Au
moment où les conflits sociaux et politiques s’exacerbent
aux Etats-Unis, l’heure est paradoxalement au monolithisme…
Jamais l’image d’un pays occupé à soutenir
son chef sans la moindre contestation n’a été autant
véhiculée par des médias complaisants ou, au mieux,
passifs et mal informés. Étude des possibles et littérature
de résistance, la science-fiction a son mot à dire dans
le paysage politique nord-américain. Et Terry Bisson est justement
là pour ça.
Habitués à un paysage science-fictionnesque hexagonal
nettement situé à gauche (auteurs, anthologistes et éditeurs
confondus), les lecteurs français ont mal à concevoir
une science-fiction différemment orientée. On peut en
effet parler de littérature "centriste" aux Etats-Unis,
chose inconcevable sous nos latitudes. Témoin, les Mike Resnick,
Gregory Benford, Robert Heinlein et autres auteurs, jamais réactionnaires
stricto sensu, mais marqués par une certaine conception politique
qui peut déranger. Une complaisance vis-à-vis du pouvoir,
reflet des faibles différences fondamentales entre républicains
et démocrates, et un "libéralisme" économique
très occupé à ne jamais remettre en cause l’organisation
géopolitique du globe. On se souvient, entre autres, de la très
désagréable liste d’auteurs soutenant la guerre
du Vietnam...
De
l’autre bord, beaucoup d’auteurs «neutres»,
mais finalement peu d’auteurs ouvertement engagés dans
un combat politique auquel l’oeuvre écrite fait écho.
Qui en France connaît Howard Waldrop, scandaleusement peu édité
("Histoires d’os" excepté,
en Folio SF. Voir aussi "Custer's last jump")
et représentant d’une certaine science-fiction responsable,
politique, moqueuse et parfois cynique ?
Mieux
traité que son malheureux confrère, Terry Bisson est un
cas éditorial à part. Novelliste, romancier et biographe
(on lui doit une biographie de Mumia Abu Jamal non traduite à
ce jour), il incarne en quelque sorte la science-fiction "d’extrême
gauche", un terme à prendre avec des pincettes, tant la
conception américaine gauche droite échappe aux références
françaises traditionnellement marquées. De fait, on l’a
vu, le clivage et l’opposition nette entre auteurs de gauche et
de droite est inexistant aux Etats-Unis. On assiste parfois à
des déclarations étonnantes de tel ou tel star de la SF
estampillée "humaniste", du type "je vote républicain
pour payer moins d’impôts", petites phrase qui entraîneraient
immédiatement un tollé dans le monde de la SF française.
En outre, il existe aux Etats-Unis une littérature SF militariste
assez puante, mais l’édition est ouverte à tous
les bords, ce qui est loin d’être le cas dans l’hexagone.
Avant tout chose, la SF américaine se doit de respecter le "sens
of wonder" qui la caractérise, en faisant passer les problèmes
politiques au second plan, ou à doses homéopathiques.
Bisson
se démarque clairement de ce centrisme revendiqué par
d’autres, pour se déclarer ouvertement socialiste, en accord
avec les mouvements militants des années 70. Éclectique,
curieux et atypique, son parcours professionnel reflète assez
bien l’esprit contestataire qui anime ses livres. En France, les
éditeurs commencent à peine à le découvrir,
mais les choses changent rapidement. On a pu lire "Voyage vers
la planète rouge" au éditions Le Bélial’
en 1990, puis un silence éditorial complet (on oublie volontairement
la novellisation du "Cinquième Élément"
et quelques autres) jusqu’en 2001 avec "Nova Africa",
"Homme qui parle" et "Meucs". En 2003, Bisson est
encore mieux diffusé, avec un recueil de nouvelles ("Échec
et maths" en Folio SF), directement suivi d’un roman
("Hank Shapiro au pays
de la récup’" en Lunes d’encre). Aujourd’hui,
on peut dire que Bisson est enfin lancé en France (à 61
ans, il était temps).
Il est bien question d’humour, dans "Voyage vers la planète
rouge", mais un humour acide et corrosif. En bref, la terre est
foutue et les multinationales la possèdent. L’ONU est d’ailleurs
rachetée par Disney, pour le plus grand bonheur du capitalisme
sauvage. La NASA (et les autres agences spatiales) n’envoyant
plus personne dans l’espace, faute de crédits, c’est
un studio de production hollywoodien qui s’en charge, avec voyage
vers Mars, stars en hibernation et tutti quanti. Au final, Bisson s’amuse
avec la question fondamentale, "Les Oscars sont-ils plus importants
que le message laissé par d’énigmatiques extraterrestres
?", mais le propos reste grave et inquiétant, le traitement
de la science comme une marchandise plus ou moins rentable étant
brûlant d’actualité.
