Evoquer
la littérature pour enfants nous ramène inévitablement
à la série HARRY POTTER, dont on a pu dire tout et n’importe
quoi. Reste qu’avec une telle présence marketing, les aventures
du petit sorcier-gentil-propre sont désormais une référence
du genre, tout en inaugurant une future série de clichés
littéraires.
La littérature pour enfants sait pourtant se montrer plus riche
et plus intelligente, mais ces qualités la rendent forcément
moins accessible. Hé oui, il va falloir penser, chose inconcevable
pour un enfant, c’est bien connu, au vu de la mièvrerie
généralement constatée dans les collections spécialiséess.
Avec
sa trilogie A LA CROISEE DES MONDES, Philip Pullman nous donne une véritable
leçon de littérature et nous prouve qu’on peut s’adresser
différemment aux plus petits. Règle numéro un,
ne pas prendre les enfants (et à fortiori les adultes) pour des
idiots bien pensants. Règle numéro deux, s’attarder
sur des personnages crédibles, touchants et humains. Règle
numéro trois, proposer un monde à la fois différent
et crédible, mais suffisamment proche pour ne pas faire disparaître
tout repère. Saupoudrer le tout de créatures fantastiques
bizarres, absurdes, comiques et très sérieuses, finalement
beaucoup plus efficaces que les sempiternels dragons.
Remuer, ajoutez une pincée de mondes parallèles, et vous
y êtes.
Pullman réussit le difficile pari de faire exactement coïncider
le plaisir des enfants et des adultes en trois romans menés de
main de maître. LES ROYAUMES DU NORD, LA TOUR DES ANGES et LE
MIROIR D’AMBRE se lisent comme une trilogie cohérente,
axé sur une héroïne féminine nommée
Lyra et âgée de 11 ans au début de l’histoire.
S’y ajoute son pendant masculin, Will, lui aussi fraîchement
éclôt du monde des mômes et par encore complètement
convaincu qu’il ne va pas tarder à être un adulte
comme les autres. Prendre une paire d’enfants pour personnages
principaux est une vieille ficelle du genre, mais Pullman évite
soigneusement tous les pièges qui en découlent : Aucun
manichéisme n’est décelable, même chez les
« méchants » dûment estampillés comme
tels. Côté obscur des mondes décrits, l’Eglise
officielle est remarquablement bien malmenée, et la notion même
de paradis et d’enfer est jetée aux oubliettes. Quand les
gens meurent, ils meurent. C’est triste, injuste et parfois choquant,
mais c’est comme ça (De fait, Pullman propose une explication
plus qu’intelligente à la question fatale que tout gamin
a un jour posé « Où va-t-on quand on est mort ?).
De l’amour qu’éprouvent Lyra et Will, il est évidemment
question, mais de manière subtile, touchante et tragique. Harlequin
n’a vraiment pas sa place ici. Bref, tous les éléments
requis sont présents pour faire de cette trilogie un monument
du genre, et c’est exactement ce qu’est A LA CROISEE DES
MONDES. Un festival d’intelligence, de qualité littéraire,
d’invention et de suspense. Un coup de maître pour un auteur
dont on attend avec impatience la publication des prochains opus. Ainsi,
on trouve déjà quelques autres textes en Gallimard Jeunesse,
mais l’idée de faire fusionner la cible enfants et adultes
en Folio SF est sans doute appelée à faire des petits.
A propos, autant savoir que les romans de Pullman s’adressent
plus à de jeunes pré-ados qu’à des enfants
frais éclos, la violence qu’on y trouve n’étant
pas exactement idéale pour les tous petits. Reste qu’une
telle convergence de plaisir entre les générations est
synonyme de grand texte, et qu’on se ralliera sans angoisse existentielle
à ce genre de formule.
Difficile de résumer l’action des trois romans, mais on
peut déjà dresser un tableau généraliste.
L’idée de base tourne autour de la bonne vieille théorie
des mondes parallèles, véritable multitude de réalités
qu’il est possible de visiter via différents moyens (du
plus simple au plus compliqué). Le monde de Lyra est un mélange
étonnant et réussi entre médiévalisme et
modernité très début de siècle. On y trouve
des manoirs, des villes chauffées au charbon, l’électricité
sous une forme curieuse, des dirigeables, des fusils et même une
certaine conception de l’informatique… Paisible coexistence
entre humains et autres créatures bizarres, ce monde implique
pour chaque individu la présence d’un Daemon (prononcez
démon), sorte d’extension de l’âme sous forme
d’un animal (forme changeante pour les enfants, figée pour
les adultes). L’idée est excellente et la description des
liens qui unissent humains et daemons est impressionnante. Capturée
par des voleurs d’enfants, Lyra est sauvée par des gitans
et entreprend d’aller retrouver son père (le célèbre
Lord Asriel, exilé dans le grand nord et occupé à
une étrange tâche) pour échapper à sa mère
(l’abominable Mme Coulter) dont les intentions ne sont pas claires.
En chemin, elle fera alliance avec les terribles « ours en armure
», géniale trouvaille de Pullman qui nous décrit
le plus simplement du monde une société d’ours guerriers
doués de parole et redoutés de tous. Au rayon bizzarerie
fantastique, le personnage de Iorek (le roi des ours) relève
du génie. On rencontre également des sorcières
(montées sur balai, oui oui), mais dont le traitement est tellement
original que l’on a du mal à croire comment Pullman peut
se tirer d’un cliché aussi évident. Le lecteur comprend
assez vite que Lord Asriel s’essaye à la délicate
tentative d’ouvrir une brèche entre les mondes, d’où
la fuite accidentelle de Lyra dans un monde parallèle à
la fin du premier tome.
La suite de la trilogie nous fait rencontrer le personnage de Will,
petit mec issu du monde contemporain tel que nous le connaissons. Passé
lui aussi dans un autre monde par l’intermédiaire d’une
fenêtre dont on trouve quelques exemplaires disséminés
çà et là, il rencontre Lyra et s’allie avec
elle dans une tâche commune : retrouver le père de Will,
célèbre explorateur disparu il y a quelques années.
Will gagnera au passage le « poignard subtil », outil conçu
pour ouvrir les fenêtres entre les mondes. Enfin, le troisième
tome nous invite à visiter les enfers en compagnie de Will et
Lyra (une visite dont on ne sort pas indemne) tout en concluant l’histoire
avec brio.
Pas de baisse de régime, pas de longueur, aucun « truc
» destiné à « en finir une bone fois pour
toute », mais une qualité constante tout au long de la
trilogie. A LA CROISEE DES MONDES est une lecture saine, intelligente,
distrayante et à la portée de tous. On ne peut donc que
la conseiller à tout le monde, histoire de réconcilier
adultes et enfants, ce qui ne fera de mal à personne.
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