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Interview - Français ]
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Traduction effectuée par Raoul Abdaloff ]
1/
Le public français vous redécouvre depuis un an, avec
les sorties consécutives en Folio SF de «La mécanique
du Centaure» et des trois volumes de «Viriconium».
Qu’avez-vous à dire sur ces livres «déjà
vieux» ?
MJH : Peut-être que ce sont effectivement des livres déjà
vieux ? Ce n’est pas qu’une question de longue indisponibilité
en France, mais aussi parce qu’ils datent en gros d’avant
1982. Un auteur aime évoluer, et bien que son travail puisse
être considéré dans son ensemble comme un tout,
comme une progression d’un seul tenant, ce n’est pas comme
ça qu’on le ressent. Pour moi, il y a une véritable
discontinuité entre ces premiers travaux et le genre de chose
que j’ai pu être capable d’écrire au début
des années 80. L’apprentissage a été raide
et les différences soudaines. On s’en rend bien compte
en comparant «A storm of Wings» («Le
signe des locustes», tome 2 de la trilogie de Viriconium)
et la nouvelle «The ice monkey». Tout d’un coup,
une méthodologie différente est à l’œuvre.
Les buts sont différents et la façon de les atteindre
est également différente.
Aujourd’hui, regarder ces vieux livres est un peu comme essayer
de voir au-delà d’un horizon évènementiel…
Cela dit, je dois faire attention à les respecter. Les dernières
histoires liées à Viriconium, par exemple, ont toujours
beaucoup de valeur à mes yeux, et tout le procédé
utilisé dans le cycle au complet me paraît encore valable
en lui-même.
J’ai moins de respect pour «La mécanique du centaure».
Il est injuste de voler une fourgonnette pour se plaindre ensuite
qu’elle ne trace pas comme une BMW. La SF ne peut tout simplement
pas faire la plupart des choses dont je me plaignais qu’elle
ne fasse pas.
2/
On peut entendre çà et là que «La mécanique
du Centaure» est une sorte de «parodie hallucinée»
du Space Opera classique, tout en faisant au passage office de précurseur
des œuvres de Ian Banks. Un commentaire ?
MJH : Le temps est d’une ironie sans pitié. «La
mécanique du centaure», conçue dans la rage et
le désespoir comme une parodie destructive de la forme classique
du Space Opera, se révèle au fil des décennies
comme une ouverture et une nouvelle perspective par rapport à
cette fameuse forme classique. Je ne réclame rien, mais c’est
une situation amusante. Surtout quand je me retrouve maintenant, en
2001, assis pour écrire «Light» («L’ombre
du Shrander», Fleuve Noir), qu’on peut certainement décrire
comme un Space Opera inpiré par les mêmes personnes (Ian
Banks, Ken McLeods, Alastair Reynolds) que je suis censé avoir
influencé au début.
3/
Pourquoi avez-vous choisi le thème Israël / Palestine
dans ce roman ? Comment cela est-il perçu aujourd’hui
?
MJH : J’ai choisi ce thème pour deux raisons. Je voulais
montrer du doigt l’absurdité des conceptions politiques
manichéennes dans le Space Opera classique. Et je voulais également
dénoncer l’absurdité de la conception politique
manichéenne tout court… A l’époque, la polarité
Est/Ouest me dégoûtait, émotionnellement et intellectuellement.
Dans la mesure où la situation Israël/Palestine reflétait
exactement ce contexte, j’ai décidé d’en
faire une synecdoque absurde. Je n’avais pas l’intention
de faire quelque chose de réaliste avec le conflit israélo-palestinien
: Ceux qui n’ont pas compris ça ont loupé le point
de vue satirique du livre. Je voulais donner à John Truck (le
personnage central) l’opportunité de dire «Soyez
maudits, tous autant que vous êtes». Quand des systèmes
politiques se définissent uniquement comme «mutuellement
opposés», ils cessent d’être bénéfiques
pour la population.
