Le moins qu’on puisse dire, c’est que Simmons est attendu
au tournant avec ILIUM, premier opus d’un diptyque dont la séquelle
s’intitule tout naturellement OLYMPOS. On n’est pas responsable
du carton éditorial que l’on sait avec HYPERION sans en
assumer les conséquences. Fera mieux ? fera pas mieux ?
Ecrivain talentueux et polymorphe, Dan Simmons a eu l’intelligence
de laisser filer quelques années entre son cycle fétiche
et son retour à la SF. Les amateurs de polar ont pu en lire un
ou deux (médiocres, admettons-le), et Simmons s’est même
offert le luxe d’écrire son propre hommage à Hemingway
avec LES FORBANS DE CUBA, roman qui mettait en scène le vieux
maître lui-même, très occupé à chasser
les éventuels sous-marins nazis hantant les fonds du Golfe du
Mexique.
En France, on redécouvrait chez Folio SF les excellentes nouvelles
composant LE STYX COULE A L’ENVERS (dont la dernière, A
LA RECHERCHE DE KELLY DAHL, confine tout simplement au chef d’œuvre),
et l’édition définitive en Lunes d’encre de
L’ECHIQUIER DU MAL, texte fantastique traditionnel du plus bel
effet.
Avec ILUM, prévu en 2004 chez Laffont, Simmons confirme qu’il
est un grand raconteur d’histoires, mais se perd parfois en chemin
en confrontant des éléments trop disparates pour être
véritablement crédibles.
Au départ, il y a cette folle idée, reprendre le thème
de l’Iliade et le décliner à la sauce SF. En parallèle,
on trouve les interrogations de l’auteur sur l’évolution
humaine à très (mais alors très) long terme. La
prospective de l’auteur rappelle celle d’HYPERION (notamment
le principe des « faxnods », calqués sur les «
farcasters », qui permet de se rendre d’un lieu à
l’autre instantanément, et qui n’est pas non plus
sans conséquences funestes), mais développe également
des thèmes qu’on avait déjà pu voir chez
Sterling (cf SCHISMATRICE + Folio SF) ou plus récemment l’Ecossais
Ken MacLeod (et son excellent LA DIVISION CASSINI en J’ai Lu Millénaires).
Ainsi, Simmons décrit une histoire « possible » étalée
sur plusieurs milliers d’années. L’âge perdu
que nous vivons aujourd’hui, l’avènement des post-humains
qui trafiquent un peu trop l’ADN (chouette, repeuplons donc la
terre de dinosaures) et la manipulation quantique de trous de vers.
Badabling, il fallait bien que ça foire quelque part, et voilà
nos post-humains qui quittent la terre pour s’installer en orbite
dans des anneaux confortables, avant de foutre définitivement
le camp on ne sait où. En parallèle, les intelligences
artificielles semi organiques (baptisées Moravecs) disséminées
sur les lunes de Jupiter ont eu le temps d’évoluer à
part, formant une société agréable et industrieuse,
forte de quelques membres dont les banques de données regorgent
de documents sur ces bons vieux humains dont ils n’ont plus franchement
de nouvelles. Enfin, si la terre n’est pas dépeuplée
complètement, on ne trouve plus que quelques dizaines de milliers
d’humains « traditionnels », mais tellement bourrés
de nanotechnologies diverses et variées qu’ils en ont oublié
l’écriture, et plus généralement Histoire,
Technique, Géographie et, bien entendu, Révolte. Ils vivent
d’ailleurs sous la bienveillante surveillance des Voynix, bestioles
métalliques à mi-chemin entre la sentinelle et le serviteur,
manifestement extra-terrestres, dont l’origine exacte n’est
pas claire. Bref, difficile d’inclure en plus un panthéon
grec au complet, installé sur le mont Olympe, mais sur une Mars
terraformée et non sur la Terre (il existe bel et bien un gigantesque
volcan sur Mars judicieusement nommée Olympe, que voulez-vous,
c’est comme çà). Vous suivez ?
Reprenons.
Simmons sait raconter une histoire et distille savamment un récit
à trois voix, alternant les chapitres au moment culminant. Le
procédé n’est pas vraiment nouveau, mais il a le
mérite de tenir le lecteur en haleine et d’être efficace.
Pour le reste, résumer ILIUM est un exercice douteux que l’on
tentera ici avec beaucoup de difficultés.
