| Les
éditions Métailier réservent parfois de bonnes surprises
pour les adeptes de la littérature « bizarre », décalée
ou même franchement expérimentale. Après les très
réussis PIZZERIA INFERNO de Serio et LE FAISEUR D’HISTOIRE
de Gray, on découvre le premier roman d’un jeune poète
écossais (sous une couverture élégante et sobre),
résolument orienté vers la description clinique de la folie
et de l’horreur. De SF, il n’est donc pas question, ni même
de fantastique, mais LA MAISON MUETTE est un roman suffisamment en marge
pour se passer d’étiquette et entrer pleinement dans la «
littérature de l’imaginaire ».
Par bien des aspects, le texte de Burnside rappelle ENFER CLOS de Claude
Ecken. On y suit l’évolution et l’installation du délire
comme inquiétante quotidienneté. Mais là où
le roman d’ECKEN se positionne à l’extérieur
et reste principalement descriptif, Burnside raconte son histoire à
la première personne, livrant ainsi une intimité des plus
dérangeante avec son héro. Le procédé est
utilisé avec brio par Robert Merle dans LA MORT EST MON MÉTIER,
terrible roman racontant la vie du directeur du camp d’Auschwitz,
où le lecteur horrifié se surprend à comprendre le
point de vue du narrateur. On ne pouvait trouver plus belle dénonciation
de la mécanique de l’horreur, de sa fausse fatalité,
et de la somme de petites lâchetés individuelles qui la fabriquent.
Burnside ne dénonce rien dans LA MAISON MUETTE, mais son roman
évite heureusement le piège de la gratuité et de
la vacuité, grâce à son excellente tenue littéraire
(la traduction est d’ailleurs impeccable), la mise en place progressive
de la folie, et l’observation clinique de la logique interne d’un
malade mental. Dès lors, le trouble est total, gênant et
presque malsain, dans la mesure où il est difficile de ne pas s’identifier
au personnage principal. LA MAISON MUETTE est donc une réussite,
doublée d’un vrai plaisir de lecture, Burnside maîtrisant
évidemment l’anglais avec une précision et une simplicité
toute chirurgicale. Pas d’effets, pas de « truc » narratif
visant à maintenir le suspense, aucun procédé classique,
juste un esprit mis à nu et raconté sans jugement ni morale.
Le récit est d’ailleurs a-moral et non im-moral, la morale
n’étant jamais combattue ni dénigrée, mais
tout simplement (et c’est le plus terrible) inexistante.
Installé dans une lecture sourde et dérangeante, on suit
le parcours mental d’un homme apparemment normal, mais obsédé
par une idée qui le poussera au pire : Quelle est la nature du
langage ? Quel moyen de communication peut développer un être
coupé de toute parole et élevé dans un environnement
non-communiquant ? le cas des enfants sauvages illustre le problème,
mais les comptes-rendus semblent incomplets ou franchement farfelus. Le
narrateur franchit alors la ligne en tentant lui-même l’expérience
sur ses deux enfants, mis au monde dans le plus grand secret et enfermés
dans une cave sans aucun contact avec la parole humaine. Avant d’en
arriver là, le narrateur raconte son enfance, ses difficultés
de communication avec son père, sa relation privilégiée
avec sa mère, sa pratique de la dissection sur des animaux vivants
(après avoir reçu comme cadeau un coffret de chirurgien),
ainsi que ses relations sexuelles avec Karen et Lillian, deux femmes qui
occupent une place centrale dans le roman. L’autobiographie est
tout sauf classique, les souvenirs se mêlant au présent,
tout en évitant le ridicule de l’explication (« il
est méchant parce qu’il tue des animaux »). Aucune
justification n’est donnée, aucune « raison »
avancée, la chose allant d’elle-même et ne nécessitant
pas de précision supplémentaire. L’univers mental
du narrateur n’est donc pas jugé, mais décrit et vécu
de l’intérieur. C’est au lecteur de se faire une opinion,
seul face à cette lente montée vers l’abominable.
LA MAISON MUETTE implique donc un certain engagement et une réflexion
saine sur la nature de la folie, de l’autorité paternelle,
de la recherche scientifique et de la communication. Sombre, inquiétant,
horrifique, malsain et révoltant, le roman n’est pourtant
pas complaisant, d’où sa valeur indébiable, malgré
parfois (et c’est son seul défaut) un certain manque de crédibilité
dans les situations décrites.
Roman monstre, texte à part d’une grande originalité,
LA MAISON MUETTE ouvre le débat et suscitera sans doute beaucoup
de réactions.
|