Evènement
littéraire majeur de cette années 2004, la réédition
du cycle des Seigneurs de l’instrumentalité s’inscrit
dans une logique éditoriale œcuménique. En proposant
aux lecteurs les séries Fondation d’Asimov, L’instrumentalité
de Smith et bientôt L’histoire du futur d’Heinlein,
Folio SF s’impose comme une collection essentielle pour tout amateur
de littérature fantastique. La comparaison entre Asimov, Smith
et Heinlein n’est d’ailleurs pas vaine, chacun ayant apporté
sa pierre (et parfois son mur) à l’édifice science-fictionnesque
dans son ensemble. Mais si la présence de la pierre est indéniable,
force est de reconnaître que le temps est assassin pour l’âge
d’or, aujourd’hui regardé avec dédain par
toute une génération de lecteurs qui sont tombés
dans le SF avec Simmons ou d’autres modernes, et pour lesquels
la préoccupation centrale du roman de science-fiction tourne
autour de l’informatique, de l’intelligence artificielle,
de la nanotechnologie et de la notion de réel/virtuel.
Dès lors, tenter une critique des Seigneurs de l’instrumentalité
est à la fois une bénédiction et une malédiction.
Bénédiction, car peu d’œuvres de cette envergure
sont aujourd’hui tentées, et l’analyse d’un
tel travail «historique» est exceptionnellement gratifiant.
Malédiction, car les Seigneurs de l’instrumentalité,
de par son statut d’œuvre culte pour toute un pan du lectorat
de SF, échappe à toute critique et poursuit, quoi qu’on
en pense, son bonhomme de chemin dans l’imaginaire. Bénédiction,
car la qualité strictement littéraire de l’ensemble
est évidemment de haute tenue (un grand bravo aux traducteurs,
et en particulier à Pierre Paul Durastanti qui s’est attelé
au minutieux travail d’harmonisation), laissant loin derrière
beaucoup d’auteurs, pourtant plus en phase avec leur temps, mais
dont l’ambition n’est pas franchement d’ordre stylistique.
Malédiction, car oui, avouons-le, les textes ont vieilli, proposant
parfois une vision de l’humanité qui frise le ridicule,
dans des contextes grotesques et risibles, à travers des dialogues
simplistes et des personnages qui ne le sont pas moins. Bénédiction,
car l’architecture même du cycle, composé suivant
la règle de la petite touche, principe établi de la peinture
chinoise (faut-il rappeler que Smith parlait et écrivait le chinois
?), est une merveille de construction, de minutie et de malice. Malédiction,
car les préoccupations d’un auteur de SF des années
40/50 n’ont plus grand-chose à voir avec celles du lectorat
actuel.
Bref, si l’œuvre de Cordwainer Smith possède bien
des aspects désuets, voire illisibles, la limiter au seul débat
« j’aime/j’aime pas/c’est génial/c’est
vieux et mort » n’a aucun intérêt. Si un seul
mot devait qualifier l’ensemble du cycle, ce serait peut-être
« singulier ». Une singularité dans la langue, toujours
subtilement moqueuse et humoristique, dans les thèmes développés
(la mainmise d’une sorte d’oligarchie sur l’humanité
toute entière, avec tous les défauts corollaires qu’un
tel système gentiment totalitaire implique inévitablement),
mais aussi dans l’étude d’une diaspora humaine qui
en perd son humanité, dans le traitement systématique
de la télépathie (une lubie de l’époque,
pleinement exprimée ici), sans même parler du fait que
l’œuvre de Cordwainer Smith n’était pas, à
l’origine, destinée à la publication. On comprend
alors mieux la très grande liberté de ton de l’auteur,
dont les préoccupations chrétiennes ne transparaissent
que très peu, et qui a pu développer sa propre «
histoire du futur » sans aucune contrainte.
Rassemblée en 4 tomes dans la présente édition,
le cycle des Seigneurs de l’instrumentalité se compose
de 27 nouvelles et d’un seul roman. Cette vision personnelle d’une
« Histoire du futur » s’étale des années
50 à plus de 15 000 ans dans l’avenir, mais reste inachevée,
la crise cardiaque emportant Smith (alors âgé d’à
peine 53 ans) étant tout sauf prévisible.
