Quintessence
du roman anglais iconoclaste et parfaitement irrévérencieux,
le travail de Japser Fforde est de ceux qui marquent. Avec une maîtrise
très personnelle de la langue classique et des règles
de la littérature, ce gallois flegmatique retourne et détourne
les codes de la narration, livrant des romans aussi absurdes que drôles,
aussi sérieux qu’intelligents.
Cet apparent détachement et ce jeu permanent avec la lecture
(dans son ensemble, c’est-à-dire ce qui s’étend
entre l’oeuvre et le lecteur, et surtout ce que ce dernier en
fait) permet à Fforde de mélanger les genres, même
si le squelette général relève avant tout du thriller
et de ses codes habituels. Quelqu’un fait quelque chose de mal
et il faut l’arrêter (Cf l’interview).
La suite, c’est un doux délire qui pioche dans les canons
science-fictionnesques des thèmes aussi gros que le voyage temporel,
l’uchronie ou les mondes parallèles, avec quelques trouvailles
supplémentaires drolatiques comme le clonage résurrectif
des dodos, transformés de fait en animaux de compagnie. Situés
quelque part entre la science fiction, le polar, la comédie,
la parodie ou même (soyons fous) l’hommage discret aux Classiques,
L’affaire Jane Eyre et sa suite, Délivrez-moi,
posent les fondations d’une série qui atteint pour l’instant
les cinq tomes. En attendant la traduction (lente et difficile, l’écriture
de Fforde et les incessants jeux de mots ne facilitant pas la tâche
de la pauvre traductrice) des suites directes, il est déjà
possible de s’initier à cet univers très personnel,
unique en son genre et divertissant. Prouesse non négligeable
que de réussir à emballer un large lectorat (de 7 à
77 ans ? Presque) avec des scénarios abracadabrants et un second
degré permanent. Défi relevé avec brio, Jasper
Fforde réussissant l’impossible : Abattre les barrières
qui séparent les genres et piocher ce qu’il veut là
où il veut. Au final, nous avons une littérature.
Et c’est déjà beaucoup.
Alors que les français passent encore beaucoup de temps à
contempler, impuissants, le long balai qu’ils s’enfoncent
eux-mêmes dans l’anus dès qu’on fait ne serait-ce
qu’évoquer le fantastique dans l’Art, les anglais,
eux, l’assument d’entrée de jeu. De Tolkien à
Wells en passant par Peake et Shakespeare, leurs classiques regorgent
d’éléments surnaturels. Cette ouverture d’esprit
bien rare dans la littérature mondiale permet à Fforde
de se lâcher en imaginant un monde crédible (c’est
là qu’est le génie) entièrement basé
sur le respect absolu de la chose écrite. Dans cette Angleterre
parallèle où la guerre de Crimée dure encore et
où les dirigeables tiennent le rôle de nos avions, les
commandos pro-shakespeare s’entretuent avec les pro-Bacon. Dans
ce monde très pyramidal où les corporations tiennent les
gouvernements (Notamment GOLIATH, entité nord-américaine
qui tient l’Angleterre par les joyaux de la couronne, traçant
un parallèle limpide entre fiction et réalité),
les services de police sont nombreux et organisés. Les Opérations
Spéciales s’échelonnent de 1 à bien plus
(le chiffre varie allègrement). On murmure que les Opspé
1 forment la police des Opspé. Les autres varient entre la surveillance
des manuscrits et la destruction des loups-garous en passant par quantité
d’autres improbables fonctions. Au beau milieu de ce chaos organisé,
Thursday Next est l’héroïne parfaite. Célibataire,
blessé par un amour déchirant (et déchiré),
meurtrie par son expérience guerrière en Crimée,
elle est la femme idéale pour sauver la terre du mal absolu,
l’infâme Achéron Hadès, dont les agissements
ignobles font de lui l’ennemi public numéro. Alors quand
ce monstre décide de Kidnapper Jane Eyre, remettant en cause
l’avenir même d’un roman vénéré
par la quasi totalité de la population, Thursday Next s’en
charge. Il lui suffit d’entrer dans le roman via le Portail de
la Prose, passage transdimensionnel inventé par son oncle qui
permet de passer d’un livre à l’autre...
Là où L’affaire Jane Eyre est de facture
classique (au beau milieu d’un festival de délires variés,
tout de même), Délivrez-moi ! pousse l’absurde
encore plus loin en faisant intervenir la brigade temporel qui joue
double jeu avec Goliath et qui éradique de l’histoire l’amant
de Thursday. Pour le retrouver, elle est évidemment prête
à tout, surtout à pénétrer de nouveau dans
l’univers si particulier des livres, via l’intérmédiaire
de la jurifiction, la police intérieure de la littérature...
Parfaitement irrésumables, l’intrigue des deux romans ne
manque ni de sel ni de cohérence. Avec beaucoup de brio et une
morgue inégalable, Fforde se joue des impossibilités avec
un plaisir et une joie communicatifs. Certes, ces livres ne sont sans
doute pas des oeuvres majeures de la Littérature Immortelle de
La Vie, mais elles allient intelligence, originalité et divertissement.
De quoi mettre tout le monde d’accord, alors qu’on n’y
trouve aucune forme de consensus. Autant dire que Fforde tape juste
et fait dans l’inédit. C’est très bien, mon
garçon. Continuez.
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Voir également l'interview de Jasper Fforde ici
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