Rassemblement
de nouvelles écrites en collaboration avec différentes
personnalités du petit monde de la SF, CUSTER’S LAST JUMP
est un recueil hétéroclite dans les thèmes, mais
de très haute qualité. On y découvre 8 textes de
fiction et 3 courts « nuts and bolts » dues à la
plume irrésistible de Waldrop, chacune contant les aventures
de l’auteur, ses déboires avec les éditeurs et ses
relations avec d’autres écrivains. Par ailleurs, toutes
les nouvelles sont précédées d’une introduction
de Waldrop et suivies d’une sorte de Posface de l’auteur
ayant travaillé sur le texte. Si les « responsabilités
» varient d’une nouvelle à l’autre (50% par
ci, à peine 10% par là…), la ligne reste claire,
drôle, dramatique, glauque ou délirante, mais toujours
cohérente.
Ainsi, le premier texte (à rapprocher du récent ILIUM
de Simmons), ONE HORSE TOWN, met en scène Homère, un soldat
troyen et l’archéologue allemand à l’origine
de la découverte de Troie travaillant sur les fouilles. Trois
époques différentes, mais dont les personnages s’entr’aperçoivent
de temps à autre, comme s’ils étaient liés.
C’est l’occasion de faire une variation sur les fils du
destin, l’absurdité de la mort et l’inéluctabilité
des actions. Triste, belle, violente et touchante, ONE HORSE TOWN est
un petit chef d’œuvre.
Plus difficile d’abord et raconté à la mode «
livre d’histoire » la nouvelle suivante donne son titre
au recueil et se place dans une optique beaucoup plus « Waldropienne
» (Cf HISTOIRE D’OS). Ainsi, on apprend comment l’aviation
a fait son apparition pendant la guerre de sécession américaine,
le ciel étant le théâtre de duels entre monoplans,
biplans et dirigeables. Menées par un certain Crazy Horse, les
tribus indiennes tentent de combattre les visages pâles en s’appuyant
sur une force aérienne tout sauf fantomatique. C’est l’occasion
de faire intervenir un certain général Custer, parachutiste
et tueur d’indiens. Fataliste, uchronique et surprenante, CUSTER’S
LAST JUMP se lit agréablement et développe une idée
intéressante. Une réussite.
Beaucoup plus sombre et inquiétante, A VOICE AND BITTER WEEPING
met en scène une colonne de chars pilotés par des mercenaires
israéliens en plein Texas après la troisième guerre
mondiale. Destruction, mort et absurdité de l’existence
sont ici disséquées le plus humainement du monde, à
travers les yeux d’un capitaine en proie à la plus grande
lassitude. Glauque, triste et terrible, A VOICE AND BITTER WEEPING est
une nouvelle très impressionnante, là encore aisément
« chef d’oeuvrable ».
Sans doute moins originale, mais puissamment évocatrice, MEN
OF GRAYWATER STATION reprend le thème classique de la station
scientifique isolée sur une planète lointaine, et menacée
par une invasion hostile. En l’occurrence, il s’agit d’une
forme extrêmement virulente de champignon intelligent, capable
d’annihiler l’esprit des créatures qu’il contamine,
les soumettant à sa volonté. On pense à BIOS, à
THE THING et à d’autres textes célèbres,
en suivant les dernières heures de ces quelques scientifiques
isolés, en proie à la plus grande des terreurs et des
paranoïas. Forte et dure, la nouvelle pêche par une fin sans
doute trop évidente, ce qui n’enlève heureusement
rien au plaisir de lecture.
On passera sur WILLOW BEEMAN, délire post-apocalyptico-n’importe
quoi écrit sans doute un soir de beuverie (mettant en scène
une sorte de chien sans poil bien décidé à trouver
l’âme sœur dans un monde radioactif) et on se concentrera
sur les textes suivants, notamment THE LATTER DAYS OF THE LAW, écrit
en collaboration avec Sterling et situé dans le Japon impérial
du 11ème siécle. Fi de Cyberpunk, mais description d’intrigues
de cours sordides et diaboliques, le tout vu à travers les yeux
d’un samouraï qui préfèrera le bannissement
à la perte de son honneur. Intéressant et curieux, bien
que non indispensable.
Plus légère et très classique dans son traitement,
mais somme toute assez touchante, SUN’S UP traite de l’intelligence
artificielle qui prend soudainement conscience de sa mort imminente,
et qui tente d’y remédier. En l’occurrence, il s’agit
d’un vaisseau spatial d’exploration aux prises avec une
Supernova, tiraillé entre ses ordres très strictes d’observer
le phénomène pour en rendre compte en temps réel
aux humains, et son envie pressante de se tirer vite fait... Très
Hard Science, cette nouvelle est finalement humaniste et intelligente.
Enfin, le recueil se termine par l’audacieux BLACK AS THE PIT,
qui mêle la théorie des terres creuses au MONDE PERDU de
Conan Doyle. Le héro n’est autre que la créature
de Frankenstein elle-même, qu’on avait cru morte à
la fin du roman de Shelley, mais qui trouve la route vers ces fameuses
terres creuses et qui y rencontrera (entre autres) toutes sortes de
dinosaures. La nouvelle est définie comme l’un des premiers
textes Steampunk, bien que l’appellation fasse sourire Waldrop.
Le texte en lui-même n’est pas inoubliable, mais agréable
à lire, et la dimension pathétique de cette pauvre créature
n’est pas oubliée.
Au final, CUSTER’S LAST JUMP est un rassemblement de textes brillants,
intelligents, humains, et généralement réjouissants.
Un livre hautement recommandable à tous les points de vue.