Monstre
sacré de la SF anglaise, Christopher Priest est pourtant un auteur
mal connu. “Le monde inverti” mis à part, qui connaît
l’autre face de son oeuvre, toute en pudeur et en questionnements
?
Publié aux éditions Lunes d’encre (sous une couverture
parfaitement inadaptée et, pour tout dire, un peu ridicule),
“L’archipel du rêve” est l’occasion idéale
d’aborder Christopher Priest dans ce qu’il a de plus délicat,
de plus douloureux et de plus difficile à cerner. Si “L’archipel
du rêve” est à mettre en rapport avec “La fontaine
pétrifiante” (en Folio SF), ce recueil n’est pas
non plus étranger aux autres romans parus également chez
Lunes d’encre (“Les extrêmes”
et l’extraordinaire “Le prestige”). On y retrouve
le perpétuel décalage des personnages par rapport à
une existence souvent subie, une douleur existentielle bien difficile
à exprimer et une étrangeté générale
à la fois inquiétante et curieuse.
S’il n’est évidemment pas question de résumer
ici les 7 nouvelles du recueil, il n’est pas inutile de préciser
qu’il s’agit de la peinture d’un monde hors du temps,
un archipel aux frontières peu définies qui sépare
deux continents en guerre perpétuelle (celui-là même
qui fait figure de construction mentale névrotique dans “La
fontaine pétrfiante”). Sexuelles, violentes, subtiles
et magnifiques dans l’art de l’ellipse, les nouvelles de
“L’archipel du rêve” relèvent de l’attente
comme du changement. Attente de ce qui vient quand on décide
de passer à l’acte (“La négation”, texte
imposant dans lequel un jeune soldat apprenti poête finit par
déserter dans la neige et le froid, lassé par une existence
absurde et des patrouilles inutiles au pied d’un mur très
kafkaien, censé protèger la région d’une
hypothétique invasion ennemle. Une nouvelle à mettre en
rapport avec un certain désert des tartares), attente du voyeur
fasciné par la sexualité d’une peuplade mystérieuse
dont il cherche à percer le secret (dans le très percutant
“Le regard”), changement de la jeune femme venue régler
les différentes formalités suite au décès
d’un oncle éloigné, et qui finira par vivre une
aventure avec la policière chargée de sa surveillance
(“La cavité miraculeuse”), changement d’un
déserteur ou d’un visiteur, attente des uns, des autres
et de ceux dont on a peur, “L’archipel du rêve”
est une étonnante invitation au voyage. Un voyage difficile d’accès,
à réserver aux plus motivés, mais dont la profondeur
et la puissance descriptive livrent un Christopher Priest dans toute
sa nudité crue.
Si
l’auteur invite ainsi le lecteur dans son intimité, le
procédé est tout sauf impudique. Au final, on sort dérouté
et envoûté du recueil, à l’’image de
ces personnages présents dans leur absence, et dont on a bien
du mal à se défaire une fois la dernière page tournée.