M. JOHN HARRISON - LA METAFICTION POUR TOUT LE MONDE

INTERVIEW ENGLISH / FRANCAIS

[ mai 2004 ]

 

 

[ Aperçu d'une oeuvre unique et inclassable ]

Quasi inconnu en France avant 2003, grande année qui vit la réédition de ses œuvres les plus anciennes, M. John Harrison est immédiatement passé de l’oubli total au mépris le plus évident, tant son œuvre singulière effraie le lecteur traditionnel de science fiction. Constat amer qui veut que le lectorat à priori le plus réceptif aux nouvelles idées fasse parfois preuve d’un conservatisme navrant et tout aussi sclérosé que celui des gardiens de la «littérature noble».


L’injustice est d’autant plus flagrante que le traitement acide et particulièrement corrosif qu’Harrison inflige à la SF est d’une qualité telle que bon nombre des ténors de la «nouvelle SF», Banks, Stross et Mieville en premières lignes (unanimement admirés par une communauté avide de nouvelles expériences littéraires), revendiquent haut et fort leur affiliation et admiration. Une influence qu’Harrison, en bon londonien flegmatique et discret, balaie malicieusement du haut de ses 59 ans, dont 38 passés comme écrivain professionnel. Une longue période qui l’a vu collaborer avec Moorcock au sein de la cultissime revue New Worlds, figurer sur la liste du Guardian Fiction Prize pour «Viriconium», avant d’évoluer vers un genre (SF et non-SF confondus) bien particulier et rigoureusement inclassable.
Plus récemment, la sortie de «Light» en 2003 [L’ombre du Shrander, fleuve Noir, 2004] marque son grand retour à la SF, même si ce qualificatif, on le verra, est bien trop limitatif pour un roman dont la spécialité est justement de faire exploser genre, étiquettes hâtives et narration conventionnelle.


Il est donc temps pour le public français de faire une place plus importante à un auteur qui mérite assurément plus que les habituelles critiques fatiguées. «Incompréhensibles» pour les uns, «illisibles» pour les autres, «invendable» (une vérité, hélas, confirmée) pour les éditeurs, «obscures» pour les plus motivés, les œuvres de M. John Harrison ne sont certes pas faciles, mais en donnent beaucoup plus qu’elles n’en promettent. Un cas rare dans un genre littéraire ou la déception finale est souvent le lot des textes à prirori les plus excitants. Il faut néanmoins reconnaître que la trilogie de Viriconium (3 volumes en Folio SF) est un texte ancien, regardé aujourd’hui d’un œil sévère par son auteur. Même critique (en plus dure) pour «La mécanique du centaure», texte pourtant fondateur de «l’anti Space Opera», un genre qui fait aujourd’hui recette via les Banks, McLeod et consorts. Le Harrison nouveau n’a donc pas grand chose à voir avec l’ancien, mais c’est ce dernier qui reste le plus disponible en France. Espérons que «L’ombre du Shrander» change les données et propose au lecteur français un aperçu du nouveau Harrison, même si ce roman n’est pas non plus d’un abord facile.


Pour les anglophones, la meilleure façon d’aborder Harrison reste peut-être de s’attaquer à ses nouvelles, disponibles en un seul gros recueil outre-manche [«Things that never happens», dont on trouve une version plus courte sur la thématique du voyage avec «Travel arrangements»]. On y découvre un M.John Harrison au sommet de son art, capable de poser une ambiance en quelques mots, sans espoir pour l’humanité, mais incroyablement attaché à des personnages perdus, fragiles et isolés dans un monde incompréhensible. Une sensibilité et une subtilité rare en littérature générale, et à fortiori en SF, où l’action et le rythme prennent le pas sur la notion même de character, pourtant si fondamentale. Les textes de Harrison sont d’ailleurs mûrement réfléchis et construits, sans aucune redondance, sans rappel facile, d’où un lecteur parfois largué mais toujours subjugué par une ambiance halluciné certes, mais bien souvent hallucinante. Un vertige littéraire qui fait dire à Ian Banks «Il faut lire Harrison. Plus vous lisez, plus vous comprenez, comme toute bonne littérature».
A ce titre, tout roman de M. John Harrison est un voyage dont on ne sort pas systématiquement indemne. L’auteur s’y montre impitoyable pour son lecteur (une position qu’il explique volontiers dans son interview), mais peut tout autant se foutre de sa gueule (Voir à ce sujet le passage du canari jaune dans «Light»), avant de cligner malicieusement de l’œil et livrer un passage aussi explicatif qu’incompréhensible, tout en dynamitant quelques clichés science-fictionnesques éculés. A des années lumières de la littérature fast food, vite consommée, vite oubliée, l’œuvre Harrisonienne fait partie de ces mets délicats, curieux, raffinés et résolument extraterrestres, dont les plus réceptifs seront enivrés, et que les plus sceptiques jugeront prétentieux et vomitifs. Pourtant, la littérature développée par Harrison se place bien volontiers du côté de la parodie (comique ou non, mais toujours décalée et pas forcément évidente au premier coup d’œil), d’où une position délicate et une définition que l’on pourrait qualifier de «méta science fiction», ou plus généralement de «méta fiction». Une sorte de fiction « d’à côté », « à part » ou (pour les convaincus) «d’après». Ceux qui détestent (et ils sont nombreux) parleront plus volontiers «d’anti science fiction», un terme dépréciateur sans doute exagéré, Harrison sachant très précisément (c’est un auteur extrêmement, et même douloureusement, précis) ce qu’il doit au genre.

C’est d’ailleurs tout à son honneur de faire de la littérature qui s’affranchit des carcans éditoriaux, se plaçant tour à tour dans l’horreur, la Fantasy, la SF pure et dure ou le Mainstream le plus classique (en apparence seulement), sans jamais vraiment appartenir à un genre bien défini, virevoltant d’un monde à l’autre avec une légèreté qui n’a rien (mais alors rien) de gratuite. Une expérience certes déroutante, mais exigeante, passionnante et surtout unique, pour un plaisir de lecture toujours renouvelé.


Lire M. John Harrison est donc urgent, l’expérience laissant, certes, beaucoup de monde sur le carreau, mais les survivants en sortent grandis, contents et pantelants. Une came sans danger qui ravira les plus motivés.

