Qui
êtes-vous Monsieur Berthelot ?
Si j’en crois les biographies qu’on trouve au dos de mes
livres et sur Internet, je suis né en 1946 à Paris. J’ai
suivi des études scientifiques, à la suite desquelles
j’ai entrepris une carrière de chercheur au CNRS : d’abord
en biologie moléculaire ; puis – après une expérience
théâtrale et l’écriture de plusieurs fictions
– en narratologie. Mes quatre premiers romans sont parus sous
l’étiquette SF, les quatre suivants en littérature
blanche. Maintenant, je me situe à la frontière entre
les deux, dans ce que j’appelle la zone des « transfictions
». C’est d’ailleurs sur ces transfictions que porte
mes recherches actuelles.
Qui
êtes-vous vraiment ?
Hou là… Ça dépend du référentiel
choisi ! D’autant qu’en général, je suis en
même temps une chose et son contraire – plus quelques obliques.
Un astrologue me définirait comme lion ascendant gémeaux
; un bioénergéticien comme maso ascendant schizoïde.
Pour ma part, je dirai que je suis un misanthrope humaniste ; ou un
athée mystique ; ou encore un homme de gauche avec des fantasmes
de droite. A l’instar de Kantor, dans Nuit de Colère, «
je suis raciste : je n’aime pas la race humaine ». Mais
ayant été élevé dans la tolérance,
je respecte toutes les manières de vivre. J’ai beau être
l’arrière petit neveu du deuxième miraculé
de Lourdes, mes goûts personnels me poussent plutôt vers
le bouddhisme. Et bien que français pure souche, j’ai une
passion immodérée pour la musique russe du XIXème
et du XXème siècle. Enfin si vous me poussez dans mes
derniers retranchements, j’ajouterai que je suis gay tendance
cuir, rangé des camionneurs.
Ce que je supporte mal, en revanche, ce sont les intégristes
de tout bord. D’ailleurs, ils me le rendent bien. L’intégrisme
– qu’il porte sur une religion, une doctrine politique,
un genre littéraire ou une marque de chewing-gum – est
une variante auto-légitimée de la paranoïa. Pour
un intégriste, il n’existe qu’une seule vérité
: la sienne. Moi qui, en bon schizo, prends en compte l’avers
et l’envers du monde, je ne parle pas la même langue.
En
ce qui concerne votre actualité, “Forêts secrètes”
vient de paraître au Bélial’. C'est un recueil de
nouvelles variées. Avez-vous une affection particulière
pour cet exercice littéraire ?
Pas la moindre. Je n’écris de nouvelles que sous la contrainte.
Mais comme je suis maso, je m’arrange toujours pour en retirer
un minimum de plaisir. Avec le temps, bizarrement, j’ai même
fini par y prendre goût. Depuis quelques années je suis
engagé dans un cycle romanesque, Le Rêve du Démiurge,
ce qui me permet, en suivant mes héros d’un roman à
l’autre, de satisfaire mon penchant pervers pour le feuilleton.
Au milieu de cette entreprise de longue haleine, écrire de temps
en temps une nouvelle devient une sorte de récréation.
Et cela me permet aussi d’explorer des domaines imprévus,
donc d’enrichir mon univers.
Les textes de Francis Berthelot sont particulièrement
écrits, travaillés, ciselés. Est-ce un choix qui
découle de vos études sur le langage où est-ce
avant tout une préoccupation esthétique ?
C’est une volonté esthétique. Elle était
présente dès mes premiers balbu-tiements littéraires,
qui remontent à la fin des années soixante. J’ai
été bercé par les grands écrivains classiques,
et ils ont placé la barre si haut qu’il ne m’était
guère possible de l’ignorer. Sans verser dans un délire
du genre « Je serai Flaubert (ou Shakespeare, ou Artaud, ou Trucmuche)
sinon rien », je ressens le besoin d’amener un texte, quel
qu’il soit, aussi près que possible de la perfection. Ce
qui ne veut pas dire que j’y arrive, bien entendu. Mais au moins,
j’essaie. Et si j’ai entrepris des recherches sur la littérature,
c’est – entre autres – pour mieux comprendre comment
les auteurs que j’admire ont abordé les problèmes
– de construction ou d’écriture – qui se posent
à moi.
Vous
êtes publié un peu partout, et ce malgré la cohérence
de vos romans. Envisagez-vous un “rassemblement” ?
