Quasi
inconnue en France, Mary Gentle est pourtant très considérée
outre-manche, via notamment le monumental Ash. Publié
en France en 4 volumes dans la collection Lunes d’encre, et logiquement
baptisé «Cycle de Cendres», ce roman monstre est
un modèle du genre.
En attendant le tome 3 prévu pour octobre 2004 et le tome 4 pour
2005, les lecteurs curieux peuvent se précipiter vers les deux
premiers volumes de la série, dont l’intelligence narrative
et la très bonne tenue justifient d’ores et déjà
un investissement conséquent. Une fois les deux pavés
dûment lus et relus, il n’est pas inutile de faire un tour
du côté des poches et de s’offrir «Les fils
de la sorcière», (gros) roman d’ethno-SF disponible
en Folio SF, dans la lignée des textes d’Ursula Le Guin,
ce qui permet de se replonger avec délice dans la prose de Gentle,
tout en attendant patiemment la suite de Cendres.
Raconté à deux voix (forme narrative conventionnelle et
forme épistolaire de type email), le Cycle de Cendre traite de
l’histoire oubliée de la Bourgogne. Véritable royaume
à part entière en plein 16ème siècle, la
Bourgogne a peu à peu évoluée aux cours des convulsions
du vieux continent, s’effaçant doucement au profit de l’unification
française, avant de disparaître dans le paysage européen
tel que nous le connaissons aujourd’hui. C’est cette phase
peu connue de l’Histoire que Gentle revisite, via le personnage
de Cendres, jeune femme de 19 ans (qui n’est évidemment
pas sans rappeler Jeanne d’Arc, passée au méchoui
quelque 40 ans plus tôt) et habile capitaine d’une troupe
de mercenaires.
En parallèle, le lecteur suit les échanges épistolaires
entre un chercheur traducteur (celui-là même qui transcrit
les textes originaux consacrés à Cendres en anglais moderne)
et son éditrice, échanges parfois orageux qui révisent
l’Histoire «classique» au profit d’une autre
Histoire, sans doute parallèle, dans laquelle Carthage
récupère sa superbe en tant que colonie Wisigoth. Aidées
par ce qu’il faut bien appeler des Golems (sortes d’automates
issus d’une technologie aujourd’hui disparue), les armées
carthaginoises commencent une croisade vers le Nord, pillant Gênes,
Venise, Milan et menaçant aussi bien l’empire des Habsbourg
que le duché de Bourgogne. Délire ? Réalité
cachée ? Histoire non officielle ou Histoire tout simplement
différente ?
Autant de questions auxquelles Gentle évite soigneusement de
répondre (du moins dans ces 2 premiers tomes), laissant à
son lecteur le soin de se débrouiller avec ça. Il faut
d’ailleurs reconnaître que la chose fonctionne remarquablement
bien, surtout quand des fouilles archéologiques sur la côté
tunisienne mettent à jour ce qui ressemble fort à un golem…
Quant au capitaine Cendres, ses aventures se corsent dés qu’elle
se rend compte que le général des armées carthaginoise
est une femme qui lui ressemble trait pour trait. Sœur ? clone
? hasard ? Enlevée par l’ennemi et présentée
devant son éleveur, Cendres comprend moult choses dérangeantes,
avant de saisir plus précisément la véritable nature
de l’ennemi…
Epiques, violents, sanglants, hilarants et finalement passionnants,
les deux premiers tomes du Cycle de Cendres tiennent remarquablement
bien leurs promesses. Gentle y déploie une prose tour à
tour élégante ou directe, maniant l’art de l’ellipse
avec une finesse et une subtilité ahurissantes. Happé
par une lecture compulsive, l’amateur se sent orphelin une fois
la dernière page tournée. Si la suite est à la
hauteur, «Cendres» pourrait bien devenir une sorte de classique
de Fantasy-SF, tendance OVNI littéraire. A suivre.