De ces 15 000 ans d’histoire, on retient dans les grandes lignes
l’évolution suivante : Les nations terriennes se «
civilisent » peu à peu, des conglomérats continentaux
voient le jour, l’humanité mettant en place une sorte de
gestion rationnelle des conflits, par le biais de règles très
strictes interdisant purement et simplement la guerre et son cortège
d’horreurs telle qu’on la connaît aujourd’hui.
A l’instar du très particulier « Le faiseur d’Histoire
» d’Alasdair Gray, roman écossais situé dans
un lointain futur dans lequel la guerre est conçue comme un match
de rugby sanglant, les pays règlent leurs différents sous
l’égide des conventions de Genève, avec territoire
de guerre loué pour l’occasion et affrontement de dirigeables
géants, pilotés à distance par des pilotes comparables
à nos footballeurs actuels («La guerre N°81-Q»,
repris dans sa forme originale dans le quatrième volume du cycle
et dans sa forme améliorée au début du premier
tome). Mais les choses évoluent vite et ce genre de consensus
n’est plus suivi, l’humanité n’échappant
finalement pas au grand cataclysme nucléaire, si craint au début
des années 50 (et après). De ce chaos biologique et social
ne subsiste plus qu’un seul état, la Chine, dont les chefs
gouvernent tant bien que mal le reste de l’humanité (hommes,
femmes, mais également sous-êtres, animaux modifiés
pour ressembler aux humains, dotés de paroles et d’intelligence),
par l’intermédiaire d’une drogue abrutissante. C’est
alors qu’apparaissent les figures illustres des sœurs Vom
Acht, dont le nom contracté en Vomact incarnera à jamais
l’instrumentalité. Filles d’un savant du IIIème
Reich, elles ont été envoyé en orbite avant la
déroute de l’Allemagne nazie, pour y rester en animation
suspendue de longs siècles. Le retour accidentel de l’une
d’entre elles entraîne la redécouverte du bon vieux
principe humain de révolte, et, par là même, la
chute de ce qui fut un jour la Chine («Mark Elf» et «La
reine de l’après midi»).
De
cette révolution naît le principe de «L’instrumentalité
du genre humain», sorte de caste ultra puissante tout occupée
au bonheur de l’humanité. C’est aussi le début
de l’exploration spatiale intra système solaire, avec la
colonisation de Vénus par ce qui subsiste de la Chine («Le
jour de la pluie humaine»), puis au-delà, via des vaisseaux
à voile photonique pilotés par la guilde des Sondeurs
(Scanners, en anglais). Mélange de machines et de chair, les
sondeurs n’ont d’ailleurs quasiment plus rien d’humain,
le voyage spatial provoquant une douleur qui oblige l’humanité
à se renier elle-même pour s’étendre.
De
fait, les convois spatiaux se composent de sondeurs, chargés
de l’acheminement de milliers de personnes, toutes dûment
congelées pour supporter le voyage. Mais là encore, tout
évolue et les découvertes d’un savant concernant
l’Espace2 (résumable à une sorte d’hyperespace
bien commode) rendent enfin possible les trajets supraluminiques («Les
sondeurs vivent en vain» et «La dame aux étoiles»,
magnifiques textes qui valent le détour à eux-seuls).
C’est
le début d’une nouvelle ère pour l’humanité,
désormais disséminée dans toute la galaxie, mais
«transportable» par l’intermédiaire de vaisseaux
«planoformes», nefs spatiales faisant appel à la
technologie aussi bien qu’à la télépathie.
Les pilotes sont ironiquement appelées les «braves-capitaines»,
mais des problèmes subsistent, le voyage spatial n’étant
décidément pas de tout repos («Pensez bleu, comptez
deux», «Le colonel revient du grand néant»
et «Le cerveau brûlé»).
