Pépite
égarée dans un sac à charbon, Lucius SHEPARD fait
un retour inattendu en France avec la publication d’un recueil
rassemblant des textes récents de très haute tenue. Une
excellente initiative à rapprocher de la non moins excellente
anthologie "Les continents perdus" [Denoël/Lunes d'encre]
qui propose un texte de SHEPARD ["Le train noir"], ce dont
personne ne se plaindra.
Saluons donc l’initiative des éditions du Bélial’
qui, en publiant "Aztechs", choisissent de mettre en avant
un auteur réputé aussi exigeant qu’invendable, risquant
par là même d’être boudé du grand public.
Si Lucius SHEPARD n’est pas franchement adepte du space opera
pur jus et du barbare velu, il n’en produit pas moins des textes
aussi élégants qu’intelligents, oniriques et violents,
parfaitement susceptibles de plaire au plus grand nombre.
Ceux qui en doutent peuvent découvrir un avant-goût du
recueil dans la revue Bifrost qui publie la nouvelle "La présence"
: histoire aussi simple que linéaire qui décrit l’attirance
d’un jeune pompier pour une étrange jeune femme, toujours
assise à la même place dans un bar qui sert de cantine
à une équipe de fouille dans les décombres du World
Trade Center. Le travail est aussi dur qu’horrible, et le dialogue
qui lie peu à peu les deux protagonistes laisse entrevoir leurs
fêlures intérieures pour mieux assommer le lecteur dans
les dernières pages. Brillante démonstration qui a le
mérite de convaincre malgré un schéma somme toute
prévisible.
Paradoxe ?
Sans doute, mais c’est aussi pour ça que SHEPARD est grand.
Les plus curieux et les plus motivés se dépêcheront
de dévorer "Aztechs", ne serait-ce que pour l’implacable
coup de marteau asséné sans aucun regret par la formidable
nouvelle "L’éternité et après".
Hallucinante plongée au coeur d’une boîte de nuit
moscovite contrôlée par la mafia, la nouvelle met en scène
un jeune voyou plutôt bien placé dans la hiérarchie,
bien décidé à racheter au parrain la prostituée
dont il est tombé amoureux. Mais si ses motivations sont claires,
la suite l’est moins : passages rêvés, hallucinations,
manipulations, intervention d’éléments fantastiques
font de la quête du héros un voyage au bout de lui-même
plus qu’éprouvant. Qui - ou plutôt quoi - contrôle
la boîte L’éternité ?
Ne manquez pas non plus "Le rocher au crocodile", la encore
plongée morbide et angoissante [c’est une habitude, chez
SHEPARD] dans un Zaïre moite et magique, où sorciers et
homme-crocodiles font bon ménage.
On ne résumera évidemment pas tout ici, tant le recueil
est dense. C’est d’ailleurs l’une des principales
qualités de Lucius SHEPARD : en quelques lignes, il balade son
lecteur et le prend à la gorge, avant de l’égarer
dans les méandres d’un scénario faussement simple
et toujours traître. Ultime pied de nez, au moment même
où les choses semblent s’éclaircir et aller de soi,
une petite ellipse achève de projeter le texte dans une dimension
inédite, sombre et inattendue.
Aborder Lucius SHEPARD, c’est aborder un monde personnel d’une
grande originalité, un monde où la réalité
reste floue, mais où le plaisir de lecture se renouvelle à
chaque page.
"Aztechs" rassemble des nouvelles de toute beauté,
certes, mais c’est aussi un ticket d’entrée pour
ceux et celles tenté[e]s par une aventure littéraire qui
ne ressemble à aucune autre.
Le meilleur moyen de découvrir une science-fiction résolument
adulte, assumée et intelligente.