Œuvre plus sombre et somme toute moins drôle (voire pas du
tout), "Nova Africa" est une utopie uchronique à contre
courant qui reprend l’histoire des Etats-Unis là où
ça fait mal. En 1859, un raid réussi mené par un
certain John Brown change l’histoire, déclenchant une guerre
de sécession blancs / noirs qui trouvera une issue inattendue
(on se souvient que dans la réalité, Brown fut capturé
et pendu, accélérant l’escalade des tensions entre
Nord et Sud, et débouchant à terme sur la guerre de sécession
tel que nous la connaissons). Cette divergence trouve son apogée
avec le premier homme sur Mars en 1959, et cet homme est noir…
De quoi effrayer tout wasp pratiquant…
Plus léger mais finalement aussi inquiétant dans ses tenants
et ses aboutissants, le récent "Hank Shapiro au pays de
la récup’" est un hommage délirant au très
respecté "Fahrenheit 451" de Bradbury. En ces années
2000 (impossible de savoir lesquelles précisément), les
artistes sont régulièrement effacés, leurs oeuvres
détruites et rayés des livres d’histoire, tout simplement
pour faire place aux nouveaux qui ont du mal à exister à
l’ombre des géants. Un comité se charge de décider
qui disparaît et qui subsiste, et une police spéciale s’occupe
de l’application des lois. Plutôt sympathiques et à
l’opposé du flic fasciste qu’on pourrait imaginer,
les "rois de la récup’" (comme ils aiment à
s’appeler) passent chez les gens, informent, récupèrent,
détruisent, mais toujours avec le sourire. Comme on peut s’y
attendre, Hank Shapiro met la main dans un engrenage infernal en n’effaçant
pas immédiatement un vieux disque de country. Pour l’écouter,
il lui faut un tourne disque, article forcément louche, ce qui
lui vaut des aventures rocambolesques qui l’entraînent à
Las vegas, poursuivi par un cafard affectueux, aux côté
du clone d’un indien mort depuis des années et d’une
documentaliste enceinte depuis plus de huit ans…Vous suivez ?
Rien de bien sérieux en apparence, mais une interrogation finalement
assez fondamentale sur la place de l’art dans la société,
et les moyens de la préserver.
Le Terry Bisson romancier ne doit toutefois pas faire oublier le novelliste
brillant, rythmé, hilarant et très sérieux qu’on
peut découvrir dans "Meucs ".
En quelques nouvelles, Bisson s’autorise à peu près
tout, mais c’est surtout la nouvelle titre qui retient l’attention.
Après l’attentat d’Oklahoma City, des clones du coupable
sont distribués aux familles des victimes. À elles de
se venger, en ayant toute latitude pour torturer ou exécuter
lesdits clones. Derrière l’absurde, on retrouve les interrogations
sur cette manie nord-américaine de faire justice soi-même,
sur la validité de la peine de mort et sur le pardon. Farouche
opposant aux couloirs de la mort, Bisson délivre ici la nouvelle
sans doute la plus aboutie sur le sujet. Plus loin, on trouve des textes
légers, drôles ou tout simplement divertissants, mais toujours
teintés de cette acidité angoissante qui caractérise
Bisson. Ainsi, "Ils sont faits de viande" met en scène
des extraterrestres très inquiets à l’idée
de prendre contact avec les humains, considérés (justement
?) comme de vulgaires animaux.
Dans le même registre, les fans se précipiteront sur "Échecs
et maths" et sur les aventures scientificomiques de Wilson Wu,
à la rencontre improbable entre Douglas Adams et Albert Einstein
(dixit la quatrième de couverture, avec raison), tout en sachant
que la politique est absolument exclue du recueil.
Au final, l’ouvre de Terry Bisson est à découvrir
absolument, de par sa dimension à la fois grave et divertissante,
drôle et sérieuse. Des idées, une vraie plume, un
engagement politique teinté d’humanisme, de la dérision
et des textes sympathiques, décalés, jamais exempts d’une
certaine gravité. Bref, de la vraie science-fiction intelligente,
littérature "d’idées" par excellence.