ALAIN DAMASIO ET ARNO ALYVAN - INTERVIEW

[ Octobre 2004 ]

[ A l'occasion de la sortie de "La horde de contrevent" aux éditions La volte ]

1/ "La horde du contrevent" est un livre, mais aussi un disque. Quel est le processus de création d'un tel "objet" et sa finalité ?
Le livre a été élaboré en premier, avec une matière complexe, accumulée sur sept ans, dont une partie seulement se retrouve dans le roman. Arno, le compositeur, est venu ensuite, il a travaillé sur le manuscrit final, en y apportant son imaginaire sonore, bruitiste, musical, rythmique. Nous avons d’abord chercher une cohérence par forme de vent ou par personnage, mais ça s’est vite révélé artificiel puisque c’était d’abord les scènes, des scènes poétiques précises, qui inspiraient Arno, et aussi une ambiance, ce monde de plein vent, cet horizon immense à parcourir, qui résonnait en lui proche du western, proche aussi de sons africains ou australiens.
Le processus de création s’est déroulé avec une fluidité très agréable, des recherches plutôt riches, des zig-zags, on a fonctionné par échos, écoutes croisées, j’ai amené des éléments textuels, Arno complexifiait sans cesse ses nappes, ajoutait des instruments bruts (harmonica, guitare slide, bouzouki, etc), donnait du grain puis simplifiait. Il a mis plusieurs mois à maquetter des plages très soutenues, instrumentales et sans voix puis est venu le temps des voix, des textes chuchotés, lus, glissés dans la trame.
La finalité d’un livre-CD, mais je parle en tant qu’auteur, Arno dirait certainement autre chose, est d’offrir une forme d’accès viscérale, direct, très physique, à l’univers littéraire. La force de la littérature, qui est aussi sa limite, est qu’elle est un art du cerveau pur : le langage est un vecteur abstrait, magnifiquement polymorphe, qui recompose la sensation, la redonne transitivement. La musique ou l’illustration, au contraire, parlent à la sensation directement, à fleur d’oreille, en bord de rétine, de façon immanente, elles offrent un court-circuit physiologique qui intensifie la perception de l’univers. Le livre-CD apporte donc une forme de stéréo sentie/mentale, une immersion plus poignante dans l’univers éolien.

2/ Vous avez écrit "La zone du dehors" il y a déjà quelques années, "La horde du contrevent" a-t-elle un rapport avec votre roman précédent. Est-ce là encore un texte politique ?
Rien n’est plus dissemblable en terme d’univers que les deux romans . La Zone du Dehors était ouvertement engagée et clairement libertaire; je l’avais conçu à 22 ans comme un bréviaire de combat pour ce que j’appelle la volution (c’est-à-dire une révolution sans ressentiment, délivrée de la rancœur ordinaire du militantisme revanchard et piégé, une révolution qui invente, alterne, offre). J’ai essayé de donner une réponse approfondie — épaulé par Foucault, Deleuze et Sartre — aux pouvoirs insidieux qui anesthésient nos démocraties occidentales. La Horde du Contrevent est une quête collective et polyphonique où la dimension politique est vécue de l’intérieur, en acte. Pour oser un raccourci, la zone est un livre politique, la Horde est davantage une « polytique » qui pose avant tout la question du lien humain.
Plus profondément, la Zone cherchait à répondre à cette question lourde : comment se révolter, à la charnière du si ècle, contre une nouvelle forme de pouvoir qui opère sur les corps et les esprits pour les dévitaliser, les désentifier, les affadir ? Comment libérer les forces de vie partout où elles sont emprisonnées ? La Horde poursuit à sa façon en se demandant « Qu’est-ce qu’être en vie ? », être réellement vivant. Ma réponse, au fil du livre, immanente, serait : être en vie, c’est être en mouvement et c’est être lié. En mouvement, c’est à dire capable de s’autodifférencier, de muer, d’oser des métamorphoses quotidiennes, sensuelles ou intellectuelles, créatrices, trouver une agilité intestine, s’ouvrir, progresser par hétérogénèse, en s’associant le neuf, l’inouï, l’inconnu… Et être lié, c’est être lié aux autres, hommes, femmes, enfants qu’on croise, espèces vivantes, chats et arbres, mer ou montagne, trouver un art du tissage, une polyphonie textile qui soit généreuse, qui donne et fasse circuler.
Ce qui reste clairement politique dans la Horde, c’est le privilège accordé au combat et au vitalisme. Rien ne vaut que ce qui s’obtient par le combat. C’est une leçon nietzschéenne. Le roman doit beaucoup aux trois métamorphoses du Zarathoustra. Passer du « tu dois » propre au chameau qui porte les valeurs établies de son siècle au « je veux » du lion qui s’affranchit et veut créer ses propres voies, puis au « je crée » de l’enfant, l’enfant-joueur, inventeur, la « roue qui tourne d’elle-même ».