 

[ Interview - Français ]

[ Traduction effectuée par Raoul Abdaloff ]

1/ Le public français vous redécouvre depuis un an, avec les sorties consécutives en Folio SF de «La mécanique du Centaure» et des trois volumes de «Viriconium». Qu’avez-vous à dire sur ces livres «déjà vieux» ?
MJH : Peut-être que ce sont effectivement des livres déjà vieux ? Ce n’est pas qu’une question de longue indisponibilité en France, mais aussi parce qu’ils datent en gros d’avant 1982. Un auteur aime évoluer, et bien que son travail puisse être considéré dans son ensemble comme un tout, comme une progression d’un seul tenant, ce n’est pas comme ça qu’on le ressent. Pour moi, il y a une véritable discontinuité entre ces premiers travaux et le genre de chose que j’ai pu être capable d’écrire au début des années 80. L’apprentissage a été raide et les différences soudaines. On s’en rend bien compte en comparant «A storm of Wings» («Le signe des locustes», tome 2 de la trilogie de Viriconium) et la nouvelle «The ice monkey». Tout d’un coup, une méthodologie différente est à l’œuvre. Les buts sont différents et la façon de les atteindre est également différente.
Aujourd’hui, regarder ces vieux livres est un peu comme essayer de voir au-delà d’un horizon évènementiel… Cela dit, je dois faire attention à les respecter. Les dernières histoires liées à Viriconium, par exemple, ont toujours beaucoup de valeur à mes yeux, et tout le procédé utilisé dans le cycle au complet me paraît encore valable en lui-même.
J’ai moins de respect pour «La mécanique du centaure». Il est injuste de voler une fourgonnette pour se plaindre ensuite qu’elle ne trace pas comme une BMW. La SF ne peut tout simplement pas faire la plupart des choses dont je me plaignais qu’elle ne fasse pas.

 

2/ On peut entendre çà et là que «La mécanique du Centaure» est une sorte de «parodie hallucinée» du Space Opera classique, tout en faisant au passage office de précurseur des œuvres de Ian Banks. Un commentaire ?
MJH : Le temps est d’une ironie sans pitié. «La mécanique du centaure», conçue dans la rage et le désespoir comme une parodie destructive de la forme classique du Space Opera, se révèle au fil des décennies comme une ouverture et une nouvelle perspective par rapport à cette fameuse forme classique. Je ne réclame rien, mais c’est une situation amusante. Surtout quand je me retrouve maintenant, en 2001, assis pour écrire «Light» («L’ombre du Shrander», Fleuve Noir), qu’on peut certainement décrire comme un Space Opera inpiré par les mêmes personnes (Ian Banks, Ken McLeods, Alastair Reynolds) que je suis censé avoir influencé au début.

 

3/ Pourquoi avez-vous choisi le thème Israël / Palestine dans ce roman ? Comment cela est-il perçu aujourd’hui ?
MJH : J’ai choisi ce thème pour deux raisons. Je voulais montrer du doigt l’absurdité des conceptions politiques manichéennes dans le Space Opera classique. Et je voulais également dénoncer l’absurdité de la conception politique manichéenne tout court… A l’époque, la polarité Est/Ouest me dégoûtait, émotionnellement et intellectuellement. Dans la mesure où la situation Israël/Palestine reflétait exactement ce contexte, j’ai décidé d’en faire une synecdoque absurde. Je n’avais pas l’intention de faire quelque chose de réaliste avec le conflit israélo-palestinien : Ceux qui n’ont pas compris ça ont loupé le point de vue satirique du livre. Je voulais donner à John Truck (le personnage central) l’opportunité de dire «Soyez maudits, tous autant que vous êtes». Quand des systèmes politiques se définissent uniquement comme «mutuellement opposés», ils cessent d’être bénéfiques pour la population.
Les gens pigent ou pas la blague de «La mécanique du centaure». Ceux qui ne la comprennent pas (ceux qui sont suffisamment naïfs pour soutenir l’un ou l’autre des deux camps, dans un conflit délibérément maintenu pour le plus grand bénéfice des élites au pouvoir – ou pire, pour les structures idéologiques en elles-mêmes), ceux-là se sentent politiquement insultés par le livre.


4/ Vous avez travaillé longuement avec Moorcock (dont on sent une nette parenté dans le tome 1 du cycle de Viriconium). C’est à la fois une bénédiction et une malédiction ?
MJH : Je pense que la malédiction réside dans le fait que je n’échappe jamais à cette question ! Ce qui me rappelle la citation célèbre du «Juif de Malte» : «C’était dans un autre pays, et d’autre part, la jeune fille est morte» [NDT : la phrase originale est «That was in another country and besides, the wench is dead», expression anglaise évidemment intraduisible qui, adaptée en français, pourrait donner quelque chose comme «C’était il y a longtemps, ça n’a plus d’importance aujourd’hui»].


5/ Vous avez un style très particulier et véritablement inimitable. On s’en rend compte notamment dans les deux derniers volumes de «Viriconium». On le taxe d’ailleurs d’obscur et parfois même d’incompréhensible. Que diriez-vous sur ce sujet ?
MJH : Je ne crois pas que le mot «style» ait un sens. En Angleterre et aux Etats-unis, surtout dans la littérature dite «de genre», ce mot sous-entend une sorte d’application ornementale, ou bien une peinture, sur un objet déjà existant.
Je préfère utiliser le terme «surface», parce que cela implique l’apparence, ou la preuve, d’une structure plus profonde (ce qui reste, bien sur, une mauvaise définition. Il est impossible de faire une distinction entre la surface et le contenu, le contenu étant construit par la surface : Sans les mots, il n’y a pas de personnages, pas de décor et pas d’histoire. Quand on vous lisez un livre, les évènements que vous pensez voir ne sont pas autre chose que des mots sur une page).
La deuxième chose à dire est que mes «surfaces» ont considérablement changé au fil des années. La «surface» de «Les dieux incertains» (troisième et dernier tome de la trilogie de Viriconium) est assez différente de «Climbers» (inédit en France), de «The course of the heart» (également inédit), ou encore d’une nouvelle comme «Entertaining angels unawares» (dans le recueil «Things that never happens», lui aussi inédit en France). Ces histoires, avec leurs intentions «réalistes» plus évidentes, se construisent elles-mêmes à partir d’une «surface» moins travaillée, qui se transforme peu à peu en langage courant. Comme seuls mes livres les plus anciens sont parus en France, ils offrent une vision distordue concernant mes évolutions «stylistiques»
Cela dit, je décrirai la «surface» de certains de mes livres comme dense, et peut-être impitoyable. Impitoyable dans la mesure où le texte ne s’arrête que rarement pour des explications. Impitoyable dans la mesure où le texte est pauvre en redondances. Impitoyable dans la mesure où la syntaxe et la structure grammaticale sont durement mises à l’épreuve, partant du principe qu’on ne peut pas faire de constructions complexes dans un langage simplifié, sans risquer la réduction ou – pire - la littéralisation pure et simple. Structurellement, je pense avoir été décrit comme un «imagiste» à un certain moment de ma carrière d’écrivain. Dans Viriconium, on trouve la corrélation objective de quelque chose de trop difficile, trop ténu, pour l’exprimer dans une phrase synoptique, une phrase que le lecteur puisse contempler dans son ensemble, d’un seul coup d’œil.
Dans ce sens, mes livres impliquent que leur lecteur acquiert un goût précis. Mais une fois que ce goût est acquis, le lecteur y trouvera de quoi lui plaire.


