Catapulté
Monstre Sacré de la SF contemporaine après plusieurs romans
formant un tout cohérent [mais pas un cycle, au sens le plus
classique du terme], Iain M. BANKS a profondément renouvelé
un genre conservateur et parfois sclérosé. Avec une touche
d’humour anglais pince-sans-rire, un flegme et un cynisme assumés,
l’écossais s’autorise des expérimentations
littéraires étonnantes, via une liberté contagieuse
et un brio toujours renouvelé. Ecrivain mainstream sous la signature
de Iain BANKS [mais le mainstream de BANKS en est-il vraiment un ?],
il a réussit l’impossible : combiner littérature
blanche et littérature de genre, pour une seule et même
œuvre finale. Un principe parfaitement inconvenant dans un pays
libéral comme la France, où chacun doit rester à
sa place.
Idolâtré au même titre qu’un certain Dan SIMMONS
pour des livres mondes et autres histoires monstres, Ian M. BANKS s’attache
à développer un univers futuriste bien précis,
baptisé la Culture. Nous vous renvoyons à la Fiche Auteur
du Cafard Cosmique pour en savoir un peu plus sur cet univers particulier,
le roman critiqué ci-après n’en faisant pas partie.
BANKS aime les terrains broussailleux. Jusqu’à preuve du
contraire, ce sont justement ceux-là qu’on peut explorer
le plus facilement…
Résumons : Il y a le BANKS mainstream, le BANKS SF Culture et
le BANKS SF non Culture. Publié récemment au Royaume-Uni,
"The algebraist" fait assurément partie de la troisième
catégorie, avec un univers parfaitement nouveau, du moins dans
l’œuvre de cet auteur si singulier. Nouveau, certes, mais
en y regardant de près, les situations, les ambiances, les organisations
politiques et les fracas guerriers qui les accompagnent n’ont
au contraire rien de bien original pour un lecteur de SF, même
novice.
Après quelques pages, on comprend que "The algebraist"
[néologisme anglais qu’on pourra traduire par "L’algébriste",
au sens de "celui qui fait de l’algèbre"] est
avant tout une parodie. Et une parodie somme toute assez classique du
Space Opera et de ses canons esthétiques, narratifs et scientifiques.
Nous avons donc affaire à un empire galactique [le "Mercatoria"]
étendu sur une échelle hallucinante grâce à
la technologie des trous de vers.
Via ces autoroutes spatiales somme toute bien commodes, les problèmes
de transport, d’exploration, de communication et d’organisation
gouvernementale sont réglés une bonne fois pour toutes.
Tout ne serait qu’ordre et beauté si d’affreux rebelles,
aussi stupides que violents, ne se livraient de temps en temps à
des attaques terroristes du fond de leurs banlieues galactiques crasseuses.
Bien entendu, on apprendra sur la fin [mais sans vraiment aborder le
problème en profondeur, un défaut que l’on appliquera
d’ailleurs à l’ensemble du livre] que ces fameux
rebelles ne sont en fait pas si méchants et que l’empire
galactique n’est pas que calme et volupté.
Bref, ces dangereux activistes se font une spécialité
d’effectuer quelques raids éclairs sur les systèmes
isolés, détruisant au passage les portails des trous de
vers, condamnant de fait lesdits systèmes visés à
une isolation autarcique souvent catastrophique et parfois étalée
sur plusieurs millénaires. Car oui, effectivement oui, détruire
un portail implique que le centre galactique en achemine un nouveau,
à une vitesse certes proche de celle de la lumière, mais
qui ne la dépasse en aucun cas.
Si vous habitez à 3000 années lumière du centre,
you are screwed [pour faire court].