3/ Comment avez-vous mis en musique le texte ?
Arno Alyvan, compositeur : toutes les plages reflètent un ou plusieurs passages du livre, et dans ce cas, le texte n’est présent que par ce qu’il évoque, au même titre qu’une photo, ou qu’une séquence filmée. Il était important de conserver le rôle premier de la musique, à savoir un prolongement de l’imaginaire, de l’univers développé dans le livre. Il ne s’agissait pas de reprendre le texte et de lui faire dire la même chose sur le disque, d’ou le peu de lectures. Le texte devait pouvoir exister dans la BO comme un texte en soi, et pas forcément comme tel passage lu par tel ou tel personnage, ce qui aurait été redondant. Les passages lus sont choisis parce qu’ils sont poétiques et peuvent être écoutés dans un autre contexte que celui du livre, qu’ils peuvent générer un imaginaire différent de celui proposé à la lecture.
C’est aussi pour ça que les voix ont été enregistrées assez spontanément. Par exemple, je me suis servi de passages enregistrés par Alain chez lui, dans son contexte, de ma femme lisant au lit pour la première fois tel ou tel passage, dans un contexte de lecture normal.
L’idée était donc de se servir de segments de lecture pour les intégrer à la musique, et non l’inverse.
La musique et les ambiances étaient prêtes avant l’enregistrement des voix . Les lectures ont été faites à part, et ensuite on a superposé tout simplement, en redécoupant parfois des segments pour les intégrer rythmiquement au titre.
Un titre comme le Cappizzano (ragga chanté), a été travaillé comme une chanson, en reprenant le texte et en travaillant une mélodie sur l’instrumental qui était déjà prêt, mais de la même façon, celui qui chante avec moi a découvert le texte le jour de l’enregistrement !

4/ On sent bien une réflexion aussi bien philosophique que politique dans vos livres, à ce titre, vous prenez une certaine distance vis-à-vis de ce qu'on appelle "Littérature de l'imaginaire" au sens premier. Des commentaires ?
Je suis foutrement mal placé pour tenter une analyse des littératures de l’imaginaire puisque je lis extrêmement peu et essentiellement, oui, de la philosophie. J’ai lu presque tout Nietzsche et tout Deleuze, je connais très bien la philosophie de Foucault, Sartre a formé ma pensée de la liberté ontologique. Je trouve magnifique le terme de « littérature de l’imaginaire » et je m’y reconnais complètement, au sens le plus naïf du terme : imaginer. À une époque où la mass-médiatisation des signes et des valeurs est si intense qu’elle génère des « copies qu’on forme », des personnalités patchwork, « peinture bariolée de tout ce qui a jamais été cru » comme le dit Nietzsche, pouvoir s’abtraire de ces répétitions, de la reprise du déjà-fait, déjà-vu, déjà-lu, est en soi un acte politique fort. Imaginer, alors qu’on te sature d’images, qu’on enfourne et bloque dans ton cube d’os plus d’images que tu n’en pourras jamais regarder, savoir encore s’aérer le cube, inventer, je trouve ça précieux au plus haut point.
Pour moi, les littératures de l’imaginaire sont les plus aptes à proposer aujourd’hui une autre vision du monde , des modèles alternatifs, des ouvertures sur de nouvelles possibilités de vie; elles sont politiques par construction, par ambition, par nécessité. Elles permettent aussi des avancées narratives, typoétiques ou stylistiques, une liberté énorme. Le problème des genres et des classifications fait toujours royalement chier les auteurs ; c’est un problème d’éditeur, de diffuseur ou de critique. Toute œuvre habitée échappe au quadrillage préexistant des genres, en sort ou les fusionne.

5/ A qui s'adresse ce livre ?
À tout le monde évidemment : lecteurs de SF comme de fantasy, de littérature blanche ou de poésie, de philosophie ou de sciences humaines, gros ou petits lecteurs, femme ou homme, tout âge, religion, tournure d’esprit… Il est dédié plus secrètement à ceux qui se battent, qui ont fait de leur vie un combat contre la neuvième forme du vent en eux : à savoir la fatigue d’être, le dégoût ou la paresse. C’est un livre que j’aurais pu intituler, pour rigoler, « essai sur le courage ». Il m’a demandé un travail énorme de recherche et de construction, une forme de courage persistant sur plusieurs années, avec beaucoup de solitude surmontée.

6/ Quels sont vos projets actuels ?
Avec Arno, nous travaillons sur un album-univers autour du thème du Phare. Tenter un voyage musicale et textuel vers le « Phare Ouest » avec des cow-boys de la mer…
Avec Boris Joly-Erard, l’illustrateur de la Horde, nous avons entamé une trilogie BD intitulée « Terreaux ». BD politique sur une Terre devenu un Terrier où des personnages à figure de cochons luttent au sein d’une économie hypercapitaliste où la monnaie d’échange est l’eau.
Avec Olivier Gainon, mon premier éditeur chez Cylbris, nous avons en projet des récits sonores de conception assez neuve, de format court, que Mathias Echenay, mon second éditeur devrait commercialiser.
Je réfléchis également à un roman court, que je voudrais poétique, un vrai bijou, dont je ne peux pour l’instant qu’évoquer par son titre : ça s’appelera « les furtifs ».

 

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