Définitivement
inconnu en France, Ken McLEOD en est pourtant à sa [presque]
dizaine de romans publiés chez les anglo-saxons. Avec "
La division Cassini ", cet écossais anarchisant fait une
entrée fracassante en francophonie, mais également fracassable.
Ça ressemble à la Culture, ça a le goût de
la Culture, c'est malin comme la Culture, mais ce n'est pas la Culture.
On trouve pourtant une société post-apocalyptique qui
a réalisé [en théorie et en praxis ] le marxisme
orthodoxe, qui maîtrise l'énergie et les vols spatiaux,
qui ignore la propriété et qui a réussi à
s'affranchir de l'état...
Dans ce monde heureux, aucune hiérarchie, aucune loi, mais des
comités, une démocratie directe anti-pyramidale et une
humanité paisible, baignée dans une nanotechnologie omniprésente.
Quid des intelligences artificielles ? nenni. Rien d'autre que des bons
gros [et vieux] ordinateurs absolument étanches à toute
forme de virus informatique. Premier virage quant à cette entêtante
ressemblance avec la Culture.
L'ennui, c'est que cette société vit avec une menace permanente
au-dessus de la tête : le bombardement inlassable de virus mentaux
par les ex-humains exilés sur Jupiter. Leur histoire est d'ailleurs
édifiante : partie à l'époque des scissions, cette
post-humanité s'est téléchargé l'âme
en fusionnant avec des ordinateurs. Robots ? humains ? Ou tout simplement
autre chose ? Le fait est que ce brusque agrégat d'esprit s'est
développé de manière foudroyante, et, en quelques
années, a réussi à ouvrir une porte vers l'ailleurs
via un trou de vers obtenu après désintégration
de Ganymède, pour foutre le camp par cette fameuse porte. Juste
avant, ils ont donc inondé le monde de virus, foutant le tout
par terre. Suivirent alors quelques siècles pendant lesquels
les survivants d'une humanité lessivée ont [tout de même]
fondé leur fameuse société libertaire. Bref, tout
va bien, sauf que.
...Sauf qu'une sonde [qui contient l'intelligence d'un téléchargé]
a débarqué de ce côté de l'univers, et qu'elle
a pas mal de choses à raconter [une fois transférée
dans un nouveau corps humain].
Au bout du trou de vers se trouve une planète terraformée,
la Nouvelle Mars. Et sur ce nouveau monde vivent les exos, les humains
exilés, asservis par les machines [mais étaient-ce bien
des machines ?] à l'époque de l'exode, téléchargés,
retéléchargés, libérés, laissés
à eux-mêmes etc. etc. Vous suivez ?
Bref, c'est le moment de faire intervenir la Division Cassini, le bras
armé de l'Union Solaire, dont les membres sont chargés
d'éviter toute menace extérieure, d'autant que les Joviens
[c'est-à-dire les ex-humains teléchargés au sein
d'un ordinateur, mais retéléchargés dans de nouvelles
enveloppes corporelles après le passage par le fusionnement spirituel
qui leur avait permis de construire le trou de ver, c'est clair ?] sont
de retour sur la géante gazeuse, qu'ils ont l'air de construire
des tas de choses, et que leur simple présence est une énorme
épée de Damoclès, personne n'ayant oublié
le bombardement viral qui a pourri les communications du système
solaire en général et les esprit humains en particulier.
Paf, on retombe dans la Culture et sa section contact.
Plagiat ? Pas du tout. D'abord parce que l'auteur remercie Ian BANKS
dans son petit laïus du début, ensuite parce que les tenants
et aboutissants du roman sont tout autre.
Certes, les ressemblances sont nombreuses, mais le propos de McLEOD
s'attarde sur la définition même de l'humanité.
Si l'esprit humain est "téléchargeable" sur
un ordinateur et retéléchargé sur un autre corps,
que devient l'humain de départ ? Comment appeler la chose finale
? Clone ? Entité indépendante ?
L'idée est dérangeante, tout comme l'est aussi l'idée
d'un "virus" mental, comparable aux virus informatiques [si
l'intelligence est "téléchargeable" en suite
de donnée, il faut admettre qu'elle puisse également être
parasitée par un agent extérieur]. Et comme l'écriture
de McLEOD est assez merveilleuse de fluidité, l'ensemble est
remarquablement cohérent (si l'on oublie les maladresses de traduction).
Et drôle. Et cynique. Re-paf, merci Ian BANKS, même si personne
n'a le monopole du cynisme.
Bref, le propos est parfois difficile à suivre, mais "La
division Cassini" est un roman fascinant. C'est aussi un space
opera réglé sur du papier musique, débordant d'intelligence,
étonnant et divertissant. Pas encore le chef d'oeuvre absolu,
mais on sent bien que ce Ken McLEOD en prend le chemin, et que ces autres
romans [qui se déroulent dans le même univers] méritent
sans doute une traduction française.
Un livre à lire, certes, mais surtout un auteur à suivre.
Et de près.