Premier
roman traduit en France de Neal ASHER, L’écorcheur fait
partie des bonnes surprises de l’année 2005. Anglais, évidemment
anglais, voire très anglais [avec l’humour, le flegme et
le recul sous-jacent], Neal ASHER louche du côté de BANKS,
s’offre un petit détour par les cases HARISSON et McLEOD
[anglais eux aussi, comme c’est curieux], pour nous livrer un
Planet Opera gore, loufoque, original et tout simplement épatant.
Si la recette est savoureuse, elle n’est toutefois pas exempte
de défauts [style exécrable, traduction fidèle,
donc délicate, scénario parfaitement linéaire et
parfois ridicule], mais ce serait faire preuve de malhonnêteté
intellectuelle que de cacher l’immense bonheur de lecture procuré
par "L’écorcheur". Rapidement transformé
en gamin de 12 ans, captivé dès les premières pages
par une planète aussi abracadabrante que géniale, le lecteur
dévore le pavé en quelques jours, sans jamais s’ennuyer
une seconde. Via une trame narrative tortueuse [mais prévisible
et somme toute banale], ASHER campe des personnages bizarres, extrêmes
et simples, mais systématiquement attachants [qu’ils soient
gentils, méchant ou électroniques]. Dès lors, "L’écorcheur"
se lit tout seul, fait plaisir et sourire. Une vraie réussite
et un auteur de plus à suivre de très près.
Entièrement située sur la planète Spatterjay, l’intrigue
fait la part belle aux locaux, humains modifiés par un virus
fibreux endémique de ce monde océan [seuls quelques îlots
émergent de ci de là]. La très grande originalité
du roman réside cependant dans la faune de Spatterjay poissons
généreusement pourvus en dents, saletés visqueuses
et voraces, mollusques semi-rigides capable d’arracher une main
en moins d’une seconde, crustacés variés et variables,
parfaitement content à l’idée de bouffer tout ce
qui passe à leur portée, sangsues à la dentition
rotative vertigineuse, rien ne manque à un un bestiaire aussi
monstrueux qu’agressif...
Mais cette liste ne serait pas complète sans LA star du livre,
le virus lui-même, jolie petite chose dont la particularité
est de pousser le parasitisme très très loin : intégré
au métabolisme humain, remplaçant peu à peu la
quasi totalité du sang [par de curieuses fibres aussi inventives
que peu crédibles], il protège son hôte au point
de le rendre quasiment immortel. Longévité exceptionnelle
[jusqu’à plusieurs siècles, tout de même],
cicatrisation quasi systématique [un bras arraché ? Pas
grave, suffit de le remettre en place, bon c’est vrai que ça
picote], le corps des Hoopers [les locaux, donc, du nom de Jay “Hoop”
Spatter lui-même, contrebandier sans scrupule qui a donné
son nom à la planète] est une source d’émerveillement
permanent. Mais si le virus rend son hôte littéralement
indestructible [noter au passage l’hilarante scène de catch
entre hoopers, où les lutteurs s’éventrent joyeusement
sans la moindre gène...], il est toutefois nécessaire
de le contenir [avec de la nourriture strictement humaine, c’est-à-dire
non infectée] pour bénéficier de ses avantages
et éviter de légers désagréments. Comme
perdre toute humanité et se transformer en monstre abruti et
sanguinaire, par exemple. En d’autre terme, devenir l’écorcheur...