ILIUM commence donc lors du siège de Troie, alors que la guerre
s’enlise depuis 9 ans et que l’entrée d’Achille
dans la bataille précipitera la mort d’Hector et la prise
de la ville. Goguenards, suprêmes d’arrogance et de mépris,
les dieux grecs se livrent au délicat jeu d’échec
par humains interposés (qui se soucie du sang des mortels ?),
tout en pratiquant leurs sports favoris : Intrigues, coups bas et trahisons
formant l’ordinaire d’une vie immortelle de dieu moyen.
La surprise, c’est que ces braves gens sont décrits avec
humour et minutie. Leur présence et leurs dialogues sont incroyablement
crédibles, et Simmons en profite pour casser le mythe en nous
exposant sans pudeur les moyens techniques qui les font justement passer
pour des dieux auprès de ces pauvres humains ignorants (téléportation
quantique, chariots tirés par des chevaux holographiques, champs
de force, nanotechnologie etc.). Leurs frasques sont vues à travers
les yeux de Thomas Hockenberry, érudit spécialiste d’Homère
de la fin du 20ème siècle, ressuscité (re-créé
?) par Zeus en personne et doté de moyens hallucinants (morphing,
téléportation) pour observer le siège de la ville
et vérifier que l’Histoire correspond bien à celle
raconté plus tard par Homère. Oui, l’Olympe est
sur Mars, et re-oui, Hockenberry fait régulièrement l’aller-retour
entre la Terre et la planète rouge (via la téléportation
quantique, on le saura), mais ça n’est pas dérangeant,
tant cette partie d’ILIUM est réussie. On suit avec intérêt
le dégoût croissant d’Hockenberry à l’égard
de ces saloperies d’immortels obscènes, puis sa révolte
et son combat. Les scènes de bataille entre achéens et
troyens sont littéralement hallucinantes, pleines de bruit et
de fureur, très éloignées des habituelles description
glorieuses de la guerre. On y est, ça saigne, ça pue,
ça meurt et c’est sale, autant le savoir…
En parallèle, Simmons raconte la lente prise de conscience des
Moravecs de la situation martienne. En gros, on se rend compte que la
planète a été terraformée en un temps record
(à peine quelques dizaines de milliers d’années),
et que les relevés scientifiques attestent d’une anormale
quantité de bordel quantique autour du mont Olympe. Il est donc
grand temps d’y envoyer une petite expédition, histoire
de découvrir de quoi il retourne. C’est la deuxième
très grande réussite d’ILIUM de rendre avec humour
et humanité les interrogations des deux Moravecs échoués
sur Mars (après le très bref échec de leur mission),
l’un éclopé à mort et l’autre à
peu près entier. Leurs dialogues sur Proust et Shakespeare valent
à eux seuls le détour, et Simmons prend manifestement
beaucoup de plaisir à décrire ces deux personnages sympathiques
et essentiels.
Malheureusement, le troisième récit enchevêtré
est plutôt boiteux. Cela se passe sur Terre, chez ces «
Old style Humans » nanotechnologisés jusqu’aux dents,
et si la description de leur vie quotidienne est intéressante,
la quête de plusieurs d’entre eux prend des allures de fatras
anachronique décevant. On y croise une sorte de Juif (en l’occurrence
une juive) Errant, un Ulysse 31 équipé d’un presque
sabre laser, un vieillard dont l’obsession est de se rendre sur
les anneaux orbitaux pour y gagner quelques années de vie supplémentaire,
et un jeune homme qui n’en a pas grand-chose à foutre (entre
autres). C’est donc cette partie qui se révèle la
plus faible, un point d’autant plus douloureux que les nombreuses
questions que se posent les lecteurs au fil des pages trouveront leur
réponse ici même. Bref, on reste dubitatif et l’on
se prend à rêver que Simmons ait autant peaufiné
ces personnages que les Moravecs ou Thomas Hockenberry.
Pas de panique toutefois, ILIUM reste un texte de très haute
tenue, même s’il n’atteint jamais la stature poétique
d’HYPERION. La bonne surprise d’ILIUM, c’est que Simmons
s’essaie à l’humour avec une ironie mordante qui
n’est pas sans rappeler celle de Banks. Et comme l’animal
manie la plume avec talent, légèreté et précision,
on se dit que le temps risque d’être bien long avant la
sortie d’OLYMPOS…D’autant que, comme de juste, ILIUM
se termine exactement « at the turn of the tides ».