6/ En France, on dit que M. John Harrison fait de l’anti-science-fiction, si tant est que ce terme ait un sens. De l’anti-science-fiction, car vos livres s’approprient un univers pour le tordre, l’user jusqu’à la corde et le transformer en quelque chose qui ne ressemble à rien de connu. Êtes-vous d’accord avec cette définition ? Peut-on parler de « méta-science-fiction » ?
MJH: Vu la façon dont vous la définissez, je suis d’accord sur le fait que la plupart de mes livres puissent être décrits comme de l’anti SF (ou anti fantasy, ou anti horreur). C’est une intention consciente. C’est pour ça que ce travail peut également être décrit à un certain niveau comme de la métafiction, c’est à dire «de la fiction avec un commentaire, une critique d’elle-même». Mais la seule fiction devrait également être capable d’accomplir beaucoup de choses. Et son contenu devrait se situer sur plus d’un niveau. «Light» («L’ombre du Shrander») se comporte comme un roman d’aventures situé dans des paysages bizarres. C’est aussi une critique politique. C’est un roman contemporain d’horreur, un roman contemporain grotesque. Certains critiques anglais ont montré que «Light» est une parodie réussie de Space Opera, parce qu’il a été fait dans le respect, l’amour (et l’enthousiasme) de ce genre. De fait, c’est un Space Opera, aussi bien qu’une déconstruction du genre. J’espère que c’est vrai pour tous mes livres.


7/ Vous êtes un auteur discret, mais la prochaine publication de «Light» en France donnera au public l’envie de mieux connaître votre œuvre. Qu’avez-vous à dire sur ce livre ?
MJH : Sur un astéroïde solitaire, sous la brillante lumière de la bande de Kefahuchi (Un anneau extragalactique de radiations, nuages gazeux, matière résiduelle et autres trucs duquel aucun explorateur n’est jamais revenu vivant) se trouvent 3 objets : Un vaisseau abandonné, une paire de dés en os et un squelette humain. Comment sont-ils arrivés ici ? Qu’est-ce que la bande en elle-même ? «Light» répond à ces questions via les vies et aventures entrelacées de 3 personnages : Michael Kearney, physicien/mathématicien d’aujourd’hui travaillant sur une découverte qui mènera à l’informatique quantique et la navigation interstellaire, est poursuivi par quelque chose qu’il appelle le «Shrander». 400 ans plus tard, Seria Mau Gemlicher, directement branchée sur la technologie extraterrestre de son vaisseau-K (le «White Cat»), sillonne la bordure galactique à la recherche d’un engin mystérieux dont elle espère qu’il lui rende son humanité. Pendant ce temps, Ed Chianese (branleur, dealer et accroc des «twink tanks» - des caissons de réalité virtuelle -, dans la galère à New Venusport où il vit en compagnie d’une conductrice de rickshaw génétiquement modifiée appelée Annie) se trouve un boulot comme apprenti prophète au cirque de Pathet Lao.
Autour de ces trois personnes orbitent quantité de personnages bizarres, de Billy Anker et son vaisseau («The Karaoke Sword») à Oncle Zip le tailleur-de-gènes… Héros, loosers, génies, putes et paumés, ils tentent le fameux coup de dés, à la recherche du secret de l’univers, caché à l’intérieur de leur chaos personnel, au sein même de leurs choix.
Je voulais que ce livre soit aussi large que la galaxie elle-même. Je voulais qu’il ait de l’humour, qu’il contienne de l’horreur, ainsi qu’un «sens of wonder» renouvelé. Je n’ai pas essayé de faire de la Hard Science. Ce livre ne peut absolument pas battre les bouquins d’Alastair Reynolds ou Stephen Baxter sur ce point. Ceci étant, j’ai toujours adoré les théories complexes, les théories sur le comportement émergent, et plus généralement, ce que je peux comprendre des théories quantiques (Bien qu’on dise toujours que le moment où l’on pense comprendre le monde quantique est le moment où l’on devrait savoir que l’on n’y a justement rien compris. Très gnostique…). J’ai cherché une façon de combiner tout ça. Mais ce que je voulais surtout faire, tout en donnant une explication de l’indétermination quantique, c’était éviter les histoires à la «multivers» (ce qui a déjà été fait jusqu’à la nausée). J’ai travaillé plutôt autour de la notion centralisatrice «All the things it could be, the one thing it is» [NDT : Là encore, expression anglaise parfaitement intraduisible. On peut essayer «Toutes les choses possibles en deviennent une seule»], un principe que j’ai déjà expérimenté sur une ou deux nouvelles. Autour de ça, il y a quelques trucs techniques qui relèvent d’une discipline très différente (l’écriture !), ce qui donne une impression de texte décalé, clair.obscur et pas vraiment astucieux.
J’ai également été lourdement influencé par le brillant livre de la cosmologiste Janna Levin «How the universe got its spots» [Inédit en France], surtout la spéculation «Peut-être qu’il n’y a pas de symétrie, pas de loi ferme et définitive, pas d’ordre rigoureux. Peut-être que notre expérience des lois physiques est une sorte d’ordre qui découle de la complexité. Peut-être qu’il n’y a aucune loi ultime, aucune symétrie fondamentale, mais plutôt une prolifération de possibilités, de lois différentes». Ca correspondait bien aux sujets que je développais. «Toujours plus», les personnages se convainquent eux-mêmes, «encore et toujours plus». D’un certain point de vue, ce livre «traite» également de la science telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Trouver des fonds est difficile, à moins de prouver que vos recherches peuvent être une source importante de profit. Ainsi, au lieu d’être une exploration de l’univers, la majeure partie de la science contemporaine en est l’exploitation commerciale. Je suppose qu’il n’y a rien de neuf là-dedans, mais je trouve ça terrifiant et cupide. J’ai imaginé des scientifiques dans les trois ou quatre cents prochaines années, dispatchés à travers toute la galaxie, à la recherche de grandes idées commercialisables, passant complètement à côté de l’excitation qu’elles impliquent. Si vous ne faites pas une pause devant l’univers, si vous ne vous retrouvez pas soudainement muet quand vous le contemplez, vous pourriez aussi bien être mort.