C’est ce qui arrive à un petit système dont tout
le monde se fiche éperdument, et dont l’organisation vire
au chaos total avant de sombrer dans une sorte d’âge sombre
spatio-médiéval. L’archimandrite Luciferous, potentat
local assoiffé de sang et de pouvoir [ce qui donne lieu à
quelques scènes de tortures fort réjouissantes et toujours
subtilement drôles dans leur démesure], décide d’envahir
le système presque voisin, ce dernier ayant lui aussi subi une
destruction de son portail quelques décennies auparavant. Système
solaire assez classique avec géante gazeuse et nombreuses lunes
en orbite, ‘Glantine [c’est son nom] est comme un doigt
coupé de l’empire. Toujours politiquement stable malgré
une isolation forcée qui ne sera pas rompue avant plusieurs décennies,
le gouvernement cohabite pacifiquement avec les habitants de la géante
gazeuse Nasqueron.
Formes de vies profondément étrangères et flottantes,
les Dwellers [les "Habitants", littéralement. Un terme
à rapprocher des "êtres humains" des indiens
d’Amérique du nord] incarnent un monde à part à
eux seuls. Espèce pan-galactique dont la lente et incroyable
diaspora les a fait coloniser quasiment chaque géante gazeuse
de l’univers connu, ils ont toujours été, et, manifestement,
seront toujours là. Intelligents, organisés dans une sorte
de douce anarchie individualiste et édoniste, leur durée
de vie atteint plusieurs milliard d’années, et leurs connaissances
semblent sans limites. Aussi amusés qu’agacés par
les formes de vie rapides [dont les humains] qui vivent, se développent,
grandissent et meurent le temps d’un battement d’oeil [à
leur échelle], les Dwellers sont étudiés de près
par les humains, via un ordre particulier [les “ seers ”],
chargé de collecter des informations les concernant.
Plutôt à l’aise avec ces curieuses créatures,
Fassin Taak est un Seer comme les autres, menant une existence agréable
[malgré quelques souvenirs douloureux magistralement racontés
par l’auteur] sur l’une des lunes de Nasqueron. Sans le
savoir, il met le doigt sur un petit [mais vraiment petit] bout de piste
qui pourrait éventuellement conduire, avec beaucoup de si, peut-être,
ça n’est pas si sûr, à ce qu’on appelle
la liste des Dwellers, information secrète et mythique qui recense
les trous de vers cachés et mis au point par les Dwellers eux-mêmes,
à l’abri du regard cupide des autres races galactiques.
Pour le Mercatoria, récupérer ce secret permettrait de
régler définitivement le problème des rebelles,
tout en empêchant l’invasion du système de ‘Glantine
par le maléfique Luciferous. Chargé par une instance bureaucratique
exotique de trouver cette fameuse liste, Fassin Taak s’embarque
pour une aventure qui l’entraîne vers le secret le mieux
gardé de l’univers, vers une révélation qui
pourrait bien changer le monde à jamais...
Toujours superbement écrit et maîtrisé, le texte
de BANKS contient, on le voit, tous les ingrédients du bon vieux
Space Opéra, ridicule compris.
La bonne nouvelle, c’est qu’il les distors discrètement,
rendant l’ensemble assez crédible, malgré un asburdus
général plutôt gratiné.
La mauvaise, c’est que le seul nom de BANKS a justifié
la parution de "The Algebraist" en l’état, et
que le manuscrit aurait grandement gagné à être
“édité”, au sens le plus littéral.
Ainsi, BANKS se perd en route, s’embarque dans d’inutiles
explications, charge l’histoire de longueurs parfois insupportable,
livrant un roman inégal de bout en bout. On a , bien sûr,
droit à quelques passages sublimes [les choses s’améliorent
à partir de la page 350], mais l’ensemble est trop irrégulier
et indigeste pour intéresser vraiment le lecteur. Oscillant entre
récit ethnologique, space opera déjanté, textes
à plusieurs voix et grand n’importe quoi, BANKS ne trouve
ni rythme ni vitesse de croisière.
Au final, c’est difficile à admettre, mais il faut bien
l’avouer, "The Algebraist" est un roman tout simplement
ennuyeux. Long, beaucoup trop long, bancal et fatiguant, ce roman est
la preuve que l’erreur est humaine, et que même les très
grands auteurs ne sont pas à l’abri.