Les gens pigent ou pas la blague de «La mécanique du
centaure». Ceux qui ne la comprennent pas (ceux qui sont suffisamment
naïfs pour soutenir l’un ou l’autre des deux camps,
dans un conflit délibérément maintenu pour le
plus grand bénéfice des élites au pouvoir –
ou pire, pour les structures idéologiques en elles-mêmes),
ceux-là se sentent politiquement insultés par le livre.
4/ Vous avez travaillé longuement avec Moorcock (dont
on sent une nette parenté dans le tome 1 du cycle de Viriconium).
C’est à la fois une bénédiction et une
malédiction ?
MJH : Je pense que la malédiction réside dans le fait
que je n’échappe jamais à cette question ! Ce
qui me rappelle la citation célèbre du «Juif de
Malte» : «C’était dans un autre pays, et
d’autre part, la jeune fille est morte» [NDT : la phrase
originale est «That was in another country and besides, the
wench is dead», expression anglaise évidemment intraduisible
qui, adaptée en français, pourrait donner quelque chose
comme «C’était il y a longtemps, ça n’a
plus d’importance aujourd’hui»].
5/ Vous avez un style très particulier et véritablement
inimitable. On s’en rend compte notamment dans les deux derniers
volumes de «Viriconium». On le taxe d’ailleurs d’obscur
et parfois même d’incompréhensible. Que diriez-vous
sur ce sujet ?
MJH : Je ne crois pas que le mot «style» ait un sens.
En Angleterre et aux Etats-unis, surtout dans la littérature
dite «de genre», ce mot sous-entend une sorte d’application
ornementale, ou bien une peinture, sur un objet déjà
existant.
Je préfère utiliser le terme «surface»,
parce que cela implique l’apparence, ou la preuve, d’une
structure plus profonde (ce qui reste, bien sur, une mauvaise définition.
Il est impossible de faire une distinction entre la surface et le
contenu, le contenu étant construit par la surface : Sans les
mots, il n’y a pas de personnages, pas de décor et pas
d’histoire. Quand on vous lisez un livre, les évènements
que vous pensez voir ne sont pas autre chose que des mots sur une
page).
La deuxième chose à dire est que mes «surfaces»
ont considérablement changé au fil des années.
La «surface» de «Les dieux incertains» (troisième
et dernier tome de la trilogie de Viriconium) est assez différente
de «Climbers» (inédit en France), de «The
course of the heart» (également inédit), ou encore
d’une nouvelle comme «Entertaining angels unawares»
(dans le recueil «Things that never happens», lui aussi
inédit en France). Ces histoires, avec leurs intentions «réalistes»
plus évidentes, se construisent elles-mêmes à
partir d’une «surface» moins travaillée,
qui se transforme peu à peu en langage courant. Comme seuls
mes livres les plus anciens sont parus en France, ils offrent une
vision distordue concernant mes évolutions «stylistiques»
Cela dit, je décrirai la «surface» de certains
de mes livres comme dense, et peut-être impitoyable. Impitoyable
dans la mesure où le texte ne s’arrête que rarement
pour des explications. Impitoyable dans la mesure où le texte
est pauvre en redondances. Impitoyable dans la mesure où la
syntaxe et la structure grammaticale sont durement mises à
l’épreuve, partant du principe qu’on ne peut pas
faire de constructions complexes dans un langage simplifié,
sans risquer la réduction ou – pire - la littéralisation
pure et simple. Structurellement, je pense avoir été
décrit comme un «imagiste» à un certain
moment de ma carrière d’écrivain. Dans Viriconium,
on trouve la corrélation objective de quelque chose de trop
difficile, trop ténu, pour l’exprimer dans une phrase
synoptique, une phrase que le lecteur puisse contempler dans son ensemble,
d’un seul coup d’œil.
Dans ce sens, mes livres impliquent que leur lecteur acquiert un goût
précis. Mais une fois que ce goût est acquis, le lecteur
y trouvera de quoi lui plaire.
6/ En France, on dit que M. John Harrison fait de l’anti-science-fiction,
si tant est que ce terme ait un sens. De l’anti-science-fiction,
car vos livres s’approprient un univers pour le tordre, l’user
jusqu’à la corde et le transformer en quelque chose qui
ne ressemble à rien de connu. Êtes-vous d’accord
avec cette définition ? Peut-on parler de « méta-science-fiction
» ?