8/ «Light» is brilliant, dixit Ian M. Banks… China Mieville ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Êtes-vous conscient de votre influence sur la SF et la littérature en général ?
MJH : J’en suis conscient, mais j’essaye de ne pas en être responsable. Mon but est d’écrire des livres, pas d’influencer d’autres écrivains. Je suis un grand admirateur des premiers travaux de Richard Ford, par exemple, mais je ne le tiens pas pour responsable de mon admiration à son égard, tout comme je ne le blâme pas du fait que certains de ses livres sont plus intéressants que d’autres.
Je voudrais d’ailleurs en profiter pour dire deux choses concernant «l’influence» :
Un. On en fait trop, surtout dans la SF… On parle trop de l’influence directe de l’un sur l’autre quand on évoque la carrière d’un écrivain. La bonne littérature de l’imaginaire, tout comme n’importe quelle bonne production artistique, est le produit d’une activité essentiellement inconsciente, dans laquelle le contenu inconscient (qui peut s’étendre d’un traumatisme infantile à un journal lu une heure plus tôt) se combine et se recombine sous la pression du besoin de s’exprimer. Au beau milieu des constructions partielles ou cassées qui forment le paysage intérieur d’un écrivain, au milieu des fragments éclatés de son expérience personnelle, on trouve un savant fou qui assemble constamment des morceaux qui n’ont jamais été conçus pour faire partie du même «corps». Je reste en stand-by pendant que le savant fou travaille. Il est à la fois moi et pas moi. Il a ses propres motifs. Il habite ici et il me fait vraiment peur… Tous les auteurs imaginatifs ne sont que les voix de leurs propres savants fous.
Deux. Quand la SF parle «d’influence», le débat se cantonne à la SF proprement dite. Il est incontestable (vous l’admettrez) qu’une influence ne peut être reconnue que si vous savez où chercher. Or, un écrivain peut être influencé par un bon millier d’auteurs que vous n’avez jamais lus. Comment allez-vous le savoir ? Il est naïf de limiter la question de l’influence à la seule idée de l’influence directe.


9/ Concernant «Light», même si le propos est sans doute plus clair que «Les dieux incertains», on sent bien qu’on a affaire à de la littérature exigeante. Or, dans le domaine de la SF, c’est malheureusement la simplicité (voire le simplisme) qui prime le plus souvent.
MJH : Un livre est aussi complexe que les chemins qu’il propose. «Light» est une sorte de vision hallucinée du 21ème siècle, un siècle dans lequel on refuse le réel pour se concentrer sur le virtuel. Le monde de «Light» est conçu comme une anticipation objective du monde occidental actuel. En Europe et aux USA, nous vivons un vrai conte de fées, matraqués par l’idée que nous pouvons tout avoir, que nous pouvons être n’importe qui. Ces croyances narcissiques n’ont aucune valeur éthique et sont difficiles à dépasser. Tout ce qui est difficile à dire donne une histoire intéressante et complexe, que l’auteur choisisse une histoire maintsream ou le très décrié Space Opera. C’est d’ailleurs précisément le cas pour le Space Opera, car ce genre a tellement peu de crédibilité qu’il en devient un nouveau terrain à explorer. Les genres méprisés vous autorisent une liberté absolue : Tout le monde se fout éperdument de ce que vous pouvez en faire…
Le fantastique est un domaine idéal pour travailler et tourner autour de l’idéologie détraquée des pays «développés». Après tout, les idéologies économiques, commerciales et financières relèvent elles aussi du fantastique, car elles se présentent comme des systèmes de valeur crédibles, sous le parapluie du néolibéralisme. Les auteurs de Fantastique et de SF pourraient être les meilleurs du moment. C’est dommage que si peu d’entre eux l’ait compris.

10/Avez-vous d’autres ouvrages encours de traduction ?
MJH : Aucune autre édition française d’un de mes livres n’est prévue pour l’instant. C’est dommage, parce que j’aimerai bien savoir ce que les lecteurs français pense de ce que je considère comme mon meilleur travail (le recueil de nouvelles «Things that never happens», et les deux romans «Course of the heart» et «Signs of life»).


11/ Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
MJH : Je travaille actuellement sur un roman qui se déroule dans le même univers que LIGHT – une sorte de suite décalée – qui sera probablement fini à la fin de l’année ou début 2005. Je travaille également sur mon prochain recueil de nouvelles, mais comme c’est un processus assez lent, je ne pense pas le finir avant 2006. En parallèle, je continue à signer des critiques littéraires dans le Guardian ou le supplément livresque du Times. Ca m’encourage à lire une quantité incroyable d’auteurs, de Joanna Trollope à Justina Robson.


12/ Avez-vous fait des récentes découvertes littéraires ? quels sont les mouvements/auteurs/livres qui vous emballent en ce moment ?
MJH : Jonathan Franzen (spécialement «The twenty seventh city» [la 27ème ville en VF] et «Strong motion» [inédit en VF], parce que ses personnages sont si antipathiques. Vous frétillez à l’idée de vous placer entre leurs mains, pour vous y abandonner en signe de soumission ou d’identification, mais ils ne vous laissent tout simplement pas le faire. Ils sont vénaux, on ne peut pas compter sur eux. Ils sont irritants. Ils n’ont pas la moindre idée de qui ils sont. Qu’importe si vous cherchez à leur plaire, ils vous fuient, vous et vos pauvres tentatives, et restent désagréables. Malgré tout, vous saignez pour eux quand leurs vies passent du simple désordre à la vraie tragédie. Vous voulez qu’ils guérissent. Vous voudriez qu’ils guérissent moralement, mais vous savez qu’ils ne le feront pas, et vous voilà forcé à offrir votre sympathie sans conditions. Ce sont juste des êtres humains, comme vous, faibles, déracinés, incapable de savoir où ils vont, accrochés aux choses qu’ils désirent. C’est un truc très malin de la part de Franzen. Mais c’est aussi la forme la plus contemporaine de l’humanisme.
Depuis les années 80, l’essentiel de la fiction relève du désordre personnel. La bonne fiction s’interroge sur la base – voire l’existence – de la personnalité. C’est un truc que les lecteurs/auteurs de SF ont du mal à faire, à cause de leur besoin puéril de s’identifier à des personnages de fiction. La Fantasy «Epic» s’autocongratule dans l’idée d’une personnalité continue et entière, pleine de sens et de signification, pendant que tout ce que la meilleure SF peut faire, c’est une définition des actions d’un point de vue essentiellement politique, comme contribution sociale ou l’inverse. Aucune de ces deux choses – une nostalgie puerile et romantique de l’ordre, une vision normalisée et politiquement correcte dérivée de la New Wave du début des années 70 – n’a quelque chose à voir avec la fiction contemporaine.