Ce cadre idyllique posé, ASHER passe aux personnages, à
savoir trois visiteurs différents dans leur motifs comme dans
leur connaissance de Spatterjay. Une femme ethnologue qui recherche
un Capitaine [les capitaines des bateaux de pêche sont la figure
patriarcale et dominante du roman] avec laquelle elle s’est liée
lors d’un premier voyage sur la planète, un flic mort [mais
ressuscité via un système mi-organique, mi-robotique]
depuis 700 ans à la poursuite d’une bande d’assassins
sanguinaires, ainsi qu’un touriste humain en liaison permanente
avec un Esprit de Ruche [explications : deuxième espèce
intelligente terrestre, les frelons ont essainé sur plusieurs
mondes et développé leur intelligence collective dont
chaque élément est ce charmant insecte que nous aimons
tant]. Rassemblés par Neal ASHER, ces trois personnages mènent
leur propre quête en commun, mais vont découvrir de surprenantes
vérités sur Spatterjay [tout en révélant
leur motifs réels, comme le lecteur s’en doute]. L’ensemble
sous la bienveillante mainmise du Gardien [référence explicite
aux tout-puissants Mentaux de BANKS] et de ses drones facétieux
[Douglas ADAMS n’est pas loin, et l’on pense évidemment
à Marvin, célèbre androïde dépressif
s’il en est]. Car si Spatterjay est encore une planète
sauvage, elle intéresse pourtant la grande confédération
humaine et ses mille mondes. Mais pas qu’elle...
Extrêmement prometteuse, l’intrigue de "L’écorcheur"
se révèle [hélas] assez vite et ne surprend vraiment
plus personne à l’arrivée. Malgré cet énorme
défaut, le roman est tout simplement excellent, grâce à
l’étonnante inventivité dont fait preuve l’auteur.
Festival de délires aussi absurdes qu’intelligents, références
permanentes aux meilleures trouvailles de BANKS [les dialogues entre
drones, par exemple, particulièrement réussis], le texte
fourmille de créativité.
Sa lecture est donc un immense plaisir, même si tout ça
ne va somme toute pas très loin.
De quoi patienter en attendant les prochaines oeuvres d’ASHER
qui, si elles se révèlent aussi bonnes que "L’écorcheur",
rassurent grandement sur l’avenir de la SF.
>> 5 QUESTIONS A BENEDICTE LOMBARDO,
DIRECTRICE DE LA COLLECTION RENDEZ-VOUS AILLEURS >>
Après plusieurs titres orientés Fantasy, "La
brèche" et maintenant "L'écorcheur" relèvent
de la pure SF. Retour aux sources ?
Non, je tente depuis le début de concilier SF et Fantasy bien
que j'affirme très clairement mon goût prononcé
pour la SF. Il est cependant difficile dans une telle collection d'équilibrer
les deux genres sur 10 titres quand on sait que la Fantasy fonctionne
par série, au minimum des diptyques ou des trilogies qui prennent
vite une case par an dans les programmes.
Après "La Brèche" et "L'Ecorcheur"
viendra "Venus" de Ben BOVA en fin d'année, voire le
nouveau roman de China MIEVILLE, "The Scar" que j'ai du mal
à catégoriser; cela reste pour moi un mélange de
SF et de Fantasy urbaine.
Comment avez-vous découvert Neal ASHER ?
Je l'avais demandé à l'éditeur anglais suite à
divers articles que j'avais lus sur son premier roman ["Gridlinked",
à paraître en 2006 chez RVA]. De la SF d'aventure qui décoiffe
comme ça, je n'en avais pas lu depuis un moment ! Par la suite
j'ai lu tous ses romans et j'adore !
Comptez-vous publier ses autres oeuvres ?
Suite à la question 2, oui. A moins d'un four total, j'aurai
vraiment plaisir à suivre l'auteur, qui devient de plus en plus
prolixe, d'ailleurs...
Des futurs collaborations avec Martinière, l’illustrateur
de la [très réussie] couverture ?
J'espère. Pour moi, c’est un roi du space-art et je pense
à lui pour des projets de SF à venir, bien sûr.
Quel avenir SF pour RVA ?
Merveilleux, pourquoi ? Sérieusement, l'écart entre les
ventes des titres SF et Fantasy dans la collection est pour le moment
sensiblement le même [à part EDDINGS et Greg KEYES qui
se démarquent] donc je continuerai à mettre la SF en avant
autant que faire se peut en sachant qu'il donnera aussi sa couleur à
la collection Pocket SF. J'aime la science-fiction et j'essaie de le
montrer le mieux possible avec les contraintes afférentes au
groupe dans lequel je travaille.