Roman
de « SF politique », ARSLAN a été publié
en 1976, dans un contexte historique qui mérite d’être
rappelé avant lecture.
De fait, ARSLAN est un livre dérangeant, inquiétant et
globalement bien conçu, surtout pour un lectorat français
ayant conscience de ce qu’implique la « collaboration ».
L’histoire est assez simple. Dans un récit à deux
voix, ENGH raconte la prise du pouvoir mondial par un jeune général
turkmène. Curieusement, Arslan (c’est son nom) débarque
à Kraftville, petite cité Illinoise dans laquelle il ne
se passe pas grand chose. Encore plus curieusement, il décide
d’en faire une sorte de quartier général, en instituant
une politique de référence vis-à-vis des autres
zones conquises (c’est-à-dire le reste du monde). Brutal,
violeur et parfaitement inique, Arslan s’impose comme dictateur
pédophile, mais péniblement humain. Installé chez
le narrateur principal (Franklin Bond), il y viole régulièrement
le jeune Hunt Morgan, gamin de 12 ans à peine pubère et
en fait sa mascotte, tandis que ses soldats s’installent «
chez l’habitant », instaurant un climat ultra dictatorial
avec couvre-feu, exécutions et tutti quanti. Pourtant, il ne
s’agit pas d’un simple pillage et de sa violence corollaire,
mais d’un plan bien construit qui tend vers un monde meilleur,
en éliminant la pyramide sociale capitaliste traditionnelle pour
la remplacer par un ensemble de communautés autogérées
et autosuffisantes, sans la moindre aide technique. Très vite,
le conté de Kraftville devient le district 3296, laboratoire
de ce que sera le monde après la pacification.
De cette situation traumatisante pour tout lecteur nord américain
(on se rappelle que jamais les Etats-Unis n’ont connu d’occupation)
naît un dialogue intéressant mais finalement assez convenu
entre Arslan et Bond, entre le politicien habité par une vision
et le chrétien social démocrate. Bond collabore avec l’occupant,
mais c’est pour éviter le pire (la destruction pure et
simple de la ville et la liquidation de ses habitants si jamais Arslan
vient à mourir), tout en organisant un réseau de résistance
dans le plus grand secret. ENGH décrit avec une objectivité
glaçante les actions des protagonistes, sans jamais porter de
jugement moral. Veulerie des uns, cruauté des autres, mesquinerie
générale, mais dans une société nouvelle
qui finalement ne fonctionne pas si mal, et dont tout le monde s’accommode
assez bien. C’est d’ailleurs ce qui contribue à instaurer
le malaise dans le livre, dans la mesure où « la vie continue
» toujours.
Plus avant dans le livre, on apprend qu’Arslan a prévu
un plan B au cas où le plan A ne fonctionne pas à 100%,
qui vise tout simplement à l’éradication de l’espèce
humaine via un virus qui réduit la fertilité. On s’en
doute, on ne stérilise pas une planète entière
sans souci, ce qui est à l’origine du départ d’Arslan
de Kraftville, laissant la cité aux mains de ses administrateurs.
La deuxième voix du roman est celle de Morgan Hunt, la mascotte
(l’amant ?) d’Arslan, qui ne peut faire autrement qu’aimer
son bourreau. La vision du lecteur est assez perturbée par la
description de la vie de Hunt, rapidement convaincu (et le lecteur avec)
que la seule dignité possible réside en Arslan. Le rapport
bourreau victime est un classique en littérature, mais il est
raconté ici de l’intérieur, avec poésie,
humanité et beaucoup d’efficacité.
Vers la fin du texte, le retour du général est au programme,
mais seul et malade, avec une inversion totale du rapport de force entre
les habitantes et Arslan. On y découvre également la bassesse
de certains villageois, calquant leur attitude sur les bons français
soudainement transformés en ardent résistants au printemps
45, abattant de ci de là et avec beaucoup d’héroïsme
des soldats allemands sans défense…
Au final, ARSLAN est un bon roman, bien raconté, se gardant jalousement
de prendre un quelconque parti, exposant avec limpidité les motivations
de chacun. Le texte est plus a-moral qu’im-moral, mais l’identification
cyclique du lecteur avec les « bons » et les « méchants
» entraîne une lecture passionnante, douloureuse et (on
l’a vu) dérangeante. Le seul défaut d’ARSLAN
vient en fait du manque de crédibilité de la situation.
Malgré une explication douteuse quant à la méthode
du général pour prendre le contrôle de la planète,
on reste dubitatif. ARSLAN est donc du domaine de l’allégorie,
mais c’est finalement dommage qu’on ne puisse pas y croire
un peu plus. Un texte décalé, à part, de très
haut niveau, mais difficile et parfois faible. Quoi qu’il en soit,
ARSLAN est sujet au débat, d’où son intérêt
indéniable.