13/ En France, l’heure est à la sinistrose. On entend beaucoup dire que la SF est morte. Qu’avez-vous à dire sur le sujet ? Qu’en est-il en Angleterre ?
MJH : Je suis d’accord. Je pense que la SF peut se sauver elle-même, en tant que genre à la fois populaire et pertinent, seulement en étendant son échelle technique et émotionnelle. Le succès récent de la science en elle-même aurait du placer la SF au centre des grands débats publics de notre temps. Ca ne s’est pas passé comme ça parce que la plupart des sciences dans la SF sont intelligentes alors que la fiction dans la SF ne l’est pas, dans sa majorité. Les personnages de SF n’ont rien à voir avec les êtres humains contemporains, leurs expériences de vie ou leurs problèmes moraux. Au final, la majorité de la middle class qui lit n’a aucun intérêt à lire de la SF, et des auteurs comme Margaret Atwood et Will Self se sont rués dans ce vide, pour parler des choses qui intéressent plus les gens. Notre boulot d’écrivains de SF n’est pas de rester assis sur nos culs à nous plaindre, tout en restant protectionnistes. Il est de notre responsabilité de sortir du ghetto et de nous mettre en compétition avec les autres.
La Fantasy a perdu son intérêt il y bien longtemps, en se focalisant sur la folle vision puérile de «la guerre entre le bien et le mal». La SF perdra également son intérêt parce que son réductivisme inné signifie qu’elle ne peut tout simplement pas suivre, émotionnellement et socialement. Depuis 50 ou 60 ans, ,la SF se paie du bon temps en se cantonnant à un ghetto d’autistes. Les jeux vidéo ont également fait beaucoup de mal à la SF, parce qu’ils présentent des personnages rigides et polarisés, via des histoires simples et faibles, auxquelles la SF est habituée. Cela encourage les passerelles : Les jeux, les films à effets spéciaux, la SF ont des trajectoires convergentes. Quand ils se rencontreront, la SF abandonnera toute prétention d’être un média adulte. Elle se relâchera dans la boue émotionnelle, morale et politique qui reste une des caractéristiques notables du paysage médiatique actuel.


14/ Va-t-on vous voir lors de prochains colloques ?

MJH : Il va vous falloir demander aux organisateurs.


14/ And last but not the least, c’est quoi le Shrander ?
MJH : C’est la figure principale d’un psychodrame qui traite de l’évitement et de l’angoisse. C’est à la fois l’architecte et l’architecture d’une défense personnelle puissamment articulée. C’est le monstre que nous décidons de craindre, pour ne pas faire face à nos vraies craintes. Nous avons tous un Shrander personnel. La façon dont nous y faisons face (Si toutefois nous nous y confrontons) jours après jours, est la mesure de ce que nous sommes.

[ M. John Harrison a son propre site ici ]

 

[ Interview - English ]

1/ French readers are re-discovering your work, after the recent publication (in less than a year) of ‘The centauri device’ and the Viriconium trilogy. What would you say about these ‘already old’ books ?
MJH: Perhaps that they are already old books ? It is not simply that they have been available for a time in France: it is that they were written mainly before 1982. An author likes to move on, and though his work might by hindsight be seen to be all one thing, one seamless progress, that is not how it feels. For me there was a very considerable discontinuity between this early work and the kind of thing I began to be able to write in the early 80s. The learning curve was steep and sudden, and is best seen by comparing something like “A Storm of Wings” (what you would call “Viriconium 2”) with the short story “The Ice Monkey”. A different methodology is suddenly in play. There are different aims and different ways of acheiving them.
Looking back at these old books is a little like trying to see past an event horizon. At the same time I must be careful to respect them. The later Viriconium stories, for instance, still seem to me to have considerable value; and the deconstructive process which takes place across the entire Viriconium sequence seems valuable in itself.
I have less respect for “The Centauri Device”. It is unfair to steal a delivery van then complain because it won’t corner like a BMW. Science fiction simply cannot do many of the things I was blaming it for not doing.


2/ One can read (or hear) in some different magazine, fanzine or website that ‘The centauri device’ is a kind of a classical Space Opera ‘hallucinated parody’. Also, people say that your work is a kind of ‘prequel’ to the books of Ian M. Banks. A comment ?
MJH: Time is mercilessly ironic. “The Centauri Device”, written out of despair and anger as a parody-to-destruction of the space opera form, reveals itself over the following decades to have opened up a new lease of life for that form. I make no claims here, but it’s an amusing situation. Especially to find myself in 2001, sitting down to write “Light”, which certainly describes itself on one level as space opera, under the influence of the very people--Iain Banks, Ken McCloud and Alastair Reynolds--I seem to have influenced !


3/ Why did you choose the theme of the israeli-palestinian war as a background in this book ? How is it seen today ?
MJH: I chose the theme for two reasons. I wanted to point up the absurdity of simple oppositional politics in classic space opera. And I wanted to point out the absurdity of simple oppositional politics in politics. The East/West polarity of the time disgusted me emotionally and intellectually; since the Arab/Israeli situation mirrored exactly the global situation, I decided to let it become an absurd synecdoche. There was no intention to have a realistic engagement with the Arab/Israeli conflict: anyone who has missed that has missed the satirical point of the book. I wanted to give John Truck, the central character, the opportunity to say, “A plague on both your Houses!” When political systems construct themselves as mutual opposites, they cease to operate for the benefit of general populations.
People either get the joke of “The Centauri Device” or they don’t. Those who don’t--those who are naive enough to support one side or another in a conflict deliberately maintained for the profit of the power-elites on both sides--or worse, for the propagation of the memes, the ideological structures themselves--are politically offended by it, of course.


4/ You have worked with M. Moorcock (and we really feel a common point of view in Viriconium). Is it a benediction and/or a malediction ?

MJH: I think the malediction lies in the fact that I can never escape having to asnwer this question! I’m reminded of the well-known line from “The Jew of Malta”: “That was in another country, and besides the wench is dead.”


5/ You have a very special style, truly unmistakable. We can notice it specially in Viriconium. But on the other side, people qualify it as obscure and sometimes unreadable . What would you say about that ?
MJH: I don’t believe the word “style” is meaningful. In Britain and the US, especially in the genres, this word has the implication of something that is applied, like ornamentation or paint, to an already-existing object. I prefer to use the word “surface”, because that implies the outward appearance, or evidence, of deeper structures. (This is, of course, still to put things the wrong way round: it is impossible to make a distinction between surface and content, because the content is constructed by the surface: without the words, there are no characters, no background and no story. When you read a book, these events you think you see are no more than some words on a page.)
The second thing to say is that my surfaces have changed considerably across the years. The surface of “In Viriconium” (“Viriconium 3”) is quite unlike that of “Climbers” or “The Course of the Heart”, or of a short story like “Entertaining Angels Unawares”. These stories, with their more overtly “realistic” intentions, construct themselves from a less worked, increasingly vernacular surface. Since only my ealrier books have been published in French, they give a distorted perspective in regard to “style”.
Having said that, I would describe the surface of some of my work as dense, and perhaps unforgiving. “Unforgiving” in that the text rarely pauses for explication. “Unforgiving” in that the text is low on redundancy. “Unforgivng” in that syntax and grammatical structure are pushed quite hard, under the assumption that one cannot make complex statements in a simplificatory language without risking reductiveness and literalisation. Structurally, I suspect, I might once have been described as an Imagist. “In Viriconium” is the objective correlative of something too difficult, too tenuous, to express in some literal, synoptic sentence.
In this respect my books are an “acquired taste”; but I think, once they have acquired it, readers will find much to enjoy there.


