TERRY BISSON - LA SF POLITIQUE AUX USA - INTERVIEW

(décembre 2003)

 

 

Au moment où les conflits sociaux et politiques s’exacerbent aux Etats-Unis, l’heure est paradoxalement au monolithisme… Jamais l’image d’un pays occupé à soutenir son chef sans la moindre contestation n’a été autant véhiculée par des médias complaisants ou, au mieux, passifs et mal informés. Étude des possibles et littérature de résistance, la science-fiction a son mot à dire dans le paysage politique nord-américain. Et Terry Bisson est justement là pour ça.


Habitués à un paysage science-fictionnesque hexagonal nettement situé à gauche (auteurs, anthologistes et éditeurs confondus), les lecteurs français ont mal à concevoir une science-fiction différemment orientée. On peut en effet parler de littérature "centriste" aux Etats-Unis, chose inconcevable sous nos latitudes. Témoin, les Mike Resnick, Gregory Benford, Robert Heinlein et autres auteurs, jamais réactionnaires stricto sensu, mais marqués par une certaine conception politique qui peut déranger. Une complaisance vis-à-vis du pouvoir, reflet des faibles différences fondamentales entre républicains et démocrates, et un "libéralisme" économique très occupé à ne jamais remettre en cause l’organisation géopolitique du globe. On se souvient, entre autres, de la très désagréable liste d’auteurs soutenant la guerre du Vietnam...

De l’autre bord, beaucoup d’auteurs «neutres», mais finalement peu d’auteurs ouvertement engagés dans un combat politique auquel l’oeuvre écrite fait écho. Qui en France connaît Howard Waldrop, scandaleusement peu édité ("Histoires d’os" excepté, en Folio SF. Voir aussi "Custer's last jump") et représentant d’une certaine science-fiction responsable, politique, moqueuse et parfois cynique ?

Mieux traité que son malheureux confrère, Terry Bisson est un cas éditorial à part. Novelliste, romancier et biographe (on lui doit une biographie de Mumia Abu Jamal non traduite à ce jour), il incarne en quelque sorte la science-fiction "d’extrême gauche", un terme à prendre avec des pincettes, tant la conception américaine gauche droite échappe aux références françaises traditionnellement marquées. De fait, on l’a vu, le clivage et l’opposition nette entre auteurs de gauche et de droite est inexistant aux Etats-Unis. On assiste parfois à des déclarations étonnantes de tel ou tel star de la SF estampillée "humaniste", du type "je vote républicain pour payer moins d’impôts", petites phrase qui entraîneraient immédiatement un tollé dans le monde de la SF française. En outre, il existe aux Etats-Unis une littérature SF militariste assez puante, mais l’édition est ouverte à tous les bords, ce qui est loin d’être le cas dans l’hexagone. Avant tout chose, la SF américaine se doit de respecter le "sens of wonder" qui la caractérise, en faisant passer les problèmes politiques au second plan, ou à doses homéopathiques.

Bisson se démarque clairement de ce centrisme revendiqué par d’autres, pour se déclarer ouvertement socialiste, en accord avec les mouvements militants des années 70. Éclectique, curieux et atypique, son parcours professionnel reflète assez bien l’esprit contestataire qui anime ses livres. En France, les éditeurs commencent à peine à le découvrir, mais les choses changent rapidement. On a pu lire "Voyage vers la planète rouge" au éditions Le Bélial’ en 1990, puis un silence éditorial complet (on oublie volontairement la novellisation du "Cinquième Élément" et quelques autres) jusqu’en 2001 avec "Nova Africa", "Homme qui parle" et "Meucs". En 2003, Bisson est encore mieux diffusé, avec un recueil de nouvelles ("Échec et maths" en Folio SF), directement suivi d’un roman ("Hank Shapiro au pays de la récup’" en Lunes d’encre). Aujourd’hui, on peut dire que Bisson est enfin lancé en France (à 61 ans, il était temps).


Il est bien question d’humour, dans "Voyage vers la planète rouge", mais un humour acide et corrosif. En bref, la terre est foutue et les multinationales la possèdent. L’ONU est d’ailleurs rachetée par Disney, pour le plus grand bonheur du capitalisme sauvage. La NASA (et les autres agences spatiales) n’envoyant plus personne dans l’espace, faute de crédits, c’est un studio de production hollywoodien qui s’en charge, avec voyage vers Mars, stars en hibernation et tutti quanti. Au final, Bisson s’amuse avec la question fondamentale, "Les Oscars sont-ils plus importants que le message laissé par d’énigmatiques extraterrestres ?", mais le propos reste grave et inquiétant, le traitement de la science comme une marchandise plus ou moins rentable étant brûlant d’actualité.


