1/
"La horde du contrevent" est un livre, mais aussi un disque.
Quel est le processus de création d'un tel "objet"
et sa finalité ?
Le livre a été élaboré en premier, avec
une matière complexe, accumulée sur sept ans, dont une
partie seulement se retrouve dans le roman. Arno, le compositeur, est
venu ensuite, il a travaillé sur le manuscrit final, en y apportant
son imaginaire sonore, bruitiste, musical, rythmique. Nous avons d’abord
chercher une cohérence par forme de vent ou par personnage, mais
ça s’est vite révélé artificiel puisque
c’était d’abord les scènes, des scènes
poétiques précises, qui inspiraient Arno, et aussi une
ambiance, ce monde de plein vent, cet horizon immense à parcourir,
qui résonnait en lui proche du western, proche aussi de sons
africains ou australiens.
Le processus de création s’est déroulé avec
une fluidité très agréable, des recherches plutôt
riches, des zig-zags, on a fonctionné par échos, écoutes
croisées, j’ai amené des éléments
textuels, Arno complexifiait sans cesse ses nappes, ajoutait des instruments
bruts (harmonica, guitare slide, bouzouki, etc), donnait du grain puis
simplifiait. Il a mis plusieurs mois à maquetter des plages très
soutenues, instrumentales et sans voix puis est venu le temps des voix,
des textes chuchotés, lus, glissés dans la trame.
La finalité d’un livre-CD, mais je parle en tant qu’auteur,
Arno dirait certainement autre chose, est d’offrir une forme d’accès
viscérale, direct, très physique, à l’univers
littéraire. La force de la littérature, qui est aussi
sa limite, est qu’elle est un art du cerveau pur : le langage
est un vecteur abstrait, magnifiquement polymorphe, qui recompose la
sensation, la redonne transitivement. La musique ou l’illustration,
au contraire, parlent à la sensation directement, à fleur
d’oreille, en bord de rétine, de façon immanente,
elles offrent un court-circuit physiologique qui intensifie la perception
de l’univers. Le livre-CD apporte donc une forme de stéréo
sentie/mentale, une immersion plus poignante dans l’univers éolien.
2/
Vous avez écrit "La zone du dehors" il y a déjà
quelques années, "La horde du contrevent" a-t-elle
un rapport avec votre roman précédent. Est-ce là
encore un texte politique ?
Rien n’est plus dissemblable en terme d’univers que les
deux romans . La Zone du Dehors était ouvertement engagée
et clairement libertaire; je l’avais conçu à 22
ans comme un bréviaire de combat pour ce que j’appelle
la volution (c’est-à-dire une révolution sans ressentiment,
délivrée de la rancœur ordinaire du militantisme
revanchard et piégé, une révolution qui invente,
alterne, offre). J’ai essayé de donner une réponse
approfondie — épaulé par Foucault, Deleuze et Sartre
— aux pouvoirs insidieux qui anesthésient nos démocraties
occidentales. La Horde du Contrevent est une quête collective
et polyphonique où la dimension politique est vécue de
l’intérieur, en acte. Pour oser un raccourci, la zone est
un livre politique, la Horde est davantage une « polytique »
qui pose avant tout la question du lien humain.
Plus profondément, la Zone cherchait à répondre
à cette question lourde : comment se révolter, à
la charnière du si ècle, contre une nouvelle forme de
pouvoir qui opère sur les corps et les esprits pour les dévitaliser,
les désentifier, les affadir ? Comment libérer les forces
de vie partout où elles sont emprisonnées ? La Horde poursuit
à sa façon en se demandant « Qu’est-ce qu’être
en vie ? », être réellement vivant. Ma réponse,
au fil du livre, immanente, serait : être en vie, c’est
être en mouvement et c’est être lié. En mouvement,
c’est à dire capable de s’autodifférencier,
de muer, d’oser des métamorphoses quotidiennes, sensuelles
ou intellectuelles, créatrices, trouver une agilité intestine,
s’ouvrir, progresser par hétérogénèse,
en s’associant le neuf, l’inouï, l’inconnu…
Et être lié, c’est être lié aux autres,
hommes, femmes, enfants qu’on croise, espèces vivantes,
chats et arbres, mer ou montagne, trouver un art du tissage, une polyphonie
textile qui soit généreuse, qui donne et fasse circuler.
Ce qui reste clairement politique dans la Horde, c’est le privilège
accordé au combat et au vitalisme. Rien ne vaut que ce qui s’obtient
par le combat. C’est une leçon nietzschéenne. Le
roman doit beaucoup aux trois métamorphoses du Zarathoustra.
Passer du « tu dois » propre au chameau qui porte les valeurs
établies de son siècle au « je veux » du lion
qui s’affranchit et veut créer ses propres voies, puis
au « je crée » de l’enfant, l’enfant-joueur,
inventeur, la « roue qui tourne d’elle-même ».
3/ Comment avez-vous mis en musique le texte ?