6/ In France, one say that M. John Harrison is writing 'anti-science-fiction' (assuming that this qualification does mean something). Anti-science-fiction, because your books (at least, those published in France) get an apropriate universe, then torn it apart, break it, twist it, to finally make something wich doesnít belong to anything known. Would you agree with this definition ? Could we talk about 'meta-science-fiction' ?

MJH: I would agree that much of my work could be described as anti-sf (or anti-fantasy or anti-horror) as you define that term. It is a conscious intention. Because of this the work can also be described at some level as metafiction, that is, “fiction which is a commentary upon fiction”. But fiction should be able to perform many tasks at once; and it should approach its content on more than one level. “Light” performs as an adventure novel set in bizarre landscapes; it performs as a political critique; it performs as a grotesque contemporary horror novel. Critics such as Jeff Vandermeer and John Clute have pointed out that “Light” is a successful parody of space opera because it was made with love and enthusiasm for the form--that is, it 'is' a space opera, as well as a deconstruction of a space opera. I hope this is true of all my fiction.


7/ You are a very discrete author, but ‘Light’ will soon be available in french, thus giving the opportunity to the public to learn more about your work. What do you have to say about this book ?
MJH: On a lone asteroid under the garish light of the Kefahuchi Tract [a seething extragalactic broth of radiation, gas clouds and junk matter, from which no explorer has ever returned] lie three items: an abandoned ship; a pair of bone dice; and a human skeleton. How did they get there, and what is the Tract itself ? Light answers those questions through the interwoven lives and adventures of three characters. Michael Kearney, a mathematical physicist from our time, pursues a discovery which will lead to quantum computing and interstellar navigation, while he is pursued in turn by something he calls “the Shrander”. Four hundred years later, Seria Mau Genlicher, wired directly into the alien technology of her K-ship the 'White Cat', torches out for the edge of things to try & solve the mystery of the device she hopes will make her back into a human being. Meanwhile, Ed Chianese--drifter, drug-dealer and twink-tank addict, down and out on New Venusport where he lives with a genetically-modified rickshaw girl called Annie--gets a job as a trainee prophet at the Circus of Pathet Lao...
Around these three orbit a cast of weird characters from Billy Anker and his ship 'The Karaoke Sword' to Uncle Zip the gene-tailor. Chancers, geniuses, losers and whores, they’re going for it on a throw of the dice--looking for the secret of the universe inside the personality disorder of their choice.
I wanted this book to seem as broad as the galaxy itself. I wanted it to have humour, horror and a renewed sense of wonder. I did not intend it to be hard SF. There’s no way it can compete with the books of Alastair Reynolds or Steve Baxter. Having said that, I have always been delighted by complexity theory, by theories of emergent behaviour, and by what I can understand of quantum physics (although, as they always say, the moment you think you’ve understood the quantum world that’s the moment you should know you haven’t: very Gnostic). I looked for a way of combining these. What I wanted to do most, while giving some sense of quantum indeterminacy, was to avoid “multiversal” fiction, which has been done to death. So instead I worked round this centralising notion of “all the things it could be, the one thing it is”, which I had already experimented with in a couple of short stories. Alongside that is some technical stuff from quite another discipline--writing!--that gives a feel of things being shifty and shadowy and not quite canny.
I was also heavily influenced by cosmologist Janna Levin’s brilliant How the Universe Got its Spots, especially this speculation: “Maybe there are no symmetries, no firm laws, no rigorous order. Maybe our experience of order and the laws of physics is the order that precipitates from complexity. Maybe there isn’t an ultimate law, one fundamental symmetry, but instead many, a proliferation of possible laws...” Maybe what you look for you find. That fitted my themes nicely. “Always more,” the characters convince themselves: “Always more after that.”
In a sense this book is also 'about' science as it’s done now. Funding is difficult to come by unless you can justify your research in terms of profit. Rather than an exploration of the universe, therefore, most contemporary science is a commercial exploitation of it, a sort of beachcombing. There’s nothing new to this, I suppose: but I find it chilling and greedy. I imagined scientists spreading through the galaxy in the next three or four hundred years, looking for big ideas they could sell, missing the wild excitement of it all as a result. If you don’t come to a halt in front of the universe, if you don’t suddenly run out of things to say when you contemplate it, you might as well be dead.


8/ 'Light is brilliant', according to Ian M. BanksÖ China Mieville is a fan of your whole work. Are you aware of your influence upon Science fiction and general literature ?
MJH: I am aware of it. But I try not to feel responsible for it. My intent is to write books, not to “influence” other writers. I am a great admirer of the early work of Richard Ford, for instance, but I neither hold him responsible for my admiration, nor blame him for the fact that I find some of his works more exciting than others.
I would like to make two other points about “influence”.
One: too much is made, especially inside f/sf, of single direct “influences” in a writer’s career. Good imaginative writing, like good art of any kind, is the product of an essentially unconscious activity, in which the unconscious contents--which might include everything from one’s earliest traumas to a newspaper report one read an hour ago--combine and recombine under the pressure of the need to speak. There is a mad doctor down there, among the broken or partial artifacts of the culture the writer inhabits--among, more importantly, the scattered fragments of the writer’s own experience. He is constantly assembling fragments that were never intended to share the same body. I stand back while the mad doctor works. He is me. He is not me. He has his own motives. He lives down there and he’s very scary. All imaginative writers are really the voice of their mad doctor.
Two: when the f/sf genre discusses “influence”, the discussion confines itself to influence from the field of f/sf. It is uncontestable, would you agree, that an “influence” can only be found if you know what to look for ? That is, a writer might be “influenced” by a thousand authors you have never read. How would you know ? This is as naive a limitation on any discussion as the idea of direct single “influences”.


