POUL ANDERSON - LA SAGA DE HROLF KRAKI - LE BELIAL'

Rééditée par Le Bélial’, cette année, la saga de Hrolf Kraki a été écrite en 1973. Dédié à Chealsea Quinn Yarbro et à Emil Petaja, cet ouvrage compte l’épopée des Skjoldung. Dans un avant-propos rempli (entre autres choses) d’informations sur la prononciation des noms nordiques, Anderson nous explique que son livre s’inspire directement de légendes païennes qu’il a pris soin de traduire. « Pour moi, le problème primordial résidait dans la nécessité de concilier le plaisir de lecture et la fidélité aux modèles originaux » confie l’auteur.


Avec cette saga, nous pénétrons dans l’univers sans pitié d’hommes hirsutes musclés barbus, blonds ou roux maniant de monstrueuses épées comme s’il s’agissait de cure-dents. Chevauchant à travers des contrées habitées par des Trolls, des sorcières, des dieux rancuniers ou d’autres créatures mystérieuses, les héros, se retrouvent confrontés à des problématiques souvent liées à la puissance de leur royaume ou à des coucheries parfois incestueuses. Ils adorent résoudre leurs différents en décapitant joyeusement leurs adversaires à grands coups de hache éclaboussant à tout va les Fjords de sang humain. Lorsqu’ils ne sont pas en train de guerroyer, ils en profitent pour aller chasser le cerf, l’ours, l’élan ou l’aurochs. C’est dire si la finesse intellectuelle les habite. Hrolf Kraki qui réussit tant bien que mal à maintenir la paix pendant 7 années, fait donc figure de grand héros…
Pour suivre et comprendre le récit, l’auteur a eu la bonne idée de pourvoir son ouvrage d’un arbre généalogique. Il faut dire que certains personnages portent les mêmes noms que leurs grands-pères ou même que leurs pères. Pas évident de s’y retrouver…
Pour commencer, un roi (Frodi) pas gentil mais alors pas gentil du tout tue son propre frère (Halfdan) pour accéder au trône. Manque de chance pour cet être malfaisant, Halfdan a deux fils : Hroar et Helgi. Une fois grands et musclés ces deux individus vont venger leur père et prendre ainsi la place de leur oncle. Ils vont régner ensemble sans s’entretuer, ce qui apparaît comme un fait exceptionnel.
Plus fougueux que son frère, Helgi va s’accoupler avec la reine d’Als : Olof. Celle-ci ayant été forcée à partager la couche de l’impétueux Helgi, elle va passer le reste de sa vie à essayer de se venger. De cette étreinte abusée naîtra la pauvre Yrsa. Par un concours de circonstances malheureuses, Helgi tombera amoureux d’Yrsa sans savoir qu’il s’agit de sa propre fille. Et de cette union heureuse mais incestueuse naîtra Hrolf Kraki. Étonnement, il ne s’avérera pas être un débile profond au sens clinique du terme, mais un roi fabuleux unificateur et réussissant dans ce monde de brutes à établir une paix plus ou moins durable.


Et qu’est ce qu’on en pense ?
Comme on peut le constater, l’intrigue de cette saga est basée en partie sur les déboires amoureux de barbus scandinaves portés sur la violence. Si l’on voulait être sarcastique, on pourrait renommer ce livre : « amour, gloire et beauté chez les vikings ». Mais soyons honnêtes, cette saga se lit toute seule, et l’on a même du mal à lâcher le livre avant la fin.
Sans doute qu’un grand nombre de lectrices ne seraient pas du même avis. Car il s’agit bien là d’un livre viril, véhiculant des concepts guerriers, violents, pour ne pas dire phallocrates. Les femmes y sont systématiquement montrées comme de maléfiques sorcières, si elles sont méchantes, usant du pouvoir qu’elles ont sur la nature (oulala, c’est pas bien) et sur les dieux pour influencer des rois ou des guerriers somme toute sympathiques. Si elles sont gentilles, elles s’effacent devant l’intelligence et la perspicacité de leurs maris barbus et accessoirement polygames.
Dépourvu d’humour, le récit met particulièrement l’accent sur le côté tragique du destin de ces hommes courageux et bons, confrontés à l’horreur d’un monde barbare. Le sympathique Bjarki va, par exemple venir en aide au malheureux Hott et aura, à ce sujet cette phrase fabuleuse : « je trouve inhumain de jeter des ordures à quiconque et de mal se comporter à l’égard des enfants et des faibles ». Cela n’empêche pas quelques pages plus loin, l’un de ses compagnons de couper le nez de sa concubine parce qu’elle lui a mal parlé.


Dans ces conditions, comme souvent dans les contes à la morale plus ou moins douteuse, c’est finalement dans la bouche des méchants que l’on trouve les paroles les plus sensées. S’adressant au dieu des mers pour essayer de le convaincre de lui venir en aide, l’immonde Skuld, sorcière à plein temps, tient ces propos encore d’actualité: « Des marins ne partent-ils pas en campagne, chaque année plus nombreux, pour assommer tes phoques, harponner tes baleines, dévaliser les nids de tes cormorans et de tes fous, relever leurs filets regorgeant de tes poissons et briser la solitude vêtue de ciel de tes îles les plus reculées ? je te le dis, moi qui ne suis qu’à demi humaine, je te le dis : l’homme est l’ennemi de la Vieille Vie, qu’il le sache ou l’ignore, et à la fin, ses œuvres recouvriront le monde, qui plus jamais ne connaîtra la liberté, ni la magie sauvage, à moins que nous l’abattions et que nous ne le ramenions, avant qu’il ne soit trop tard, au sein de la fraternité de la Bête, de l’Arbre et des Eaux. »


Si Poul Anderson n’est pas franchement connu pour ses idées progressistes, mais plutôt pour ses positions réactionnaires, il faut tout de même lui reconnaître un certain talent de conteur.

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