Critiqué
pour ses romans et nouvelles, parfois éreinté, Thomas
DAY prouve ici qu’il est un éditeur de grand talent en
laissant tous les autres loin derrière. Anthologie rassemblée
par ses soins, "Les continents perdus" forme une mosaïque
de toute beauté, via des textes aussi superbes que modernes.
Axé autour du voyage et de tout ce qui n’est pas, le recueil
inclut des plumes aussi célèbres que Walter John WILLIAMS,
Luciux SHEPARD et Ian R. MacLEOD, mais propose aussi des auteurs plus
secrets et moins bien traités sous nos longitudes, comme RYMAN
et BISHOP.
Démarrage en douceur avec "Le prométhé invalide"
de W.J. WILLIAMS. Uchronie douce et légère autour du célèbre
couple Shelley, la nouvelle met en scène un monde dans lequel
Lord Byron n’est pas né avec un pied-bot, handicap qui
lui a fait rapidement embrasser la carrière des lettres. Nous
voici donc avec un Lord Byron militaire, dur et inflexible, principal
artisan de la défaite de Napoléon à Waterloo. Héros
anglais, mais éternel rebelle, son amour pour l’ex-femme
de l’empereur français sera sa perte.
Autour de lui et de sa courte histoire gravitent les Shelley dont il
fait la rencontre fortuite lors d’une brève halte dans
une auberge. Immédiatement sous le charme de Mary, dont les convictions
libérales et féministes sont d’une modernité
radicalement stupéfiante pour l’époque [et même
pour aujourd’hui, d’ailleurs], Lord Byron tisse une relation
particulière avec le couple, sans oublier la jeune soeur de Mary
qui, elle, succombera à la tentation. Ecrite pour le plaisir
[de l’aveu même de l’auteur], "Le prométhé
invalide" est tout sauf anecdotique. Servi par un style brillant
[saluons au passage l’excellente traduction de Jean-Daniel BREQUE],
le texte est aussi une réflexion sur la création et ses
conséquences. Belle et triste, cette nouvelle est assurément
à lire.
Premier arrêt avec "Tirkiluk" de Ian R. MacLEOD, texte
lovecraftien dans son traitement [un carnet retrouvé] et ses
implications [le surnaturel primitif qui rend fou]. Texte de facture
classique et somme toute prévisible [voir également la
critique de sa nouvelle parue dans Fiction - Tome 2], "Tirkiluk"
n’en est pas moins d’une glaciale efficacité. En
pleine seconde guerre mondiale, sur un bout de Groënland dont personne
ne veut, mais dont il faut bien entretenir le seul et unique poste avancé
scientifique, un homme hiverne seul dans l’immensité blanche.
Bientôt rejoint par une femme eskimo chassée de sa tribu
pour sorcellerie, l’homme sombre peu à peu dans la folie,
à mesure que les mythes arctiques deviennent réalité.
Dur, violent et évidemment halluciné, "Tirkiluk"
fait partie de ces textes qui calment net le lecteur. Implacable et
incontournable.
Second arrêt avec Michael BISHOP et son décidément
incroyable "Apartheid, supercordes et Mordecai thubana". Un
sud africain blanc parfaitement à l’aise avec son époque
est victime d’une collision nocturne avec un éléphant
égaré sur une route perdue en rase campagne. Blessé,
choqué, il est récupéré par un bus local
qui transporte des ouvriers noirs vers leur lieu de travail. D’abord
dégoûté par cette intolérable promiscuité
avec des inférieurs, il se surprend à quasi sympathiser
avec un type curieux du nom de Mordecai Thubana. Un noir à la
fois doux et érudit, particulièrement intéressé
par la théorie mathématique des supercordes. Aussi, quand
le rêve rejoint la réalité [ou l’irréalité
?] quantique, le bus est arrêté par des policiers brutaux
et arbitraires à la recherche d’un terroriste de l’ANC.
Devenu fantôme invisible suivant un mécanisme obscur qui
relève du cauchemar le plus effrayant, l’homme blanc doit
subir les épouvantables interrogatoires comme simple témoin
insubstanciel. Paniqué, à la recherche de lui-même
et d’une explication valable quant aux événements
surnaturels dont il est victime, il assiste impuissant aux tortures
odieuses dont sont victimes les noirs. La théorie des supercordes
s’applique-t-elle dans son cas ?
Terrifiante, inique, mais pas non plus dénuée d’espoir,
"Apartheid, supercordes et Mordecai Thubana" est assurément
un texte majeur d’une auteur trop peu connu en France. Nouvelle
coup-de-poing qui hante longtemps le lecteur, cette histoire est l’une
des meilleures du recueil.
Troisième arrêt avec un Lucius SHEPARD en grande forme
dans "Le train noir". Pour tous les grands-brûlés
de l’existence, les SDF qui vagabondent de trains de marchandises
en gares désaffectées en attendant la mort, il existe
une destination qui libère de toute entrave. Un endroit fabuleux,
magique et dangereux dont on ne revient pas toujours. Un continent parallèle
que l’on peut atteindre en prenant "Le train noir",
un train vivant [au sens propre] qui mène au pays de cocagne.
Requinqués par une nouvelle existence qui les lave de toute leur
crasse psychologique et physique, tous ces réprouvés y
fondent une société nouvelle, loin de toute contrainte.
Mais pour l’un d’eux, cela ne suffit pas. Aussi douce qu’y
soit la vie [malgré les attaques régulières de
monstres ailés qui font du carnage un sport national], elle est
surtout abrutissante et sans objet. Doté d’une nouvelle
forme physique et d’un intellect plus clair, cet ex-vagabond élabore
une théorie personnelle quant à la nature exacte de ce
monde mystérieux. On lui a donné une chance, ne faut-il
pas la saisir et aller au-delà ? Mais de quoi ?
Texte aussi obscur que limpide, parabole sur l’existence et ses
terreurs, "Le train noir" est parfaitement représentatif
d’une littérature de l’imaginaire intelligente et
prospective. Profonde et lourde de sens, cette nouvelle est une perle
à ne pas manquer.
Bouquet
final avec l’extraordinaire [et c’est un euphémisme]
"Le pays invaincu", histoire d’une vie" de Geoff
RYMAN. Auteur rigoureusement inconnu en France, RYMAN nous propose ici
une histoire décalée de ce qui pourrait être le
Cambodge.
A travers l’histoire d’une jeune fille chassée de
la campagne par la guerre et obligée de rejoindre les innombrables
déplacés dans une ville galeuse, Ryman tisse un texte
de toute beauté, ponctue son scénario glaçant de
trouvailles aussi géniales que poétiques [les maisons
vivantes, par exemple, ou encore la subtile narration à mi chemin
entre le monologue intérieur et la description objective] et
conclue sa mécanique implacable et épouvantable avec un
humanisme, une intelligence et une subtilité qui laisse pantois.
Un chef d’oeuvre dans une époque où cette désignation
est galvaudée jour après jour pour une littérature
aussi ennuyeuse que prétentieuse, "Le pays invaincu",
histoire d’une vie est une nouvelle qui hante, une nouvelle qui
retourne, une nouvelle qui nous fait refermer le livre en songeant que
oui, heureusement, la littérature, c’est ça.
Merci monsieur RYMAN, merci monsieur DAY, merci pour ces voyages aussi
somptueux qu’exotiques.