9/ Concerning ‘Light’ : Even if this book is more ‘understandable’ than Viriconium, one can realize that the novel is a very ‘high level literature’. On the other side, SF is known to be a quite simple literature (at least, for those who donít like it). A comment ?
MJH: A book is as complex as the issues it confronts. “Light” is a hallucination of the 21st Century avoidant personality in its attempts to reject life in favour of virtuality. As such the “world” of the novel acts as an objective correlative not just of the experience of f/sf readers, but of the experience of the entire developed West. In Europe and America we live in a fantasy world, predicated on the idea that we can have anything we want, be anything we want to be. These narcissistic and morally worthless beliefs are difficult to challenge. Anything which is difficult to say makes interesting and complex fiction, whether the author chooses a “mainstream” form or the previously execrated form of the space opera. (Indeed it’s precisely because space opera has so little credibility that it makes the most conducive venue. Discarded forms allow maximum freedom because no one cares what you do with them.)
Fantasy is the perfect medium in which to encounter and deconstruct the ideological fantasies of the “developed” countries in Century 21. (Also the fantasies of the scientific and business communities, which try to present themselves as credible value systems under the umbrella of Neoliberalism.) Fantasy and sf writers could be the literary writers of the moment. It is a pity so few of them have understood this.


10/What about your other novels ? Are they going to be published in France ? If no, why ?
MJH: No further French publications are planned in the near future. It’s a pity because I would like to see what French readers made of my best work, which is summed up by “The Course of the Heart”. “Signs of Life” and the short story collection “Things That Never Happen”.


11/ What are you working on, for the moment ?
MJH: I am working on a novel which provides an oblique sequel to “Light” --that is, a book set somewhere in the same universe--which will probably be finished at the end of this year or early 2005. I am also working to complete my next collection of short stories--since this is a slow process, I don’t expect that to be finished until 2006. I continue to review contemporary fiction for the “Guardian” and the “Times Literary Supplement”. This encourages me to read a bewildering range of authors, from Joanna Trollope to Justina Robson.


12/ Did you recently make a ‘literary discover’ ? Are you currently amazed by the work of one (or more) particular author ?
MJH: Jonathan Franzen (especially “The Twenty Seventh City” and “Strong Motion”), because his characters are so unlikeable. You strive to place yourself in the hands of one or another of them, to give yourself up to them in acts of readerly approval or identification, but they won’t let you. They are venal. They are undependable. They are irritating. They have no clue who they are from moment to moment. However you position yourself with regard to them they evade you and your attempts to feel affection, and remain unsympathetic. Despite that you can only bleed for them at the points where their lives topple from disorder into tragedy. You want them to recover. You would like them to recover morally, too, but you know they won’t and so you’re forced to give your sympathy without conditions. They are only human beings, just like you, frail, deracinated, unsure which way to go except to clutch at the things they want This is a neat trick on Franzen’s part. But it is also the most contemporary form of humanism.
Since the 80s, all hip fiction is the fiction of personality disorder. Good fiction questions the basis--even the existence--of personality. That’s the thing f/sf writers and readers, with their childlike need to “identify” with fictional characters, find it hardest to do. “Epic” fantasy predicates itself on an idea of personality as continuous and whole and causally meaningful; while the best sf can do is an essentially political definition of actions as socially contributory or otherwise. Neither of those things--the one a childish romantic clutching at order; the other the equally normative, politically correct legacy of the Soft New Wave of the early 70s--are what contemporary fiction is about.


13/ In France, everybodyís saying that SF is (or soon will be) dead. What do you think ? Is it the same situation in England ?
MJH: I agree. I believe that science fiction can save itself, as a kind of writing both popular and relevant, only by extending its emotional and technical range. The new popularity of science itself should have placed science fiction at the centre of the great public debates of our day This has failed to happen because though much of the science in science fiction is intelligent, very little of the fiction is. Sf characters have no relevance to contemporary human beings, their life experience or their emotional perceptions and complex moral concerns. As a result, the broad middle class readership has no use for science fiction, and writers like Margaret Atwood and Will Self have rushed into the vacuum to deal with the issues people are actually interested in. It’s not our job as sf writers to sit on our backsides complaining about this in a protectionist way. It’s our responsibility to get out there and compete!
Fantasy long ago lost its relevance by concentrating on the insanely childish “war of good and evil”; science fiction will also lose its relevance because an innate reductivism means it simply can’t catch up emotionally and socially--for fifty or sixty years it has had an easy time catering to a ghetto of high-functioning autists. The video game has also been very destructive of science fiction, because it affirms the rigidly polarised characters, the simplified narratives and eroded moral venues science fiction is comfortable with. This encourages crossover. Gaming, special effects movies and sf are on sharply converging trajectories. When they meet, science fiction will have given up any pretense it ever had to being an adult medium. It will relax into the moral, political and emotional slurry which is such a feature of the contemporary media landscape.


14/ Are we soon going to see you in some SF conferences ?

MJH: You will have to ask that of the organisers of conferences.


15/ Et entre nous, what is a shrander ?
MJH: It is the central figure in a psychodrama of anxiety and avoidance. It is both architect and architectonic of a powerfully-articulated personality defence. It is the monster we decide to fear so that we don’t have to approach the real subject of our fears. We all have a personal Shrander: how we confront it (indeed, whether we confront it), day by day, is the measure of who we are.

[ M. John Harrison is on the web here ]

 

[ Interview de Bénédicte Lombardo ]

[Directrice de Rendez-vous ailleurs et Pocket SF au cultissime Fleuve Noir, Bénédicte Lombardo vient juste de relooker l’ensemble des collections dont elle a la charge. La publication de Light l’illustre bien.]

1/Pourquoi éditer un roman comme "Light" ?
BL : Je me promenais en librairie, à Londres, le livre venait de sortir et la couverture m’a tout de suite accroché l’oeil. D'autant qu'il était en tête de gondole dans bon nombre de rayons spécialisés (SF, donc)et qu'on ne pouvait pas le rater. J'ai lu la brève 4e qui m'a intriguée, je l'ai acheté sans vraiment connaître l'auteur, j'avoue, et je l'ai lu d'une traite avec un enthousiasme débordant et un malaise certain. Et je me suis dit : ce sera le premier livre que j'achèterai pour la collection "Rendez-vous ailleurs" au Fleuve Noir. J'envisageai une nouvelle orientation éditoriale et Light était différent, original et brillant. Ce serait mon coup de coeur de l'année 2004.


2/Est-ce un roman "commercial" ?
BL : Quand vous dites commercial, vous voulez dire "qui déclenche l'engouement du grand public", j'imagine ? Et bien, je ne sais pas ce qu'est un roman commercial. J'ai lu Light en me disant que c'était l'anthithèse d'un space-opera (genre que j'affectionne beaucoup au demeurant) et un livre passionnant sur les frontières de la folie, sur la solitude aussi, forcément. Ensuite, certes, je me suis posé la question : à qui je m'adresse ou plutôt à combien de lecteurs ? En fait, je ne sais pas. Je crois au livre, point. Je sais que d'autres titres auront un succès plus immédiat, notamment certains romans de fantasy que je publie par exemple, mais j'aime beaucoup ce livre, j'ai envie de le faire partager et il a sa place dans la collection que je défends.


