Sublime
ou ennuyeux, pointu ou complètement raté, Christopher
Priest fait partie de ces auteurs qui ne laissent quasiment personne
indifférent. De L’archipel du rêve à
La fontaine pétrifiante en passant par Le monde
inverti ou le subtil Les extrêmes, Priest suit pourtant
un cap d’une très grande originalité, pour une littérature
étonnamment aboutie personnelle, radicale, exigeante, intime
et presque somnambule...
Poète de l’irréalité, du fantasme et du non-dit,
cet anglais flegmatique réconcilie les genres sans avoir l’air
d’y toucher, livrant avec régularité des textes
qui n’appartiennent qu’à lui (qu’on y adhère
ou pas). Travail sur la folie, la nature du réel et l’Histoire,
La séparation couronne une oeuvre ambitieuse et intelligente,
avec un brio très british et décalé. Véritable
dédale psychologique (voire psychanalytique, notamment dans la
répétition à peine esquissée des situations
pourtant différentes dans leurs tenants et aboutissants, un principe
délétère que l’on retrouve dans beaucoup
de rêves), ce nouveau roman est la preuve manifeste que l’intelligence
n’est pas réservée à la littérature
blanche. Terrain d’expérimentation honnêtement débarrassé
de tout carcan moral ou simplement classique, la SF est justement le
genre capable de donner des chef-d’oeuvres comme La séparation.
Des textes ambitieux et détournés, fidèles à
l’image d’un cerveau fraîchement sorti de sa cage
osseuse: Masse spongieuse de matière brute et moite, sans doute
repoussante, mais dont les fascinantes circonvolutions luisantes, replis
humides et répétitions apparentes forment un superbe chaos
organisé, entièrement tourné vers la pensée
qui l’abrite, la révèle et, finalement, la torture.
Perpétuel questionnement sur la santé mentale et la réalité
alternative, La séparation trouve facilement sa place
au rayon Uchronie. C’est pourtant mal connaître Christopher
Priest que le classer hâtivement dans une petite boîte rassurante.
De fait, la séparation est tout sauf rassurante. Servi
par une écriture clinique d’une douloureuse efficacité,
le texte tient tout autant du document historique que du journal intime,
tandis que l’auteur promène son lecteur exactement là
où il veut, pour un final étourdissant à la hauteur
de l’attente. Ici, les batailles sont essentiellement intérieures,
le fracas guerrier n’est qu’un décor et la mort une
abstraction. il serait vain de chercher dans La séparation un
quelconque rythme vidéoclipé et un scénario millimétré.
Apparemment décousu, retors et terriblement bien pensé,
le livre est un festival d’idées évidemment renversantes
(c’est même leur très exacte fonction).
A croire que l’auteur fait exprès d’être invendable,
joyeuse étiquette qui comblera certains et laissera les autres
en bord de route.
Personnages centraux autours desquels La séparation
tourne et se retourne, les jumeaux Sawyer alternent leur histoire dans
une histoire alternative. Anglais sportifs et membre de l’équipe
olympique d’aviron, leur prestation aux jeux olympiques de Berlin
en 1936 leur vaut d’être médaillés par Rudolf
Hess en personne. C’est le début d’une séparation
à la fois morale, pratique et historique, alors que les deux
frères s’éloignent inévitablement. Pour l’un,
ce sera le mariage (avec une juive berlinoise ramenée de Berlin
avant les déportements massifs) et, peut-être, la vie de
famille. Pour l’autre, l’aviation et la vie militaire au
sein de la prestigieuse Royal Air Force. Mais la guerre et son cortège
d’horreurs réunissent les deux hommes tout en les éloignant
d’une manière autrement plus radicale. Pendant le Blitz
londonien, l’un des jumeaux, officiellement déclaré
Objecteur de conscience, sert la Croix Rouge comme ambulancier. Son
attitude héroïque lui vaut d’être remarqué
par Churchill pour une négociation ultra secrète : Faire
la paix avec l’Allemagne nazie, suite aux manoeuvres de Rudolf
Hess. Le but inavoué du dauphin d’Hitler ? Clore le front
de l’ouest et ouvrir peu après un front à l’Est
en attaquant l’Union Soviétique. Nous sommes en 1941 et
tout peu basculer.
Ailleurs, ici, au même moment, l’autre jumeau poursuit des
campagnes de bombardement sur la Ruhr et d’autres régions
sous contrôle allemand. Pilote vétéran, il n’a
jamais revu son frère, ambulancier à Londres. Alors que
chaque nouvelle mission le rapproche de la mort, une lettre de sa belle
soeur le rappelle à la vie de famille. Juive, allemande et seule
au milieu d’une campagne anglaise pas forcément bien lunée
à l’égard des boches qui bombardent l’Angleterre
toutes les nuits, elle a désespérément besoin d’aide.
Suite à cette relation perturbante avec la femme de son frère
jumeau, le pilote s’interroge sur la nature du monde. Un monde
de plus en plus englouti par la folie destructrice et la guerre. Un
monde où Rudolf Hess a tenté seul de conduire une mission
de paix en écosse, apparemment sans l’aval d’Hitler,
tentative évidemment morte née. Dès lors, rien
n’empêchera la guerre totale et l’entrée des
Etats-Unis dans un conflit qui pourrait bien durer encore quelques années.
Mais si la paix est perdue, pourquoi les négociation auxquelles
a participé l’autre frère ont-elles permis la signature
d’un traité ? Quelle réalité l’emporte
? Et où se situe la frontière (ténue, vraiment
ténue) du fantasme, du flou, du rêve et de la folie ?
Captivé dès les premières pages par un histoire
aussi inquiétante qu’entêtante, le lecteur ressort
de La séparation avec la troublante impression d’être
hanté. Hanté par une musique textuelle aussi hallucinante
qu’hallucinée, hanté par une narration remarquable
et tordue (voire remarquablement tordue), hanté par le meilleur
livre de Christopher Priest. Tout simplement.