Conclusion
plus qu’attendue de la saga Cendres, le tome IV réconcilie
Science Fiction et Fantasy avec un brio et une originalité déconcertants.
Si quelques cafards grincheux râlaient devant la taille et la
lenteur du pavé, force est de reconnaître que Mary Gentle
maîtrise son récit d’un bout à l’autre,
livrant au final une oeuvre aboutie qui fait certes office d’OVNI
littéraire, mais qui marquera le genre pour longtemps.
Intelligente, inquiétante et remarquablement bien racontée,
l’épopée de Cendres se termine donc avec La
dispersion des ténèbres. C’est d’ailleurs
une fin plus qu’ouverte, certaines questions restant heureusement
sans réponses. Aux lecteurs de bosser, donc, et de méditer
sur les possibilités infinies des univers quantiques probabilistes,
avec toutes les trouvailles archéologiques (ou créations
archéologiques ?) qu’elles impliquent.
Nous retrouvons la Compagnie du Lion en plein siège de Dijon
par les armées du Roi-Calife Gelimer. Chasseresse du cerf héraldique
bourguignon, Floria est officiellement duchesse, avec un hôpital
à gérer, un duché à gouverner, une armée
décimée, une bataille mal engagée, sans même
parler de la famine qui menace les civils réfugiés dans
la ville. Alors que les maladies commencent à se propager çà
et là, que les rochers pleuvent de temps en temps (écrabouillant
les passants au petit bonheur), Cendres est propulsée général
en chef des armées, titre plutôt dur à avaler quand
on combat à un contre trente.
Du nord, plus personne ne viendra. L’armée bourguignonne
est seule devant une marée de carthaginois. De cette attente
insupportable (et, admettons-le, un tantinet trop développée),
il ressort que la Faris doute. Désormais aussi étanche
aux voix des machines sauvages que Cendres, le général
carthaginois ne croit plus à sa cause. Les choses se compliquent
quand Gelimer lui-même choisit d’apparaître sur le
champ de bataille, proposant aux bourguignons une reddition évidemment
inacceptable. C’est l’occasion de changer de tactique et
d’attaquer. Dès lors, le combat final ne fait plus aucun
doute et son déclenchement sera évidemment à la
hauteur de l’attente... De fait, les quelques 50 pages de bataille
sont littéralement hallucinantes de réalisme. Collée
au plus près de son personnage, Mary Gentle y déploie
un talent renversant, donnant une dimension inédite à
la boucherie, car essentiellement vue de l’intérieur (en
caméra subjective, d’une certaine manière...).
Ailleurs, aujourd’hui, Pierce Radcliff continue sa traduction
du second manuscrit. Mais la découverte d’une Carthage
engloutie dans une fosse marine, là où les plus précises
des cartes de l’amirauté britannique n’indiquent
qu’un haut fond sans intérêt, a de quoi perturber
tout chercheur sérieux. D’autant que ses collègues
scientifiques commencent à émettre des hypothèses
vraiment dérangeantes sur la nature même de la réalité.
L’observation agit sur la particule. L’archéologie
agit-elle sur l’histoire ? Et laquelle ?
Aussi long que magnifique, le cycle de Cendres est assurément
une expérience qui vaut le détour. Original et parfaitement
incorrect, elliptique et parfois scandaleux, ce roman (?) est une réussite
majeure, quasiment sans défauts. De quoi propulser Mary Gentle
au rang des auteurs les plus intelligents et les plus intéressants
du genre, en attendant avec impatience la traduction de ses oeuvres
plus récentes.