M. JOHN HARRISON - LES DIEUX INCERTAINS - FOLIO SF

Avec une couverture qui fera sans doute date comme la plus laide de toute l’histoire de la littérature contemporaine (on a connu Sorel plus inspiré), Folio SF conclut la publication du très inclassable cycle de Viriconium.

Trilogie mythique du non moins mythique M. John Harrison, cette œuvre ésotérique fait partie de ces textes qui laissent sceptiques, agacés ou franchement conquis, sans laisser place à la demi-mesure. Dernière pierre de ce contestable édifice, «Les dieux incertains» s’enrichit de trois nouvelles et pousse un peu plus loin le délire qu’on ne faisait qu’entr’apercevoir avec «Le signe des locustes».

Saluons quand même folio SF qui a remis au goût du jour Harrison, dont le compagnonnage avec New Wolds doit finalement autant à Moorcock qu’à Mervyn Peake, Mathurin et bien d’autres. En attendant la publication prochaine de «Light» au Fleuve Noir, le lecteur curieux doit être prévenu de la profonde opacité du cycle de Viriconium en général et des «dieux incertains» en particulier.


Située bien après les deux premiers tomes (mais peut-on raisonnablement parler de tomes ?), l’action de cette dernière partie relève beaucoup plus de l’allégorie évanescente que de la prosaïque linéarité narrative. Un fléau semble s’abattre sur la ville basse, menaçant bientôt la ville haute, refuge de la noblesse et de l’élite. Invisible à l’œil nu (ou alors seulement de loin), ce fléau se caractérise par la lente dissolution de la substance même de la réalité. Les personnages, choses et ordures semblent se fondrent dans un même flou gangrené, alors que la déliquescence de cette cité autrefois florissante semble s’accélérer. Témoins (et acteurs ?) de cette profonde dégénérescence, deux frères braillards, ivrognes et immondes, traînent sur les pavés en incarnant toute la mauvaise conscience du monde. Mais leur nature semble pourtant plus proche de la divinité (à priori, les dieux incertains, c’est eux) que ne veut bien le laisser croire leur pitoyable apparence.

En parallèle, on suit les aventures (doucement, quand même) d’un peintre radical connu pour la férocité de ses œuvres. Bien décidé (mais vraiment doucement, hein) à sortir une femme peintre célèbre de la zone de quarantaine, il échafaude plusieurs plans (tous voués à l’échec) pour la ramener vers la ville haute, loin d’une maladie qui semble consumer aussi bien sa santé mentale que physique. Sur ce postulat à priori incompréhensible, Harrison manie avec brio son style inimitable, fait d’impasses stylistiques, de pièges littéraires et de sous-entendus violemment ironiques qui posent inévitablement la question ultime : Se fout-il de notre gueule ? Oui, certainement, mais avec humour, charme et tendresse, d’où son absolution immédiate.


Avant d’aborder «Les dieux incertains» proprement dit, on pourra s’attarder sur la nouvelle «tégeus Cromis et la lamie», dans laquelle le héro fameux et magnifique de «La cité pastel» fait un retour en force, avec une histoire de traque-au-monstre qui n’est pas sans rappeler la bête du Gévaudan et son cortège de mystères.


Au final, Le cycle de Viriconium est une œuvre terriblement «à part» dans la SF d’aujourd’hui, mais son audace stylistique et la circonvolution permanente qui la caractérise la positionne d’emblée sur le secteur des OLNI indispensables, à prendre ou à laisser, en fonction des goûts de chacun. Un des personnages de Harrison précise d’ailleurs que «plusieurs critiques tentent de présenter ses œuvres comme une suite d’images sans valeur narrative que seul son art lie les unes aux autres.»

Une description qu’on peut aisément appliquer à Viriconium, même si Harrison la réfute. Qu’en faire, donc ? Honnêtement, c’est à vous de voir…

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