On ne présente plus Richard Matheson, auteur américain
culte à qui l’on doit quantité de nouvelles, romans
et autres scénarios (ciné et télé), tous
caractérisés par leur très grande efficacité.
Opus « rassembleur », LEGENDES DE LA NUIT réunit
4 romans, l’ensemble formant un panorama assez juste de la vie
littéraire de l’auteur. Ainsi, le célébrissime
JE SUIS UNE LEGENDE (écrit en 54) précède le poétique
LE JEUNE HOMME, LA MORT ET LE TEMPS (1975), avant OTAGE DE LA NUIT (1989)
et A 7 PAS DE MINUIT (1993). Outre une politique éditoriale axée
sur la publication d’inédit, la collection Lunes d’encre
poursuit ainsi en parallèle un chemin « omnibus »,
après la sortie des intégrales des nouvelles de DICK,
le rassemblement de LA FORET DES MYTHAGOS, certains romans de BRADBURY
ou l’édition définitive de L’ECHIQUIER DU
MAL. On ne peut que s’en féliciter, même si le prix
des pavés ne va pas forcément sans suffocation. Rappelons
aux plus râleurs que les livres Lunes d’encre sont beaux,
bien finis, bien fichus et qu’ils vieillissent remarquablement
bien quand on les compare aux poches rapidement jaunis après
achat.
LEGENDES DE LA NUIT est un livre à réserver aux fans de
MATHESON et à ceux qui veulent une bibliothèque complète.
A la lecture des 4 romans qui composent la chose, on est frappé
par la facilité avec laquelle MATHESON nous ballade d’une
page à l’autre, sans jamais nous laisser le temps de lâcher
le bouquin. De fait, la lecture de LEGENDES DE LA NUIT est agréable,
intéressante et parfaitement divertissante. Sur le fond, on reste
néanmoins sceptique. Les histoires sont généralement
prévisibles et parfois même évidentes, pour ne pas
dire mal foutues. Le principale reste « que ça marche »,
et il n’y a rien à ajouter.
Ainsi, JE SUIS UNE LEGENDE met en scène le dernier homme sur
terre, assiégé chaque nuit par des hordes de vampires.
Son unicité en fait un objet de légende, et c’est
évidemment lui qui doit assumer le statut de monstre dans un
monde où le vampire incarne la normalité. Pas bête,
drôle, mais très largement surestimé, JE SUIS UNE
LEGENDE reste un roman « à lire », ne serait-ce que
pour l’habileté de son scénario. De scénario,
il est justement question avec MATHESON, ses livres étant des
objets cinématographiques. Chacun de ses romans ferait un excellent
film (ce qui a d’ailleurs été le cas), sans jamais
être inoubliable d’un point de vue strictement littéraire.
MATHESON est avant tout un fantastique réservoir à idée…
LE JEUNE HOMME, LA MORT ET LE TEMPS est un cas à part, avec l’histoire
d’un jeune homme amoureux d’une actrice des années
20, dont l’obsession lui fera remonter le temps pour une brève
rencontre avec son amour. Habile, poétique et exempt de la quincaillerie
corollaire au voyage temporel, le roman est sans doute le plus réussi
des 4, malgré l’évidence du scénario et l’absence
de surprise.
De son côté, OTAGE DE LA NUIT révèle un travers
de MATHESON qu’on pourrait appliquer à DICK : Certains
romans sont plutôt mauvais, mais feraient des nouvelles formidables.
On suit ici l’ordinaire d’un couple en crise dans une maison
de vacances sur la côte Est. Hanté par un adultère
récent, l’homme ne peut résister à l’attraction
sexuelle de la belle Mariana, dont le statut de fantôme est évident
dès son apparition. Moyen, faible par endroits, OTAGE DE LA NUIT
est largement passable, même si les passages de possession sont
assez réjouissants. Terminons avec A 7 PAS DE MINUIT, qui montre
l’étendu du talent de MATHESON. Avec cette histoire de
mathématicien confronté à un glissement de réalité
et embarqué dans une rocambolesque histoire à la James
Bond, l’auteur s’en donne à cœur joie. Pas un
cliché qui ne soit présent, mais balancé avec une
telle ironie et un tel sens du rythme qu’on s’étonne
que le texte n’ait pas déjà donné une adaptation
cinématographique (patience, ça va venir).
Au final, LEGENDES DE LA NUIT est un livre forcément nécessaire
pour le fan de SF. Insistons sur la publication chez Flammarion de l’intégrale
des nouvelles de MATHESON (avec un réédition en poche
chez J’ai Lu), tout en précisant que LEGENDE DE LA NUIT
ne jure pas à côté. On aime ou pas MATHESON, mais
il faut reconnaître son talent et son importance dans le petit
monde des littératures de l’imaginaire.