On
sent bien que Cordwainer Smith s’autorise plus de choses et se
libère des quelques chaînes qui l’entravaient encore.
«Le jeu du rat et du dragon», par exemple, est un texte
exemplaire qui explique la nature exacte des aides pilotes chargés
de la sécurité des navires qui évoluent dans l’Espace2
: Quelques monstres spatiaux télépathes se repaissant
allègrement des vaisseaux, les Hommes mettent au point un système
mental de mise en commun psychique… Avec des chats, seules bestioles
suffisamment rapides et malines pour contrecarrer efficacement les attaques.
De véritables histoire d’amour se nouent alors entre humains
et chats…
Peu à peu, l’Humanité s’installe dans un bonheur
confortable, grâce à une durée de vie d’environ
400 ans, procurée par l’absorption de Stroon, cette drogue
précieuse produite par les moutons mutants (et géants)
norstraliens, la planète qui donne son nom au seul roman du cyle
(«Norstralie»). La diaspora humaine devient rapidement ingérable,
et l’ensemble de l’œuvre prend un tour inattendu avec
le développement progressif du thème des sous-êtres,
sorte de lumpenproletariat (dont le statut s’approche de celui
des robots) dénués des plus élémentaires
des droits. Le sacrifice christique de la fille chien D’Jeanne
marque le début d’une lente évolution du statut
des sous-êtres, dont on suivra personnages et aventures dans de
nombreuses nouvelles («La dame défunte de la ville des
gueux», «Sous la vieille terre», «Le bateau
ivre», «La ballade de C’Mell» et aussi dans
le roman «Norstralie», clé de voûte du thème).
C’est aussi la mise en évidence de l’une des nombreuses
failles du principe de l’instrumentalité, organisme en
principe dédié au bien-être humain, mais totalitaire
dans son application. Une mise en évidence d’autant plus
douloureuse que la perfection atteinte n’a plus rien d’humain,
d’où une nécessaire remise en cause fondamentale,
par le biais de «La redécouverte de l’homme».
Progressivement, les hasards de l’existence sont réinstaurés,
tout comme les noms et autres menus détails (comme la maladie
et la mort accidentelle) qui font que l’Humanité est ce
qu’elle est (« Boulevard Alpha Ralpha », notamment).
Le cycle des Seigneurs de l’instrumentalité évolue
ensuite vers une amélioration des droits des sous-êtres,
mais on ignore si Smith désirait pousser ce thème jusqu’à
son dénouement logique, l’égalité avec les
Hommes. En parallèle, Smith développe des thèmes
qui restent inachevés, comme les Daimoni, sorte de post-humains
dont on perd toute trace, ou encore les dérives fascistes internes,
rapidement mise au pas par l’Instrumentalité (« La
planète Shayol »).
Au final, la contemplation de l’œuvre laisse assez pantois.
Le lecteur est frappé par la cohérence des textes, le
ton poétique, le traitement quasi surréaliste du voyage
spatial, des sous-êtres ou de la télépathie, sans
même parler de la très délirante imagination de
Smith («La planète Shayol», avec ses prisonniers
pourvus de nombreux membres surnuméraires servant de banques
d’organes est un exemple à la fois hilarant et inquiétant).
Certains textes sont véritablement obscurs, désuets, voire
franchement ennuyeux, mais le voyage vaut la peine, ne serait-ce que
pour le rôle fondateur qu’a eu l’œuvre, sans
oublier la mine d’influences que l’on décèle
dans la science-fiction «d’après».
On
l’a dit, Les seigneurs de l’instrumentalité forment
une œuvre singulière, unique en son genre, dont la lecture
est recommandée, bien que délicate, mais dont la présence
dans une bibliothèque de SF est nécessaire. Un texte à
(re)découvrir, en oubliant nos craintes d’adultes, avec
un regard de gamin émerveillé. Un texte essentiel pour
toute la SF, ce qui ne veut pas forcément dire génial
où agréable à lire.
«
Essentiel : Relatif à la nature intime d’une chose. Très
important. Capital ». Petit Larousse 1996.