MJH: Vu la façon dont vous la définissez, je suis d’accord
sur le fait que la plupart de mes livres puissent être décrits
comme de l’anti SF (ou anti fantasy, ou anti horreur). C’est
une intention consciente. C’est pour ça que ce travail
peut également être décrit à un certain
niveau comme de la métafiction, c’est à dire «de
la fiction avec un commentaire, une critique d’elle-même».
Mais la seule fiction devrait également être capable
d’accomplir beaucoup de choses. Et son contenu devrait se situer
sur plus d’un niveau. «Light» («L’ombre
du Shrander») se comporte comme un roman d’aventures situé
dans des paysages bizarres. C’est aussi une critique politique.
C’est un roman contemporain d’horreur, un roman contemporain
grotesque. Certains critiques anglais ont montré que «Light»
est une parodie réussie de Space Opera, parce qu’il a
été fait dans le respect, l’amour (et l’enthousiasme)
de ce genre. De fait, c’est un Space Opera, aussi bien qu’une
déconstruction du genre. J’espère que c’est
vrai pour tous mes livres.
7/ Vous êtes un auteur discret, mais la prochaine publication
de «Light» en France donnera au public l’envie de
mieux connaître votre œuvre. Qu’avez-vous à
dire sur ce livre ?
MJH : Sur un astéroïde solitaire, sous la brillante lumière
de la bande de Kefahuchi (Un anneau extragalactique de radiations,
nuages gazeux, matière résiduelle et autres trucs duquel
aucun explorateur n’est jamais revenu vivant) se trouvent 3
objets : Un vaisseau abandonné, une paire de dés en
os et un squelette humain. Comment sont-ils arrivés ici ? Qu’est-ce
que la bande en elle-même ? «Light» répond
à ces questions via les vies et aventures entrelacées
de 3 personnages : Michael Kearney, physicien/mathématicien
d’aujourd’hui travaillant sur une découverte qui
mènera à l’informatique quantique et la navigation
interstellaire, est poursuivi par quelque chose qu’il appelle
le «Shrander». 400 ans plus tard, Seria Mau Gemlicher,
directement branchée sur la technologie extraterrestre de son
vaisseau-K (le «White Cat»), sillonne la bordure galactique
à la recherche d’un engin mystérieux dont elle
espère qu’il lui rende son humanité. Pendant ce
temps, Ed Chianese (branleur, dealer et accroc des «twink tanks»
- des caissons de réalité virtuelle -, dans la galère
à New Venusport où il vit en compagnie d’une conductrice
de rickshaw génétiquement modifiée appelée
Annie) se trouve un boulot comme apprenti prophète au cirque
de Pathet Lao.
Autour de ces trois personnes orbitent quantité de personnages
bizarres, de Billy Anker et son vaisseau («The Karaoke Sword»)
à Oncle Zip le tailleur-de-gènes… Héros,
loosers, génies, putes et paumés, ils tentent le fameux
coup de dés, à la recherche du secret de l’univers,
caché à l’intérieur de leur chaos personnel,
au sein même de leurs choix.
Je voulais que ce livre soit aussi large que la galaxie elle-même.
Je voulais qu’il ait de l’humour, qu’il contienne
de l’horreur, ainsi qu’un «sens of wonder»
renouvelé. Je n’ai pas essayé de faire de la Hard
Science. Ce livre ne peut absolument pas battre les bouquins d’Alastair
Reynolds ou Stephen Baxter sur ce point. Ceci étant, j’ai
toujours adoré les théories complexes, les théories
sur le comportement émergent, et plus généralement,
ce que je peux comprendre des théories quantiques (Bien qu’on
dise toujours que le moment où l’on pense comprendre
le monde quantique est le moment où l’on devrait savoir
que l’on n’y a justement rien compris. Très gnostique…).
J’ai cherché une façon de combiner tout ça.