3/La France redécouvre M. John Harrison, envisagez-vous d'éditer ses romans plus anciens ?

BL : C'est possible. Il a notamment écrit une série plus fantasy avec un autre des auteurs que je publie chez RVA, Jude Fisher, sous un pseudo, que je me prépare à lire. Et puis Folio vient de rééditer Viriconium et publier La Mécanique du Centaure, laissons un peu le temps aux lecteurs de découvrir M. John Harrison, ou de le redécouvrir... J'attends aussi de savoir comment Light sera accueilli, si les lecteurs pensent que RVA est une collection complètement torturée et déviante, et bien... ils auront raison !


4/M. John Harrison a également écrit pas mal de nouvelles, pourquoi ne pas en faire un recueil ?
BL : Comme vous y allez... Je ferai une réponse semblable à la précédente. De surcroît le succès des recueils de nouvelles en France est assez décourageant. Mais c'est évidemment une idée alléchante tout comme j'aimerais aussi publier des anthos thématiques. Mais j'ai peu de titres par an et je dois faire des choix sur plusieurs auteurs que je découvre et que j'ai envie de faire connaître. J'essaie de réfléchir à long terme,toutefois, alors pourquoi pas un recueil plus tard.


5/Comment situez-vous M. John Harrison dans la SF actuelle ?
BL : Je suis assez séduite par des nouveaux auteurs comme China Miéville, Jeff Vandermeer, John C. Wright et d'autres qu'on est plus en moins en train d'étiqueter sous le terme d'écrivains de "Weird Fiction" et M. John Harrison, digne représentant de la New Wave dans les années 70, fait partie aujourd'hui de cette nouvelle équipe d'auteurs finalement inclassables, souvent à la frontière des genres. Bizarrement, je suis une vraie lectrice de SF, j'aime la hard science, le space op, l'uchronie, l'anticipation mais j'aime avant tout la littérature, et voilà, Light, c'est un cocktail explosif, un délire structuré et passionnant : je peux le publier dans une collection de SF - parce que sincèrement, quel éditeur de littérature générale le ferait ?- et j'en suis très fière. M. John Harrison est un sacré écrivain, il prend les lumineuses parures de la SF et d'après moi, la barre est élevée.

 

[ Interview de Sébastien Guillot ]

[ Sébastien Guillot est directeur de la collection Folio SF. Gallimard. ]


1/L'année 2003 fut celle du grand retour d'Harrison en France, de nouveau disponible après une bonne dizaine d'années d'oubli total. Pourquoi avoir réédité "La mécanique du centaure" et la trilogie de Viriconium et comment avez-vous découvert cet auteur ?
SG : Dans le cadre du travail de réimpression des oeuvres importantes du genre que j'ai initié depuis le lancment de folio SF, j'ai étudié le catalogue des diverses collections spécialisées passées et présentes. Garancière, la première à avoir publié Viriconium en France, en faisait partie. Intrigué par ce que j'ai pu lire à propos de cette trilogie - que je ne connaissais pas -, j'ai commencé à me renseigner, et au fil de diverses discussions et de lectures j'en suis venu à envisager la réédition, revue et corrigée en utilisant la récente édition VO dans la collection "fantasy masterworks" , de Viriconium. Considérant la difficulté formelle de ce cycle, il m'a paru opportun de faire (re)découvrir Harrison au public français en publiant une de ses oeuvres un peu plus faciles d'accès, THE CENTAURI DEVICE, qui est peu ou prou un space opera.


2/On définit Harrison comme une sorte de tueur de Space Opera. Une définition à laquelle vous souscrivez ?
SG : Les premières oeuvres d'Harrison (La mécanique du centaure, Viriconium) sont intimement liées aux années 60-70, un période charnière pour la SF et la fantasy. La New Wave cherche à révolutionner l'approche formelle du genre, à expérimenter de nouveaux procédés d'écriture... de facto, en tant qu'avant-garde elle se construit en partie CONTRE la science-fiction qui la précède, contre une certaine forme de naïveté littéraire intrinsèque au genre. Dans cette optique, Harrison a effectivement écrit, avec LA MECANIQUE DU CENTAURE, une oeuvre outrancière, volontairement ironique vis-à-vis du Space Opera classique. De là à dire qu'avec lui Harrison a tué le Space Opera... ce roman me semble important dans l'histoire du genre, parce qu'on est rarement allé aussi loin dans la déconstruction sauvage de ses procédés narratifs et thématiques. Il est, dans une certaine mesure, la matrice des Space Operas contemporains à la Iain Banks, qui sont quand même plus prompts à "jouer le jeu" du sense of wonder. A l'époque, la critique a effectivement vu dans THE CENTAURI DEVICE l'oeuvre qui aurait tué le Space Opera. Et Harrison l'a peut-être écrit dans cette optique. Personnellement j'y vois plutôt le premier représentant, excessif, d'un Space Opera qu'on pourrait qualifier de "postmoderne" : il intègre dans le cadre même de son récit une réflexion sur sa nature, ses limites, son objet même. Ce sera d'ailleurs également le cas pour Viriconium et la fantasy.


3/ Que répondez vous à ceux et celles qui disent qu'Harrison est illisible ?
SG : Que je peux les comprendre. Dans le cadre de mon travail j'ai lu en VO son dernier roman en date, LIGHT (publié sous le titre L'OMBRE DU SHRANDER au Fleuve noir), et honnêtement je ne suis pas sûr de tout avoir compris. Harrison considérant que même les lecteurs anglo-saxons n'ont pas dû tout comprendre non plus, l'honneur est sauf... Que dire ? Cet auteur n'a rien de facile, du point de vue de son écriture, et j'admets sans problème qu'on puisse y être totalement réfractaire. Mais une fois qu'on a trouvé, ou du moins qu'on pense avoir trouvé un début de commencement de mode d'emploi, la récompense est à la hauteur de l'effort. ça en vaut la peine.


4/ Harrison est-il rentable ?
SG : Pour l'instant, non. A l'avenir... tout dépend de l'accueil que le public français fera à LIGHT, mais je ne crois pas un instant qu'il puisse jamais devenir un best-seller.


5/ Quelle place occupe-t-il dans la SF actuelle ?

SG : Ses romans ont inspiré toute une génération d'auteurs anglo-saxons (Banks, Miéville...). C'est déjà en soi une reconnaissance fondamentale de l'importance de son oeuvre. Et ses derniers textes, de très haute tenue, s'inscrivent dans la démarche actuelle de transgression des frontières entre les genres, une démarche par essence très féconde.


9/ Envisagez-vous de publier des inédits ?

SG : Pas en folio SF. Le monde n'est pas prêt…