Œuvre plus sombre et somme toute moins drôle (voire pas du tout), "Nova Africa" est une utopie uchronique à contre courant qui reprend l’histoire des Etats-Unis là où ça fait mal. En 1859, un raid réussi mené par un certain John Brown change l’histoire, déclenchant une guerre de sécession blancs / noirs qui trouvera une issue inattendue (on se souvient que dans la réalité, Brown fut capturé et pendu, accélérant l’escalade des tensions entre Nord et Sud, et débouchant à terme sur la guerre de sécession tel que nous la connaissons). Cette divergence trouve son apogée avec le premier homme sur Mars en 1959, et cet homme est noir… De quoi effrayer tout wasp pratiquant…


Plus léger mais finalement aussi inquiétant dans ses tenants et ses aboutissants, le récent "Hank Shapiro au pays de la récup’" est un hommage délirant au très respecté "Fahrenheit 451" de Bradbury. En ces années 2000 (impossible de savoir lesquelles précisément), les artistes sont régulièrement effacés, leurs oeuvres détruites et rayés des livres d’histoire, tout simplement pour faire place aux nouveaux qui ont du mal à exister à l’ombre des géants. Un comité se charge de décider qui disparaît et qui subsiste, et une police spéciale s’occupe de l’application des lois. Plutôt sympathiques et à l’opposé du flic fasciste qu’on pourrait imaginer, les "rois de la récup’" (comme ils aiment à s’appeler) passent chez les gens, informent, récupèrent, détruisent, mais toujours avec le sourire. Comme on peut s’y attendre, Hank Shapiro met la main dans un engrenage infernal en n’effaçant pas immédiatement un vieux disque de country. Pour l’écouter, il lui faut un tourne disque, article forcément louche, ce qui lui vaut des aventures rocambolesques qui l’entraînent à Las vegas, poursuivi par un cafard affectueux, aux côté du clone d’un indien mort depuis des années et d’une documentaliste enceinte depuis plus de huit ans…Vous suivez ?
Rien de bien sérieux en apparence, mais une interrogation finalement assez fondamentale sur la place de l’art dans la société, et les moyens de la préserver.


Le Terry Bisson romancier ne doit toutefois pas faire oublier le novelliste brillant, rythmé, hilarant et très sérieux qu’on peut découvrir dans "Meucs ".
En quelques nouvelles, Bisson s’autorise à peu près tout, mais c’est surtout la nouvelle titre qui retient l’attention. Après l’attentat d’Oklahoma City, des clones du coupable sont distribués aux familles des victimes. À elles de se venger, en ayant toute latitude pour torturer ou exécuter lesdits clones. Derrière l’absurde, on retrouve les interrogations sur cette manie nord-américaine de faire justice soi-même, sur la validité de la peine de mort et sur le pardon. Farouche opposant aux couloirs de la mort, Bisson délivre ici la nouvelle sans doute la plus aboutie sur le sujet. Plus loin, on trouve des textes légers, drôles ou tout simplement divertissants, mais toujours teintés de cette acidité angoissante qui caractérise Bisson. Ainsi, "Ils sont faits de viande" met en scène des extraterrestres très inquiets à l’idée de prendre contact avec les humains, considérés (justement ?) comme de vulgaires animaux.


Dans le même registre, les fans se précipiteront sur "Échecs et maths" et sur les aventures scientificomiques de Wilson Wu, à la rencontre improbable entre Douglas Adams et Albert Einstein (dixit la quatrième de couverture, avec raison), tout en sachant que la politique est absolument exclue du recueil.


Au final, l’ouvre de Terry Bisson est à découvrir absolument, de par sa dimension à la fois grave et divertissante, drôle et sérieuse. Des idées, une vraie plume, un engagement politique teinté d’humanisme, de la dérision et des textes sympathiques, décalés, jamais exempts d’une certaine gravité. Bref, de la vraie science-fiction intelligente, littérature "d’idées" par excellence.

 

- INTERVIEW DE TERRY BISSON -

 

How would you qualify your science fiction ? Is it right to call it "political SF" ? How would you describe it ?


Somewhat political; more political perhaps than most, if by political you mean "topical". My stories are often situated in the near future. The real world is what interests me, and I often criticize elements of current society, eg racist laws, the death penalty, etc. At other times, as in classic SF, I use the genre to expose and question deeper underlyin assuptions. In that sense, "They're Made Out of Meat" is my most political story.

Do you think that SF is (or could, or must, be) a critical instrument ?