Mais ce que je voulais surtout faire, tout en donnant une explication
de l’indétermination quantique, c’était
éviter les histoires à la «multivers» (ce
qui a déjà été fait jusqu’à
la nausée). J’ai travaillé plutôt autour
de la notion centralisatrice «All the things it could be, the
one thing it is» [NDT : Là encore, expression anglaise
parfaitement intraduisible. On peut essayer «Toutes les choses
possibles en deviennent une seule»], un principe que j’ai
déjà expérimenté sur une ou deux nouvelles.
Autour de ça, il y a quelques trucs techniques qui relèvent
d’une discipline très différente (l’écriture
!), ce qui donne une impression de texte décalé, clair.obscur
et pas vraiment astucieux.
J’ai également été lourdement influencé
par le brillant livre de la cosmologiste Janna Levin «How the
universe got its spots» [Inédit en France], surtout la
spéculation «Peut-être qu’il n’y a
pas de symétrie, pas de loi ferme et définitive, pas
d’ordre rigoureux. Peut-être que notre expérience
des lois physiques est une sorte d’ordre qui découle
de la complexité. Peut-être qu’il n’y a aucune
loi ultime, aucune symétrie fondamentale, mais plutôt
une prolifération de possibilités, de lois différentes».
Ca correspondait bien aux sujets que je développais. «Toujours
plus», les personnages se convainquent eux-mêmes, «encore
et toujours plus». D’un certain point de vue, ce livre
«traite» également de la science telle qu’elle
est pratiquée aujourd’hui. Trouver des fonds est difficile,
à moins de prouver que vos recherches peuvent être une
source importante de profit. Ainsi, au lieu d’être une
exploration de l’univers, la majeure partie de la science contemporaine
en est l’exploitation commerciale. Je suppose qu’il n’y
a rien de neuf là-dedans, mais je trouve ça terrifiant
et cupide. J’ai imaginé des scientifiques dans les trois
ou quatre cents prochaines années, dispatchés à
travers toute la galaxie, à la recherche de grandes idées
commercialisables, passant complètement à côté
de l’excitation qu’elles impliquent. Si vous ne faites
pas une pause devant l’univers, si vous ne vous retrouvez pas
soudainement muet quand vous le contemplez, vous pourriez aussi bien
être mort.
8/ «Light» is brilliant, dixit Ian M. Banks…
China Mieville ne tarit pas d’éloges à votre sujet.
Êtes-vous conscient de votre influence sur la SF et la littérature
en général ?
MJH : J’en suis conscient, mais j’essaye de ne pas en
être responsable. Mon but est d’écrire des livres,
pas d’influencer d’autres écrivains. Je suis un
grand admirateur des premiers travaux de Richard Ford, par exemple,
mais je ne le tiens pas pour responsable de mon admiration à
son égard, tout comme je ne le blâme pas du fait que
certains de ses livres sont plus intéressants que d’autres.
Je voudrais d’ailleurs en profiter pour dire deux choses concernant
«l’influence» :
Un. On en fait trop, surtout dans la SF… On parle trop de l’influence
directe de l’un sur l’autre quand on évoque la
carrière d’un écrivain. La bonne littérature
de l’imaginaire, tout comme n’importe quelle bonne production
artistique, est le produit d’une activité essentiellement
inconsciente, dans laquelle le contenu inconscient (qui peut s’étendre
d’un traumatisme infantile à un journal lu une heure
plus tôt) se combine et se recombine sous la pression du besoin
de s’exprimer. Au beau milieu des constructions partielles ou
cassées qui forment le paysage intérieur d’un
écrivain, au milieu des fragments éclatés de
son expérience personnelle, on trouve un savant fou qui assemble
constamment des morceaux qui n’ont jamais été
conçus pour faire partie du même «corps».
Je reste en stand-by pendant que le savant fou travaille. Il est à
la fois moi et pas moi. Il a ses propres motifs. Il habite ici et
il me fait vraiment peur… Tous les auteurs imaginatifs ne sont
que les voix de leurs propres savants fous.
