Luxueuse
revue dont le titre donne des frissons aux plus anciens d’entre
nous, Fiction persiste et signe dans l’excellence avec un tome
deux [automne 2005] qui remplit toutes les promesses du numéro
précédent.
Exigeance éditoriale rare, traitement intelligent de l’actualité,
présentation et tenue remarquable, Fiction est assurément
la meilleure surprise de l’année.
Avec un format original et une mise en page sobre, la revue emmenée
par André-François Ruaud alterne les genres dans un pot-pourri
bien ficelé susceptible de plaire au plus grand nombre sans jamais
niveler par le bas.
Mention spéciale pour la couverture du numéro un, particulièrement
éloignée des guerriers velus et des vaisseaux spatiaux
quantique, et dont la rigueur et le décalage faisaient mouche.
Ce tome deux surfe sur la même veine, mais loupe son coup en proposant
une illustration de F’Murr [dont le talent n’est pas à
remettre en cause] bêtement anecdotique. Si la ligne graphique
est bien là, on souhaite que Fiction maintienne le cap prit lors
du tome un et s’éloigne d’un figuratif trop présent
en littérature de l’imaginaire. Passons.
L’intérêt principal de Fiction, c’est heureusement
ce qu’on trouve à l’intérieur, et ce tome
deux est bien la preuve que la revue n’a rien du pétard
mouillé. Outre des auteurs connus et reconnus [de SHINER à
SALLIS en passant par VONARBURG ou FORD], on trouve des étoiles
montantes dont les textes sont, au pire, remarquables : MacLEOD, Elizabeth
HAND [auteure que l’hexagone doit maintenant découvrir
au pus vite, tant ses oeuvres sont pétrifiantes de sensibilité
et d’intelligence] ou encore Julien BOUVET [qui fait ici ces presque
premières armes et dont on reparlera]. L’exotisme n’est
pas oublié, le serbe Zoran ZIVKOVIC et le danois H.H. LOYCHE,
complétant un sommaire alléchant et de haute tenue.
On ne résumera évidemment pas tout ici, mais on insistera
sur plusieurs textes. Tout d’abord, celui de LOYCHE [Ce qu’il
y a de bien dans la vie], dont l’absurde et le comique masquent
un tragique aussi poignant qu’effrayant [une course de vélo
qui voit disparaître son favori, dans un monde où les humains
peuvent se déconnecter de la réalité et de ses
nombreuses émotions en se mettant en Pilote Automatique]. De
très grande classe, cette courte nouvelle assomme son lecteur
et plane longtemps sur son humeur.
On apprécie également le superbe récit de Ian R.
MacLEOD, "Le temps du retour" qui, s’il est de facture
archi classique, n’en reste pas moins l’une des approches
les plus sensibles du voyage dans le temps jamais publiée. Trois
scientifiques à l’étroit dans leur nacelle temporelle
font le voyage jusqu’en antarctique pour tenter de faire mentir
la théorie [et jusqu’à preuve du contraire, la pratique]
qui rend impossible tout changement dans la ligne du temps. Développé
au compte-goutte, le scénario est implacable, en marge de la
désastreuse expédition polaire de Scott. Poignante et
étonnamment dense, cette nouvelle est tout simplement formidable.
Ne manquez pas non plus la case Julien BOUVET, dont le très étrange
et très intériorisé "Coalescence", donne
une vision à la fois terrifiante et personnelle du voyage spatial.
Enfin, le très court texte du serbe ZIVKOVIC, "Le trou dans
le mur", entraîne le lecteur dans un face à face inattendu
entre un psychiatre et une jeune internée suicidaire censée
pouvoir discerner l’avenir du brouillard qui nous enveloppe tous.
Ne pas lire Fiction - Tome 2 est assurément une erreur.
Ne pas lire Fiction - Tome 1 en était déjà une.
Soyons fous et résumons : manquer Fiction tout court est un aveu
d’échec. En deux volumes seulement, l’équipe
rédactionnelle a réussi à rendre incontournable
ce qui n’était qu’un pari.
Chapeau...