Rééditée
par Le Bélial’, cette année, la saga de Hrolf Kraki
a été écrite en 1973. Dédié à
Chealsea Quinn Yarbro et à Emil Petaja, cet ouvrage compte l’épopée
des Skjoldung. Dans un avant-propos rempli (entre autres choses) d’informations
sur la prononciation des noms nordiques, Anderson nous explique que
son livre s’inspire directement de légendes païennes
qu’il a pris soin de traduire. « Pour moi, le problème
primordial résidait dans la nécessité de concilier
le plaisir de lecture et la fidélité aux modèles
originaux » confie l’auteur.
Avec cette saga, nous pénétrons dans l’univers sans
pitié d’hommes hirsutes musclés barbus, blonds ou
roux maniant de monstrueuses épées comme s’il s’agissait
de cure-dents. Chevauchant à travers des contrées habitées
par des Trolls, des sorcières, des dieux rancuniers ou d’autres
créatures mystérieuses, les héros, se retrouvent
confrontés à des problématiques souvent liées
à la puissance de leur royaume ou à des coucheries parfois
incestueuses. Ils adorent résoudre leurs différents en
décapitant joyeusement leurs adversaires à grands coups
de hache éclaboussant à tout va les Fjords de sang humain.
Lorsqu’ils ne sont pas en train de guerroyer, ils en profitent
pour aller chasser le cerf, l’ours, l’élan ou l’aurochs.
C’est dire si la finesse intellectuelle les habite. Hrolf Kraki
qui réussit tant bien que mal à maintenir la paix pendant
7 années, fait donc figure de grand héros…
Pour suivre et comprendre le récit, l’auteur a eu la bonne
idée de pourvoir son ouvrage d’un arbre généalogique.
Il faut dire que certains personnages portent les mêmes noms que
leurs grands-pères ou même que leurs pères. Pas
évident de s’y retrouver…
Pour commencer, un roi (Frodi) pas gentil mais alors pas gentil du tout
tue son propre frère (Halfdan) pour accéder au trône.
Manque de chance pour cet être malfaisant, Halfdan a deux fils
: Hroar et Helgi. Une fois grands et musclés ces deux individus
vont venger leur père et prendre ainsi la place de leur oncle.
Ils vont régner ensemble sans s’entretuer, ce qui apparaît
comme un fait exceptionnel.
Plus fougueux que son frère, Helgi va s’accoupler avec
la reine d’Als : Olof. Celle-ci ayant été forcée
à partager la couche de l’impétueux Helgi, elle
va passer le reste de sa vie à essayer de se venger. De cette
étreinte abusée naîtra la pauvre Yrsa. Par un concours
de circonstances malheureuses, Helgi tombera amoureux d’Yrsa sans
savoir qu’il s’agit de sa propre fille. Et de cette union
heureuse mais incestueuse naîtra Hrolf Kraki. Étonnement,
il ne s’avérera pas être un débile profond
au sens clinique du terme, mais un roi fabuleux unificateur et réussissant
dans ce monde de brutes à établir une paix plus ou moins
durable.
Et qu’est ce qu’on en pense ?
Comme on peut le constater, l’intrigue de cette saga est basée
en partie sur les déboires amoureux de barbus scandinaves portés
sur la violence. Si l’on voulait être sarcastique, on pourrait
renommer ce livre : « amour, gloire et beauté chez les
vikings ». Mais soyons honnêtes, cette saga se lit toute
seule, et l’on a même du mal à lâcher le livre
avant la fin.
Sans doute qu’un grand nombre de lectrices ne seraient pas du
même avis. Car il s’agit bien là d’un livre
viril, véhiculant des concepts guerriers, violents, pour ne pas
dire phallocrates. Les femmes y sont systématiquement montrées
comme de maléfiques sorcières, si elles sont méchantes,
usant du pouvoir qu’elles ont sur la nature (oulala, c’est
pas bien) et sur les dieux pour influencer des rois ou des guerriers
somme toute sympathiques. Si elles sont gentilles, elles s’effacent
devant l’intelligence et la perspicacité de leurs maris
barbus et accessoirement polygames.
Dépourvu d’humour, le récit met particulièrement
l’accent sur le côté tragique du destin de ces hommes
courageux et bons, confrontés à l’horreur d’un
monde barbare. Le sympathique Bjarki va, par exemple venir en aide au
malheureux Hott et aura, à ce sujet cette phrase fabuleuse :
« je trouve inhumain de jeter des ordures à quiconque et
de mal se comporter à l’égard des enfants et des
faibles ». Cela n’empêche pas quelques pages plus
loin, l’un de ses compagnons de couper le nez de sa concubine
parce qu’elle lui a mal parlé.
Dans ces conditions, comme souvent dans les contes à la morale
plus ou moins douteuse, c’est finalement dans la bouche des méchants
que l’on trouve les paroles les plus sensées. S’adressant
au dieu des mers pour essayer de le convaincre de lui venir en aide,
l’immonde Skuld, sorcière à plein temps, tient ces
propos encore d’actualité: « Des marins ne partent-ils
pas en campagne, chaque année plus nombreux, pour assommer tes
phoques, harponner tes baleines, dévaliser les nids de tes cormorans
et de tes fous, relever leurs filets regorgeant de tes poissons et briser
la solitude vêtue de ciel de tes îles les plus reculées
? je te le dis, moi qui ne suis qu’à demi humaine, je te
le dis : l’homme est l’ennemi de la Vieille Vie, qu’il
le sache ou l’ignore, et à la fin, ses œuvres recouvriront
le monde, qui plus jamais ne connaîtra la liberté, ni la
magie sauvage, à moins que nous l’abattions et que nous
ne le ramenions, avant qu’il ne soit trop tard, au sein de la
fraternité de la Bête, de l’Arbre et des Eaux. »
Si Poul Anderson n’est pas franchement connu pour ses idées
progressistes, mais plutôt pour ses positions réactionnaires,
il faut tout de même lui reconnaître un certain talent de
conteur.