Deux. Quand la SF parle «d’influence», le débat
se cantonne à la SF proprement dite. Il est incontestable (vous
l’admettrez) qu’une influence ne peut être reconnue
que si vous savez où chercher. Or, un écrivain peut
être influencé par un bon millier d’auteurs que
vous n’avez jamais lus. Comment allez-vous le savoir ? Il est
naïf de limiter la question de l’influence à la
seule idée de l’influence directe.
9/ Concernant «Light», même si le propos
est sans doute plus clair que «Les
dieux incertains», on sent bien qu’on a affaire à
de la littérature exigeante. Or, dans le domaine de la SF,
c’est malheureusement la simplicité (voire le simplisme)
qui prime le plus souvent.
MJH : Un livre est aussi complexe que les chemins qu’il propose.
«Light» est une sorte de vision hallucinée du 21ème
siècle, un siècle dans lequel on refuse le réel
pour se concentrer sur le virtuel. Le monde de «Light»
est conçu comme une anticipation objective du monde occidental
actuel. En Europe et aux USA, nous vivons un vrai conte de fées,
matraqués par l’idée que nous pouvons tout avoir,
que nous pouvons être n’importe qui. Ces croyances narcissiques
n’ont aucune valeur éthique et sont difficiles à
dépasser. Tout ce qui est difficile à dire donne une
histoire intéressante et complexe, que l’auteur choisisse
une histoire maintsream ou le très décrié Space
Opera. C’est d’ailleurs précisément le cas
pour le Space Opera, car ce genre a tellement peu de crédibilité
qu’il en devient un nouveau terrain à explorer. Les genres
méprisés vous autorisent une liberté absolue
: Tout le monde se fout éperdument de ce que vous pouvez en
faire…
Le fantastique est un domaine idéal pour travailler et tourner
autour de l’idéologie détraquée des pays
«développés». Après tout, les idéologies
économiques, commerciales et financières relèvent
elles aussi du fantastique, car elles se présentent comme des
systèmes de valeur crédibles, sous le parapluie du néolibéralisme.
Les auteurs de Fantastique et de SF pourraient être les meilleurs
du moment. C’est dommage que si peu d’entre eux l’ait
compris.
10/Avez-vous
d’autres ouvrages encours de traduction ?
MJH : Aucune autre édition française d’un de mes
livres n’est prévue pour l’instant. C’est
dommage, parce que j’aimerai bien savoir ce que les lecteurs
français pense de ce que je considère comme mon meilleur
travail (le recueil de nouvelles «Things that never happens»,
et les deux romans «Course of the heart» et «Signs
of life»).
11/ Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
MJH : Je travaille actuellement sur un roman qui se déroule
dans le même univers que LIGHT – une sorte de suite décalée
– qui sera probablement fini à la fin de l’année
ou début 2005. Je travaille également sur mon prochain
recueil de nouvelles, mais comme c’est un processus assez lent,
je ne pense pas le finir avant 2006. En parallèle, je continue
à signer des critiques littéraires dans le Guardian
ou le supplément livresque du Times. Ca m’encourage à
lire une quantité incroyable d’auteurs, de Joanna Trollope
à Justina Robson.
12/ Avez-vous fait des récentes découvertes
littéraires ? quels sont les mouvements/auteurs/livres qui
vous emballent en ce moment ?
MJH : Jonathan Franzen (spécialement «The twenty seventh
city» [la 27ème ville en VF] et «Strong motion»
[inédit en VF], parce que ses personnages sont si antipathiques.
Vous frétillez à l’idée de vous placer
entre leurs mains, pour vous y abandonner en signe de soumission ou
d’identification, mais ils ne vous laissent tout simplement
pas le faire. Ils sont vénaux, on ne peut pas compter sur eux.
Ils sont irritants. Ils n’ont pas la moindre idée de
qui ils sont. Qu’importe si vous cherchez à leur plaire,
ils vous fuient, vous et vos pauvres tentatives, et restent désagréables.