J’aimerais beaucoup cela, oui. Les cinq premiers volumes du Rêve
du Démiurge sont parus chez trois éditeurs différents…
et ce n’est pas fini ! Cela tient à différents facteurs,
dont en premier lieu la crise actuelle de l’édition. Mais
il y a aussi le fait que le réalisme du début s’est
assez vite teinté d’éléments magiques, pour
basculer dans le « merveilleux noir » où se situent
les romans actuels. D’où le passage des collections «
blanches » aux collections « de l’imaginaire ».
Chaque ouvrage a sa cohérence interne, et peut être lu
indépen-damment des autres. Pourtant, quand j’aurai terminé
d’écrire ce cycle – neuf romans en tout – ,
j’espère qu’il sera possible de rééditer
l’ensemble de façon cohérente : sous la forme d’un
« omnibus », ou quelque chose de ce genre.
De
“Rivages des intouchables” à “Forêts
secrètes”, en passant par “Nuit de colère”,
un de vos thèmes centraux reste la différence, l’exclusion
et les souffrances que cela entraîne. Des commentaires ?
Dans Réflexions sur la question gay, Didier Eribon explique de
façon remarquable à quel point il est douloureux de construire
son identité sur une injure. Quand j’étais adolescent,
j’ai vécu intégralement cette expérience,
et il m’a fallu du temps pour en évacuer les séquelles.
La psychanalyse m’y a d’ailleurs bien aidé. En même
temps, ce travail sur moi a amorcé une réflexion plus
générale sur les phénomènes d’exclusion,
le rejet de la société étant le même quelle
que soit la différence qui le provoque, et les sentiments qui
en découlent étant semblables. Quand, dans Le Cœur
à trois temps (in Forêts secrètes), j’explore
les persécutions que subissent ceux dont le cœur ne bat
pas sur le rythme « normal », c’est évidemment
une métaphore pour parler de mon vécu. Mais aussi de celui
de toutes sortes de gens qui, pour une raison quelconque, subissent
un opprobre généralisé.
Globalement,
le ton de vos textes reste assez sombre. pourtant, vous vous autorisez
quelques délires, comme la nouvelle mettant en scène Alice
et le Marquis de Sade dans “Forêts secrètes”.
Le burlesque est un genre qui vous attire, ou est-ce seulement récréatif
?
Cela fait partie de ces explorations que me permet la nouvelle. J’aime
bien, de temps en temps, introduire une note d’humour (noir de
préférence) dans un texte. Mais écrire une histoire
aussi franchement burlesque, cela ne m’était jamais arrivé.
J’y ai d’ailleurs pris tant de plaisir que j’ai réitéré
avec Peter Paon et la Fée Crochette. A l’occasion, je renouvellerai
volontiers l’expérience.
Quels
sont vos projets actuels ?
Côté essais, je termine un ouvrage sur les transfictions,
Bibliothèque de l’Entre-Mondes, qui doit paraître
chez Folio SF à l’automne 2005. Côté fiction,
le volume 6 du Rêve du Démiurge – Hadès Palace
– est achevé et devrait sortir également en 2005.
Je suis en train d’écrire le volume 7. Le 8 et le 9 sont
en gestation : cela me fait du travail pour quelques années.
Divers articles, conférences et nouvelles sont également
en préparation.
Avez-vous
des coups de cœur littéraires récents ?
Je hais les livres. Il faut brûler les livres. Ils se multiplient
chez moi comme des nénuphars dans un étang. Je les soupçonne
d’ailleurs de se repro-duire en cachette la nuit pour me chasser
de mon appartement.
Ceci étant, mon travail sur les transfictions m’a valu
quelques belles découvertes. Parmi les plus récentes,
trois monuments : Le Livre des illusions de Paul Auster, La Maison des
feuilles de Mark Danielewski et L’Adieu à l’automne
de Stanislaw Witkiewicz. J’ai été amené à
me pencher sur des aires culturelles que je connaissais mal, comme le
monde germanique ou l’Europe centrale, et j’y ai éprouvé
de grands bonheurs avec des auteurs comme Arno Schmidt, Ismaïl
Kadaré, Radoslav Petkovic, Mircea Cartarescu, etc. Les livres,
en fin de compte, c’est comme la race humaine : j’ai beau
les haïr, je n’arrive pas à m’en passer.