française donne "Juif
ou Gentil - O toi qui tiens la barre - et regarde au vent - Considère
Phlébas - naguère ton pareil en grandeur - et en beauté".
"Look to Windward" est en fait un terme de marine, d'ailleurs
utilisé dans le roman par un Mental pour qualifier sa veille
perpétuelle sur l'humanité.
"Une forme de guerre" et LE SENS DU VENT n'ont toutefois pas
qu'un seul point commun. Tous deux narrent les aventures d'ennemis de
la Culture et relatent un combat perdu d'avance. Mais là où
"Une forme de guerre" s'organise autour de l'aventure et de
l'action, LE SENS DU VENT relate le traumatisme des personnages et s'attarde
sur leur psychologie.
Le résultat est superbe de tristesse et de désarroi, savamment
distillé par un BANKS au sommet de son art.
LE SENS DU VENT est avant tout l'histoire d'une erreur.
Une erreur épouvantable et sanglante, entièrement attribuable
à la Culture en général et aux Circonstances Spéciales
en particulier.
La planète Chel constituait pourtant une civilisation stable,
malgré un régime de castes particulièrement rigide.
"Modifié" par la Culture, le système politique
chelgrien est subitement devenu égalitaire, sans la moindre transition.
Porté au pouvoir par la section contact, le gouvernement ne sut
évidemment pas gérer cette nouvelle donne.
La guerre civile qui s'en suivit fut une des plus sanglantes de l'Histoire.
Depuis, cette "Lamentable tragédie", cette "erreur
regrettable" n'en finit pas de suppurer. La Culture est assommée
par la culpabilité et les chelgriens se noient dans leur amertume.
L'un d'entre eux, pourtant, vit sur l'orbitale Masaq depuis quelques
années et se considère désormais comme un citoyen
de la Culture à part entière. Célèbre compositeur,
Ziller avait choisit l'exil et quitté Chel, écoeuré
par son odieux système de castes. Quand une délégation
chelgrienne décide de venir sur l'orbitale Masaq, afin de convaincre
Ziller de revenir sur sa planète enfin pacifiée, la Culture
y voit l'occasion de se racheter. En fait de délégation,
un seul chelgrien est attendu. Ancien combattant blessé lors
d'une opération de sauvetage, Quillan porte en lui une cicatrice
ineffaçable. La guerre lui a pris sa femme, son unique amour,
sa seule raison de vivre. S'il vient sur Masaq, c'est officiellement
pour convaincre Ziller. Officieusement, il est chargé d'une mission
qu'il ne connaît pas encore. Inhibée par une subtile combinaison
de nanotechnologies et de chimie glandulaire, sa mémoire lui
revient bribes par bribes, et avec elle la nature véritable de
son rôle.
Sur Masaq, l'heure est aux grandes manoeuvres. Le Mental qui la régit
est lui-même un ancien combattant de la guerre Idirane. Il a vu
la mort plus d'une fois et ne la supporte pas plus que les autres. Aidé
par un drone de la section Contact et d'un ambassadeur Homomdien, il
va tenter d'arranger un rendez-vous entre Ziller et Quillan.
Hanté par une atmosphère sombre et désespérée,
LE SENS DU VENT raconte essentiellement la tragédie intérieure
de Quillan, sans doute l'un des personnages les plus aboutis de BANKS.
Ses actes et ses pensées éclairent la Culture sous l'un
de ses aspects les plus dérangeants. Autour de lui gravitent
bon nombre d'anti-héros, tous marqués par une existence
chaotique et violente, ce qui donne lieu à des discussions particulièrement
poignantes entre humains et machines, chelgriens et homomdiens.
Malgré un ton général particulièrement triste,
BANKS n'oublie pas l'humour pour autant et donne quelques éclaircissements
quant aux noms ridicules choisis par les Mentaux.
Au
final, "Look to Windward" est sans doute l'opus le plus réussi
du cycle de la Culture. Si le fracas meurtrier des guerres est inscrit
en toile de fond, cette présence sourde, massive et impitoyable
donne toute son amplitude au récit intimiste. La description
de ces êtres perdus à tout jamais, cherchant la mort parce
que la guerre leur a tout pris, est d'une sincérité et
d'une sobriété bouleversante.
Comme disent les anglais, "Look to Windward is a tour de force
" !
Merci monsieur BANKS.