Arno Alyvan, compositeur : toutes les plages reflètent un ou
plusieurs passages du livre, et dans ce cas, le texte n’est présent
que par ce qu’il évoque, au même titre qu’une
photo, ou qu’une séquence filmée. Il était
important de conserver le rôle premier de la musique, à
savoir un prolongement de l’imaginaire, de l’univers développé
dans le livre. Il ne s’agissait pas de reprendre le texte et de
lui faire dire la même chose sur le disque, d’ou le peu
de lectures. Le texte devait pouvoir exister dans la BO comme un texte
en soi, et pas forcément comme tel passage lu par tel ou tel
personnage, ce qui aurait été redondant. Les passages
lus sont choisis parce qu’ils sont poétiques et peuvent
être écoutés dans un autre contexte que celui du
livre, qu’ils peuvent générer un imaginaire différent
de celui proposé à la lecture.
C’est aussi pour ça que les voix ont été
enregistrées assez spontanément. Par exemple, je me suis
servi de passages enregistrés par Alain chez lui, dans son contexte,
de ma femme lisant au lit pour la première fois tel ou tel passage,
dans un contexte de lecture normal.
L’idée était donc de se servir de segments de lecture
pour les intégrer à la musique, et non l’inverse.
La musique et les ambiances étaient prêtes avant l’enregistrement
des voix . Les lectures ont été faites à part,
et ensuite on a superposé tout simplement, en redécoupant
parfois des segments pour les intégrer rythmiquement au titre.
Un titre comme le Cappizzano (ragga chanté), a été
travaillé comme une chanson, en reprenant le texte et en travaillant
une mélodie sur l’instrumental qui était déjà
prêt, mais de la même façon, celui qui chante avec
moi a découvert le texte le jour de l’enregistrement !
4/
On sent bien une réflexion aussi bien philosophique que politique
dans vos livres, à ce titre, vous prenez une certaine distance
vis-à-vis de ce qu'on appelle "Littérature de l'imaginaire"
au sens premier. Des commentaires ?
Je suis foutrement mal placé pour tenter une analyse des littératures
de l’imaginaire puisque je lis extrêmement peu et essentiellement,
oui, de la philosophie. J’ai lu presque tout Nietzsche et tout
Deleuze, je connais très bien la philosophie de Foucault, Sartre
a formé ma pensée de la liberté ontologique. Je
trouve magnifique le terme de « littérature de l’imaginaire
» et je m’y reconnais complètement, au sens le plus
naïf du terme : imaginer. À une époque où
la mass-médiatisation des signes et des valeurs est si intense
qu’elle génère des « copies qu’on forme
», des personnalités patchwork, « peinture bariolée
de tout ce qui a jamais été cru » comme le dit Nietzsche,
pouvoir s’abtraire de ces répétitions, de la reprise
du déjà-fait, déjà-vu, déjà-lu,
est en soi un acte politique fort. Imaginer, alors qu’on te sature
d’images, qu’on enfourne et bloque dans ton cube d’os
plus d’images que tu n’en pourras jamais regarder, savoir
encore s’aérer le cube, inventer, je trouve ça précieux
au plus haut point.
Pour moi, les littératures de l’imaginaire sont les plus
aptes à proposer aujourd’hui une autre vision du monde
, des modèles alternatifs, des ouvertures sur de nouvelles possibilités
de vie; elles sont politiques par construction, par ambition, par nécessité.
Elles permettent aussi des avancées narratives, typoétiques
ou stylistiques, une liberté énorme. Le problème
des genres et des classifications fait toujours royalement chier les
auteurs ; c’est un problème d’éditeur, de
diffuseur ou de critique. Toute œuvre habitée échappe
au quadrillage préexistant des genres, en sort ou les fusionne.
5/
A qui s'adresse ce livre ?
À tout le monde évidemment : lecteurs de SF comme de fantasy,
de littérature blanche ou de poésie, de philosophie ou
de sciences humaines, gros ou petits lecteurs, femme ou homme, tout
âge, religion, tournure d’esprit… Il est dédié
plus secrètement à ceux qui se battent, qui ont fait de
leur vie un combat contre la neuvième forme du vent en eux :
à savoir la fatigue d’être, le dégoût
ou la paresse. C’est un livre que j’aurais pu intituler,
pour rigoler, « essai sur le courage ». Il m’a demandé
un travail énorme de recherche et de construction, une forme
de courage persistant sur plusieurs années, avec beaucoup de
solitude surmontée.
6/
Quels sont vos projets actuels ?
Avec Arno, nous travaillons sur un album-univers autour du thème
du Phare. Tenter un voyage musicale et textuel vers le « Phare
Ouest » avec des cow-boys de la mer…
Avec Boris Joly-Erard, l’illustrateur de la Horde, nous avons
entamé une trilogie BD intitulée « Terreaux ».
BD politique sur une Terre devenu un Terrier où des personnages
à figure de cochons luttent au sein d’une économie
hypercapitaliste où la monnaie d’échange est l’eau.
Avec Olivier Gainon, mon premier éditeur chez Cylbris, nous avons
en projet des récits sonores de conception assez neuve, de format
court, que Mathias Echenay, mon second éditeur devrait commercialiser.
Je réfléchis également à un roman court,
que je voudrais poétique, un vrai bijou, dont je ne peux pour
l’instant qu’évoquer par son titre : ça s’appelera
« les furtifs ».