Publié
en Angleterre fin 1981, "sommet et fondement" de la littérature
écossaise [ dixit une journaliste de Libération ], disponible
chez Métailier en 2000 mais rapidement épuisé,
"Lanark " est de nouveau présent dans les rayons.
Le lecteur pourra enfin se plonger avec délectation dans ce livre
hallucinant, dont l'histoire n'est pas sans point commun avec "Entrefer"
[publié en 84], ouvrage étrange d'un certain Ian M. BANKS,
écossais lui aussi. Tiens tiens!
La comparaison n'est pas fortuite, tant les histoires se ressemblent
par certains aspects [même si elles sont différentes dans
leurs fonds et leurs propos].
En amont, on retrouve évidemment Kafka et ses univers absurdes,
Borges et son fantastique quotidien, mais également Joyce dont
l'incroyable " Ulysses " hante les pages du récit.
Décalé, onirique, fou, très sérieux et drôle,
"Lanark" n'est pas un roman de science-fiction, mais rentre
de plein pied dans ce qu'on nomme "Les littératures de l'imaginaire".
Il a donc sa place dans les pages du Cafard Cosmique et a le mérite
de s'éloigner des sentiers battus du fantastique. Les amateurs
apprécieront d'ailleurs le passage où l'auteur clame haut
et fort "Je n'écris pas de la science-fiction ! La science-fiction
décrit des mondes qui n'existent pas. Mes mondes à moi
existent ! "
Qui est Lanark ?
Un homme mystérieux et amnésique qui débarque dans
une ville sombre et froide. Une ville industrielle et triste qui rappelle
évidemment Glasgow. Une ville absurde dont personne ne semble
connaître le nom. Une ville où il suffit d'aller aux allocs
pour trouver de l'argent.
Lanark ne se souvient de rien et passe ses journées sur le balcon
d'un café à chercher le soleil. Remarqué par une
bande d'habitués, il entame une histoire d'amour improbable avec
Rima, une des filles du groupe. Pendant que le temps paraît se
figer en un éternel présent, son bras se recouvre peu
à peu de "peau de dragon", une maladie terrible qui
finit tôt ou tard par faire disparaître les personnes qui
en souffrent.
Incapable d'aimer, incapable de vivre normalement dans un monde anormal,
Lanark pénètre une bouche gigantesque qui semble sortir
de terre. Après un transit éprouvant, il émerge
dans un univers absurde, l'institut. Là, il tient d'abord le
rôle de patient avant de guérir et d'y travailler comme
docteur.
Thérapeute de dragon, il se heurte au système bureaucratique
très kafkaïen qui domine ce monde. Très vite, il
s'aperçoit que l'institut ne guérit rien ni personne.
Fatigué, épuisé, vaincu par une incompréhension
totale, il rencontre un oracle qui lui raconte sa vie. Jeune peintre
dans le Glasgow des années 50 et 60, Lanark est Duncan Thaw.
Un artiste maudit, à la sexualité misérable et
qui souffre d'hallucinations créatrices de plus en plus invivables.
Est-ce lui ? Est-ce son double ? N'est-ce pas simplement l'autobiographie
de l'auteur ? Un auteur tout puissant qui s'autoproclame roi du monde
parce qu'il l'a tout simplement crée ?
Création, absurdité de l'existence, folie, voyage, révolte,
humour et récit réaliste, "Lanark" est un gigantesque
vase clos.
On y trouve de tout sans ordre ni logique, avant de comprendre peu à
peu que l'humanité s'y résume. Alasdair GRAY excelle à
passer d'un univers à l'autre et s'offre même le luxe [lors
d'un chapitre mémorable] de se moquer de lui-même en donnant
aux lecteurs toutes les clés de l'oeuvre. Tel passage est inspiré
de tel écrivain. Tel paragraphe n'est qu'un plagiat de tel livre.
Le tout pour épargner aux universitaires de longues heures de
travail.
Si GRAY s'amuse de tout et surtout de lui, il n'en réussit pas
moins un livre d'un grand sérieux, magnifique et stupéfiant,
inventif et superbe. Une sorte d'OVNI littéraire qui prouve que
la littérature de l'imaginaire est l'une des plus riches qui
soit. Comment définir un vrai chef d'oeuvre ? En lisant Lanark.