Après
"Darwinia "et "Bios ", on attendait beaucoup de
Robert Charles WILSON. On attendait, on attendait, et on n'a pas été
déçu : son nouvel opus, chez Lune d'Encres, est tout simplement
excellent.
Imaginez un monde agonisant, la planète Terre dans les années
2020. Un monde où l'écosystème n'est pas encore
totalement ruiné [mais on sent que ça vient], un monde
où la couverture sociale publique est un vieux souvenir, un monde
dans lequel les rapports de puissance ont légèrement changé,
un monde qui se remplit peu à peu de camps de réfugiés
[y compris aux USA], un monde exactement comme le nôtre, mais
légèrement plus tard...
L'anticipation fait froid dans le dos, tant elle est réaliste,
subtile et crédible. C'est dans cet univers-là que la
Thaïlande est le théâtre d'un événement
qui va modifier radicalement l'histoire. En pleine jungle, un immense
monument cristallin apparaît subitement [générant
au passage un choc thermique qui pulvérise quelques hectares,
tout de même]. Énorme, obscène, cet obélisque
gigantesque porte sur son socle une inscription parfaitement lisible
qui commémore la première victoire de Kuin, dans 20 ans
et 3 mois...
Qui est Kuin ?
Que représente ce " chronolithe " comme l'appelle un
journaliste en mal d'inspiration ?
Autant de questions qui deviennent brûlantes à mesure que
d'autres monuments font leur apparition, dévastant [entre autres]
Jérusalem et Sapporo.
Des réponses, voilà ce que cherchent Scott, l'obscur informaticien,
et Sue, son ancienne prof de physique. Ce qui permet à WILSON
d'aligner quelques interrogations vertigineuses. Le hasard existe-t-il
? Qu'est ce qu'une coïncidence ? Dans quelle mesure un futur imposé
[et inéluctable] rejaillit sur le présent pour nous obliger
à le [re]construire ? Est-il possible de changer l'avenir ?
Alors que les événements s'accélèrent et
que le vieil ordre mondial est de plus en plus menacé par les
factions Kuinistes, Scott et Sue assistent à la lente dérive
de leurs existences, à la recherche de quelque chose d'inexplicable
et d'insaisissable.
Magnifique, tout simplement. C'est l'impression qui reste une fois la
327ème page tournée. WILSON distille une écriture
nostalgique et triste, qui reflète incroyablement bien le désespoir
d'une époque qui s'écroule. Ses personnages sont attachants,
ses propos toujours intelligents et son histoire remarquable de solidité.
Aucune grosse ficelle dans ces "Chronolithes", mais une base
SF pour une histoire humaine, à la fois bien menée et
d'une grande subtilité. On applaudit, et on se dit que WILSON
n'a pas fini de nous produire des textes de très haute qualité.
Bravo.