Malgré tout, vous saignez pour eux quand leurs vies passent
du simple désordre à la vraie tragédie. Vous
voulez qu’ils guérissent. Vous voudriez qu’ils
guérissent moralement, mais vous savez qu’ils ne le feront
pas, et vous voilà forcé à offrir votre sympathie
sans conditions. Ce sont juste des êtres humains, comme vous,
faibles, déracinés, incapable de savoir où ils
vont, accrochés aux choses qu’ils désirent. C’est
un truc très malin de la part de Franzen. Mais c’est
aussi la forme la plus contemporaine de l’humanisme.
Depuis les années 80, l’essentiel de la fiction relève
du désordre personnel. La bonne fiction s’interroge sur
la base – voire l’existence – de la personnalité.
C’est un truc que les lecteurs/auteurs de SF ont du mal à
faire, à cause de leur besoin puéril de s’identifier
à des personnages de fiction. La Fantasy «Epic»
s’autocongratule dans l’idée d’une personnalité
continue et entière, pleine de sens et de signification, pendant
que tout ce que la meilleure SF peut faire, c’est une définition
des actions d’un point de vue essentiellement politique, comme
contribution sociale ou l’inverse. Aucune de ces deux choses
– une nostalgie puerile et romantique de l’ordre, une
vision normalisée et politiquement correcte dérivée
de la New Wave du début des années 70 – n’a
quelque chose à voir avec la fiction contemporaine.
13/ En France, l’heure est à la sinistrose. On
entend beaucoup dire que la SF est morte. Qu’avez-vous à
dire sur le sujet ? Qu’en est-il en Angleterre ?
MJH : Je suis d’accord. Je pense que la SF peut se sauver elle-même,
en tant que genre à la fois populaire et pertinent, seulement
en étendant son échelle technique et émotionnelle.
Le succès récent de la science en elle-même aurait
du placer la SF au centre des grands débats publics de notre
temps. Ca ne s’est pas passé comme ça parce que
la plupart des sciences dans la SF sont intelligentes alors que la
fiction dans la SF ne l’est pas, dans sa majorité. Les
personnages de SF n’ont rien à voir avec les êtres
humains contemporains, leurs expériences de vie ou leurs problèmes
moraux. Au final, la majorité de la middle class qui lit n’a
aucun intérêt à lire de la SF, et des auteurs
comme Margaret Atwood et Will Self se sont rués dans ce vide,
pour parler des choses qui intéressent plus les gens. Notre
boulot d’écrivains de SF n’est pas de rester assis
sur nos culs à nous plaindre, tout en restant protectionnistes.
Il est de notre responsabilité de sortir du ghetto et de nous
mettre en compétition avec les autres.
La Fantasy a perdu son intérêt il y bien longtemps, en
se focalisant sur la folle vision puérile de «la guerre
entre le bien et le mal». La SF perdra également son
intérêt parce que son réductivisme inné
signifie qu’elle ne peut tout simplement pas suivre, émotionnellement
et socialement. Depuis 50 ou 60 ans, ,la SF se paie du bon temps en
se cantonnant à un ghetto d’autistes. Les jeux vidéo
ont également fait beaucoup de mal à la SF, parce qu’ils
présentent des personnages rigides et polarisés, via
des histoires simples et faibles, auxquelles la SF est habituée.
Cela encourage les passerelles : Les jeux, les films à effets
spéciaux, la SF ont des trajectoires convergentes. Quand ils
se rencontreront, la SF abandonnera toute prétention d’être
un média adulte. Elle se relâchera dans la boue émotionnelle,
morale et politique qui reste une des caractéristiques notables
du paysage médiatique actuel.
14/ Va-t-on vous voir lors de prochains colloques ?
MJH : Il va vous falloir demander aux organisateurs.
14/ And last but not the least, c’est quoi le Shrander
?
MJH : C’est la figure principale d’un psychodrame qui
traite de l’évitement et de l’angoisse. C’est
à la fois l’architecte et l’architecture d’une
défense personnelle puissamment articulée. C’est
le monstre que nous décidons de craindre, pour ne pas faire
face à nos vraies craintes. Nous avons tous un Shrander personnel.
La façon dont nous y faisons face (Si toutefois nous nous y
confrontons) jours après jours, est la mesure de ce que nous
sommes.
[
M. John Harrison a son propre site ici
]