Yes, because it is about ideas, which are always political, and often subversive. An SF story is a way of deconstructing the present world by holding it up to the light of the future; or vice versa ?

Do you think that SF does have a sociological influence ?


Of course. 1950s SF oriented a generation toward space flight and futurism. In the 1960s it helped introduce and shape radical feminism. Since the 60s it has played a cautionary role as the left has grown distrustful of technology and change. It is perhaps the MOST influential genre of literature in the long run, though in the short run it is despised. Consider Verne, Wells, Orwell, LeGuin…

The place and position of SF in the USA on these days. What would you have to say ?


SF has become a film and TV genre, and is dying out in literature, unfortunately. In film and TV is it largely conservative, replaying old ideas (time travel, space travel, clones, etc) for entertainment. Meanwhile the bookstore shelves are filled with backward looking medieval Tolkien stuff...


Is it possible to be a political writer and also a writer ? Do these aspects always go together ?


Of course, yes. Of course, no. Many writers couldn't be less interested. I myself have always been a part of the Left here in the USA, and my writing reflects this.


Do you see a major difference between French (or European) SF and American SF ?


Not really. But then I am not really familiar with European SF which is little translated into English - and unfortunate result of US hegemony.


Would you say that north american SF is for the most part right-wing oriented ?


On the contrary, most US SF has a humanist orientation, and secular humanism is (alas) what passes for the Left thinking in the US these days. The most popular books by Kim Stanley Robinson, Greg Bear, Nancy Kress etc are certainly not right wing.

 

TRADUCTION APPROXIMATIVE PAR RAOUL ABDALOFF

 

Comment qualifiriez-vous votre science fiction ? Est-il correct de l'appeller "SF politique" ? Comment la décririez-vous ?


Politique d'une certaine façon. Sans doute plus politique que celle des autres, si par "politique" vous entendez "allusif". Mes histoires se situent souvent dans un futur proche. Le monde réel est ce qui m'intéresse, et je critique souvent des éléments de la société actuelle, comme les lois racistes, la peine de mort etc. Ailleurs, comme dans la SF classique, j'utilise ce genre pour exposer des faits et poser des questions entre les lignes. En ce sens, "Ils sont faits de viande" (dans "Meucs") est mon histoire la plus politique.

Pensez-vous que la SF est (ou pourrait être, ou doit être) un instrument critique ?


Oui, parce que c'est une littérature d'idées, qui sont toujours politiques et souvent subversives. Une histoire de SF est une manière de déconstruire le monde actuel en l'éclairant avec le futur. Ou vice et versa ?

Pensez-vous que la SF a une influence sociologique ?


Bien sûr. Dans les années 50, la SF a conduit toute une génération vers le voyage spatial et le futurisme. Celle des années 60 a aidé à introduire et former le féminisme radical. Depuis cette époque, la SF a joué le rôle d'avertissement, à mesure que la gauche se méfiait de plus en plus de la techonologie et du progrès. C'est probablement le genre littéraire le PLUS influent sur le long terme, bien qu'il soit méprisé à court terme. Pensez à Verne, Wells, Orwell, Le Guin...

Qu'avez-vous à dire quant à la place et la position de la SF aux USA aujourd'hui ?


La SF est devenu un genre télévisuel et cinématographique avant tout, et la littérature de SF proprement dite est malheureusement en train de mourir. Dans les films et à la télé, la SF est largement conservatrice, recyclant les mêmes vieiles idées (Voyage dans le temps, voyage spatial, clones etc.) pour le pur divertissement. Pendant ce temps, les rayons des librairies se remplissent d'ersatz de Tolkien...


Est-il possible d'être à la fois un écrivain politique et un écrivain tout court ? Ces deux aspects vont-ils toujours ensemble ?


Bien sûr que oui. Bien sûr que non. Beaucoup d'écrivains ne pouraient pas être moins concernés. Pour ma part, j'ai toujours fais partie de la gauche aux USA, et mes écrits en sont le reflet.


Voyez-vous une différence majeure entre la SF européenne et la SF états-unienne ?


Pas vraiment. Mais je ne suis pas vraiment spécialiste de la SF européenne, peu traduite aux USA. Une des conséquences malheureuses de l'hégémonie américaine.


Diriez-vous que la SF nord-américaine est majoritairement de droite ?


Au contraire, la SF américaine a une orientation humaniste, mais l'humanisme séculaire passse (hélas) pour de la pensée de gauche aux états unis en ce moment. Cela dit, les livres les plus populaires de K.S. Robinson, Greg Bear, Nancy Kress etc. ne sont absolument pas de droite.

 

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