A
l’instar des éditions Métailié, qui proposent
parfois de la littérature fantastico-n’importe quoi dans
leur catalogue soigné, l’éditrice Joelle Losfeld
louche elle aussi du côté de l’Imaginaire.
Témoin,
le récent «Plus noir que vous en pensez» de Jack
Williamson, impeccablement édité sous une jolie couverture
sobre, élégante et de bon goût, caractéristique
notable des éditions en question. Mais si le cultissime roman
de Williamson a déjà fait parler de lui, force est de
constater que tout le monde n’est pas traité de la même
manière par les odieux journalistes (et odieux public, d’ailleurs).
Ainsi, «Les disparus», dû à la plume chirurgicale
de l’espagnol Javier Garcia Sanchez et publié courant
2001, est totalement passé inaperçu. Une injustice d’autant
plus flagrante que ce court roman aux marges du fantastique et de
la folie (des marges pas mal entamées, quand même) est
un véritable joyau de terreur froide et sèche.
Avec une plume littéralement glaçante, Sanchez entraîne
son lecteur dans une histoire de sombre folie. Reclus et prostré
dans un hôpital psychiatrique isolé, un ancien inspecteur
de police y coule des jours sans vie. Choqué, emmuré
mentalement, seuls 3 mots franchissent régulièrement
ses lèvres : «Ils nous regardent».
Pour le personnel soignant, cela ne fait aucun doute. L’homme
souffre d’une maladie mentale découlant du contre coup
d’un moment de folie, quelques années plus tôt,
pendant lequel il avait tenté d’assassiner sa femme et
son fils.
Intéressés par une histoire sans doute juteuse, deux
journalistes se rendent à l’hôpital, avec l’espoir
d’arracher à l’ex-inspecteur une explication. Remarquablement
considéré par ses supérieurs, l’homme avait
travaillé jusqu’à l’obsession sur le problème
des disparus, ces hommes et femmes qui s’évaporent sans
laisser la moindre trace, alors qu’ils partaient acheter des
cigarettes. Persuadés que la clé du problème
réside justement dans le dossier des disparus, les deux journalistes
tentent de comprendre, mais pénétrer l’esprit
d’un catatonique n’est pas évident. A mesure que
leur tentative échoue, le lecteur assiste, impuissant et horrifié,
à la lente remontée des souvenirs du malade, souvenirs
éternellement ressassés, souvenirs inextricablement
lié aux choses que l’inspecteur voyait (ou croyait voir
?) aux limites de son champs de vision, souvenirs de moments de pure
terreur, alors que la glaciale prise de conscience de faits inavouables
l’a transformé en monstre.
Sidérant de précision, descente vertigineuse dans la
tête d’un homme dépassé par une horreur
sans nom, «Les disparus» est un roman d’une grande
violence clinique, tout entier dirigé vers une fatalité
morbide, dans une sorte de spirale incontrôlable. Un exercice
de style tout sauf vain, le lecteur prenant lentement conscience de
l’étendu de l’horreur à mesure que les souvenirs
affluent. Un petit chef d’œuvre méconnu qui mérite
largement le détour. Avis.