ARIOSTO FURIOSO - CHELSEA Q. YARBRO - FOLIO SF

Publié en 1981 chez Présence du futur, ce curieux roman est aujourd’hui réédité en Folio SF, pour le plus grand bonheur des amateurs d’une science-fiction littéraire exigeante, dans sa forme comme dans son fond.


Au-delà de l’œuvre en elle-même, ARIOSTO FURIOSO vaut à lui seul le détour pour un détail véritablement hallucinant : C’est peut-être la seule traduction de Jean Bonnefoy où ce dernier n’ouvre pas sa gueule à chaque page. Et pour ça, rien que pour ça, le roman mérite d’être lu.
Petit Robert, tome 1 : Cuistre : Nom masculin. Pédant vaniteux et ridicule. « Je suis meilleur que l’auteur que je traduis » Jean Bonnefoy in « Dieu, ma vie, mon œuvre ». De fait, les lecteurs curieux auront sans doute fait la connaissance de ce sinistre personnage, pourvu d’un ego démesuré, tellement bon traducteur qu’il tient absolument à en améliorer le texte original par toutes sortes de supercheries. Il s’agit donc de faire plus drôle que Douglas Adams, plus bizarre que Dish, plus cyber que Sterling, tout en en rajoutant de ci de là, une petit coup ici, un autre là-bas, notes en bas de page érudites par milliers, utilisation abusive du point d’exclamation et surtout, surtout, ode permanente à lui-même... Aucune explication n’a jamais été donnée sur le squat quasi permanent de ce type en PdF, mais c’est aujourd’hui (fort heureusement) une période révolue.
Avec Ariosto Furioso, Bonnefoy ne s’autorise pas une seule note en bas de page, tout au plus un glossaire italien français destiné au lecteur, mais avant tout destiné à Bonnefoy lui-même qui peut y étaler son incroyable culture. Le glossaire est d’ailleurs impeccable, mais Bonnefoy n’est finalement que Bonnefoy, et il ne peut s’empêcher d’ajouter après « Falavedova : faiseuse de veuve », « La bien nommée, c’est l’épée de Lodovico ! ». Mais à part çà, je vous jure, c’est la seule connerie écrite par Bonnefoy. Le livre est impeccable. Ceux qui évitent scrupuleusement l’intégrale des traductions du vandale peuvent sans risque d’apoplexie se ruer sur ARIOSTO FURIOSO.

 

Et l’histoire, au fait ? j’y viens.
Nous sommes en 1533, et comme chacun sait, l’Italie est une grande nation qui vient juste de réaliser son unité. Cette Italia Federata est dirigée par un Médici, Damanio, qui a pour proche ami et quasi conseiller Lodovico Ariosto, poète fameux et (accessoirement) auteur du chef d’œuvre Orlando Furioso. Dans cette cour pourrie de machinations infâmes et de traîtrises odieuses (entre cardinaux sodomites, papes assoiffés de pouvoir et autres sympathiques personnages), Lodovico trace tant bien que mal son chemin, mais la route est longue. Histoire de s’évader des intrigues de cour, le poète compose une nouvelle fantasia, imaginant un monde dans lequel l’Italia Federata a conquis le nouveau monde, en bonne intelligence avec les peuples indiens. Et dans ce pays rêvé, Ariosto le grand héro, monté sur un hippogriffe et flanqué d’une épée luisante, s’en va livrer bataille au puissant sorcier Anatrecacciatore pour sauver le monde. Sauf que… C’est à vous maintenant.


Littérairement pointu, drôle par son sens du deuxième degré (l’honneur d’Ariosto et ses manières de grand héro mythique sont à mourir de rire), sérieux par les deux mondes décrits, ARIOSTO FURIOSO fait partie de ces textes « à part » qui méritent une bonne place dans une bibliothèque SF digne de ce nom. Avec modestie et talent, YARBRO nous rappelle que la science-fiction n’est pas qu’affaire de conflit galactique, mais peut aussi se montrer plus légère et résolument différente. ARISTO FURIOSO n’échappe pas à certaines longueurs (que le chemin vers le dénouement est long, et que la chute est… Brutale), mais le charme suranné qui s’en dégage est un vrai plaisir de lecture. Quant aux dernières pages, elles sont tout simplement bouleversantes. Fin, divertissant et très malin, ARIOSTO FURIOSO est une réussite.

- retour à la liste des chroniques -